Hommage à Zakia Madi : « Suluhu karivendeze ! »

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Le 13 octobre 1969, la jeune Zakia Madi tombait sous les tirs de la garde comorienne à la jetée de Mamoudzou. Première martyre du Mouvement populaire mahorais, cette figure emblématique des Chatouilleuses a payé de sa vie le combat pour le maintien de Mayotte dans la République française. Cinquante-sept ans après ce drame, retour sur une journée tragique qui a scellé le destin de l’île aux parfums et contribué à forger l’identité politique mahoraise.

Lundi 13 octobre 1969 : plus de 500 manifestants, la plupart des militantes soroda, étaient réunis à la jetée de Mamoudzou pour tenter d’empêcher un notable de Mtsapéré, Ahmed Soilihi, de traverser et prendre l’avion pour Moroni. Proche du président du conseil de gouvernement du territoire des Comores, le Grand-Comorien Saïd Mohamed Cheikh, et du sénateur des Comores et futur « père de l’indépendance », l’Anjouanais Ahmed Abdallah Abderamane, l’imam de la mosquée de Mtsapéré Ahmed Soilihi dit « Hamada Kélé », serrer-la-main de la première heure, avait été approché par les deux responsables du territoire pour devenir conseiller économique et social en remplacement du Mahorais Marcel Henry, le principal responