Sentiment d’abandon, perte de confiance, envie de se faire justice soi-même… Les Mahorais arrivent à point de non-retour. La violence croissante étouffe l’île et aucune solution apportée par l’État ne semble efficace à long terme. Et si le problème était plus profond ? Les délits et crimes dont le peuple mahorais est témoin actuellement sont les fruits d’années de négligence de la part des différentes autorités présentes sur l’île. Aujourd’hui, la population n’a plus confiance dans le système judiciaire français, qui ne semble plus adapté à la situation chaotique de Mayotte.
“Justice à deux vitesses”, “On n’a plus confiance en la justice”, “La justice encourage les délinquants”… Ce florilège de commentaires, du genre qui tourne en boucle sur les réseaux sociaux à chaque épisode de violences, reflète plutôt bien l’état de l’opinion publique mahoraise. Une opinion teintée de ressentiment depuis ces dernières années. Les Mahorais, pourtant si attachés à la France, grincent des dents dès qu’il s’agit de sa justice, jugée trop peu efficace face à la situation ingérable que traverse l’île. Tant et si bien que beaucoup appellent désormais au boycott du droit commun français… voire à la vengeance. Crue, s’il-vous-plaît. Un sentiment justifié ? Affirmatif, répondent sans détour un bon nombre d’observateurs de la société mahoraise. À l’exemple de Said Ali Mondroha, chargé d’études et de recherches au sein du conseil cadial. “Lorsque la justice attrape un délinquant, au lieu de prendre les choses en mains rapidement et de donner des peines exemplaires, elle prend tout son temps et est trop laxiste. Si l’État faisait son travail, les gens n’auraient pas envie de se faire justice eux-mêmes.” Les Mahorais ont choisi d’être libres en décidant de rester français, rappelle-t-il. Ironie du sort, ils ne sont plus libres aujourd’hui de vaquer à leurs occupations, sans craindre de se faire arracher leur sac, sans se faire caillasser, ou pire… Le week-end de violences en Petite-Terre la semaine dernière, où trois personnes ont perdu la vie, en a fait une cruelle piqûre de rappel. Inédit, même à Mayotte.
L’occasion de jeter un petit coup d’œil dans le rétro. Car, nous assure-t-on, à une époque pas si lointaine, l’île aux parfums passait même pour un territoire calme et paisible ! Vraiment ? “Tout cela n’a pas été vécu par le passé. Le peuple mahorais était très harmonieux. Nous sommes un peuple qui n’a pas beaucoup souffert, contrairement aux autres pays d’Afrique par exemple”, rembobine Salim Mouhoutar, écrivain mahorais qui a traité la question à plusieurs reprises.
Les origines du mal
Pour comprendre le phénomène, il faut un peu remonter le temps. Au moins jusqu’à la fin des années 1990, début des années 2000. “À partir de ces années, des parents ont été expulsés et des mineurs ont été laissés sur le territoire, seuls. Ils n’ont pas été pris en charge assez tôt. Il aurait fallu les encadrer dans des structures d’accueil ou les envoyer avec leurs parents. Au fil du temps, ces mineurs du début des années 2000 se sont constitués en bande organisée, vivant de violence, de racket, de mendicité. Nous avons fermé les yeux. Donc nous récoltons notre négligence d’il y a 15-20 ans”, analyse Elad Chakrina, avocat à la Cour. Ces délinquants qui n’étaient que des enfants ont appris à vivre avec leurs propres réglementations, leurs codes, sans aucune autorité pour les encadrer. Parents absents, structures institutionnelles qui ne prennent pas leurs responsabilités, autorités religieuses non compétentes… Un cocktail explosif, qui a généré un sentiment de toute puissance. La bombe à retardement aura fini par éclater en 2011. “Lorsque nous avons eu la grève de 2011, il y a eu des barrages érigés un peu partout. Cela a été l’occasion pour ces mineurs qui n’étaient pas regardés de s’en donner à cœur joie pour racketter. Nous n’avons jamais fait le bilan des casses qu’il y a eu, et les personnes qui ont commis ces actes n’ont jamais été sanctionnées”, se souvient Elad Chakrina. Ces jeunes délinquants se sont par la suite adonnés à tous types de violences, terrorisant peu à peu les habitants de l’île. Depuis, Mayotte doit jongler entre des périodes d’accalmie et d’autres, où délinquance et criminalité repartent en flèche.
Système judiciaire français inadapté à Mayotte
Depuis le début des années 2000, les mineurs isolés se sont accrus de manière considérable. Officiellement, on en recense 3.000. Un chiffre bien en deçà de la réalité, selon l’avocat. Et la croissance démographique n’arrange pas les choses. Le système serait dépassé par l’ampleur de la situation. Les moyens humains au tribunal et au sein des forces de l’ordre ne suffisent plus pour traiter les dossiers et encadrer la société. “À la base, il s’agissait d’effectifs pour gérer un territoire d’environ 200.000 habitants mais pas de 400 à 500.000 habitants. Ce n’est pas que le système judiciaire ne fonctionne pas, mais le nombre croissant d’actes délictuels commis sur le territoire rend plus difficile leur traitement chaque jour qui passe. Il faudrait davantage de magistrats et de forces de l’ordre pour un territoire réellement de 400.000 habitants”, fait valoir Elad Chakrina.
Du point de vue cadial, les services de l’État n’ont pas su relever le défi de la sécurité. “L’État n’apporte pas la paix sur cette île. Il est trop laxiste et c’est ce qui nous embête. Il doit faire son travail et nous (le conseil cadial) nous faisons le nôtre : conseiller”, abonde Said Ali Mondroha. Même lorsque les juges prononcent des peines de prison, elles ne semblent pas assez répressives. C’est un fait, la case prison ne fait plus peur aux jeunes délinquants qui sévissent à Mayotte. D’ailleurs, les juristes notent au contraire une augmentation des récidives. “Il semblerait que les conditions d’emprisonnement sur un territoire français, ne sont pas assez dissuasives par rapport au mode de vie de ces délinquants quand ils sont libres. Le centre pénitentiaire de Majicavo propose davantage d’insertion que lorsqu’ils sont à l’extérieur, livrés à eux-mêmes. Ils mangent à leur faim, ils sont soignés, ils ont une possibilité de pouvoir travailler et s’instruire” décrit Elad Chakrina. Et lorsque ces prisonniers sont libérés, ils retrouvent leurs gangs et s’adonnent une nouvelle fois à leurs activités.
Système judiciaire traditionnel mahorais désuet
Le droit commun français arrivé à Mayotte en 2007 n’est pas efficace. Soit. Le problème ? La justice islamique ou traditionnelle ne l’est pas non plus. La société mahoraise s’articule autour de valeurs que sont la communauté et la spiritualité. Elle est d’ailleurs fortement influencée par l’Islam. Un Islam tolérant qui n’applique pas la charia. Et dont le principal objectif est de maintenir la paix sociale. Cette dernière étant ébranlée, la société est désordonnée et la population, autrefois paisible, veut créer ses propres règles au détriment de ce que préconise l’Islam. « Aucune violence n’est autorisée dans aucune religion, encore moins dans l’Islam. Il est interdit de se faire justice soi-même. Il faut plutôt aller porter plainte auprès des autorités compétentes. Se venger n’est pas digne d’un musulman”, souligne le conseiller cadial. Une interdiction difficile à entendre pour les Mahorais qui pointent du doigt l’inaction de l’État et la lenteur des procédures judiciaires sur le territoire. Mais Said Ali Mondroha reconnaît que lorsque ces mêmes autorités “ne prennent pas en compte la douleur du plaignant”, ce dernier perd logiquement toute confiance en la justice. La légitime défense est cependant autorisée dans la religion musulmane. “Il faut que la personne attaquée se défende au moment où elle est attaquée. Et si elle ne le fait pas, elle aura des péchés”, rappelle le Said Ali Mondroha.
Quant aux procédures infra-judiciaires mahoraises, elles sont aujourd’hui dérisoires au vu de la situation qui s’aggrave chaque jour. “Souvent dans les conflits, on fait référence à Dieu pour qu’il statue, pour qu’il prononce une peine. On fait par exemple le “Badri” (prière)”, explique Salim Mouhoutar. Il y a ensuite le “Soulouhou” qui est la réconciliation. “C’est une procédure qui va inciter le plaignant et le coupable à faire la paix. C’est ce qu’utilisent essentiellement les Cadis.” Puis vient le “Maou”, l’amende civile. “On ne donne pas d’argent. On fait plutôt une grande fête de village, on paye à manger et à boire à tout le monde pour se faire pardonner auprès de la communauté” continue Salim Mouhoutar. Un fauteur peut également demander pardon lorsqu’il est en conflit avec un aîné, ou une personne hiérarchiquement supérieure à lui. Enfin, le dernier recours est le bannissement, qui ne se pratique plus de nos jours. Toutes ces mesures étaient efficaces lorsque l’île n’était pas sujette aux violences inouïes qu’elle connaît aujourd’hui. Désormais, les victimes de violences passent à l’acte et font leur propre justice.
Comment réussir à sortir de cette impasse ?
Même si la population mahoraise ne voit pas le bout du tunnel, Salim Mouhoutar est persuadé qu’il ne s’agit que d’une mauvaise passe. “Tout ce que l’on vit, La Réunion l’a connu. Nous sommes en phase de transition entre une société calme et une société qui va bouger. Et nous avons du mal à trouver nos repères pour le moment, mais tout cela va passer.” Pour ce faire, des solutions existent. La première serait de démanteler efficacement les réseaux de gangs. “Il faut prendre les têtes de ces groupes et les enfermer. La répression face aux meneurs doit être forte et ne doit pas donner le sentiment d’impunité. La peine prononcée doit être suffisamment dissuasive, et on ne doit pas chercher de circonstances atténuantes”, selon l’avocat Elad Chakrina.
Il faudrait également repenser l’organisation sociale et remettre les foundis, les cadis, les instituteurs au cœur de l’éducation et l’encadrement des jeunes, comme cela se faisait autrefois. “On pourrait aussi mettre en place des conseils de quartiers comme cela se fait ailleurs en France, pour identifier les poches de délinquance”, détaille Elad Chakrina. L’avocat préconise également un nouveau fondement de la coopération judiciaire avec les pays voisins. “Une personne qui n’a pas de papier, peut-elle se faire incarcérer dans son pays d’origine ? Nous devons pouvoir négocier cela au sein de la commission de l’Océan Indien qui regroupe les 5 pays de la région. C’est une manière de désengorger le centre pénitentiaire de Majicavo, et d’éviter les récidives.” Bonne idée sur le papier ! Les conditions d’incarcération chez nos voisins sont certes dissuasives… Encore faudrait-il qu’ils acceptent de récupérer leurs ressortissants.



























































“Martial, c’est bien le prénom ?”, demande timidement la bénévole de la Croix-Rouge, alors que les flashs crépitent tout autour d’elle dans la petite salle d’accueil provisoire installée à la MJC de M’Gombani. “Oui, c’est le prénom, Henry étant le nom”, répond le Dr Martial Henry, en articulant autant que possible sous son masque et en tendant l’oreille pour être sûr de bien entendre les numéros de sa carte Vitale, que lui dicte la deuxième secrétaire. La scène est hautement symbolique : dans quelques minutes, le premier médecin originaire de Mayotte et figure politique emblématique de l’île aux parfums va recevoir la première dose de vaccin contre le Covid-19 du 101ème département. Hors de question pour les caméras de louper le coche ! Le moment venu, tout le monde retient son souffle. L’infirmier insère doucement l’aiguille dans le bras découvert du docteur. “Vous allez être le seul patient à recevoir plusieurs piqûres, pour la photo !”, ironise Dominique Voynet, la directrice de l’ARS, qui assiste, amusée, à la scène.
Mais derrière les traits d’esprit, le soulagement est de mise. Enfin, Mayotte a reçu sa dotation et va pouvoir entamer la campagne de vaccination, un mois après la métropole. Jusqu’à la dernière minute, l’agence régionale de santé aura dû faire des pieds et des mains pour garantir le bon déroulement de l’opération. D’abord attendue le 12 janvier, et repoussée au 22 janvier, la livraison du super congélateur et des premières 975 doses du vaccin Pfizer/BioNTech a connu plus d’un couac. Tout devait pourtant être ficelé ce samedi, pour un lancement de la campagne dimanche matin. Manque de pot, l’avion militaire censé acheminer le tout a dû faire demi-tour et retourner se poser à Evreux à la suite d’un problème technique. Attendue lundi 6h à l’aéroport de Dzaoudzi-Pamandzi, la carlingue aura finalement posé ses roues sur le tarmac à 8h, repoussant encore un peu plus ce lancement tant attendu. “Par rapport à la date initiale, nous n’avons que 24h de retard, ce n’est pas si mal”, nuance Dominique Voynet.
À sa décharge, la logistique qui encadre cette vaccination n’est pas des moindres. Entre les capacités de production industrielle limitée des deux vaccins, Pfizer et Moderna (ceux qui ont pour l’instant obtenu l’aval des agences de médicament), la forte demande au niveau mondial, et les conditions de conservation difficiles du premier produit, à -80 degrés dans un super congélateur spécifique, l’entreprise vaccinale constitue un vrai casse-tête. Sans parler du compte à rebours ! Les flacons, une fois sortis de cette armoire à glace, doivent être utilisés dans les cinq jours. Pire, dès le produit dilué et préparé pour l’injection, le tic-tac descend à quelques heures à peine. De quoi donner des sueurs froides aux autorités sanitaires en charge du bon déroulement de l’affaire. “À nous de prouver que nous pouvons consommer les premières 975 doses”, acquiesce la directrice de l’ARS. Une prochaine livraison de 975 doses est prévue le 28 ou le 29 janvier, puis sur un rythme hebdomadaire, avec le double du stock en fonction des résultats des prochains jours.
Ce lundi matin, pourtant, la foule ne se presse pas vraiment au portillon. Après l’ex vice-président du conseil général, quelques pompiers, un pharmacien et sa femme de soixante ans défilent à tour de rôle le long du parcours de soin. “Ils ont prévenu les gens un peu tard, moi-même j’ai reçu l’info par l’Ordre des médecins”, témoigne le Dr Alain Prual, médecin et directeur de la Protection maternelle et infantile (PMI) au conseil départemental. Une faible affluence qui s’explique aussi par le changement de calendrier, les cabinets de médecins ou infirmiers libéraux étant ouverts ce lundi, contrairement à dimanche. Ceux qui ont pu faire le déplacement ont en tout cas bien compris le message. “Pas question de me faire chourer ma place, il reste 972 doses ! Je suis déjà vieux !”, plaisante le Dr Alain Prual. Prêt à dégaîner sa carte Vitale.




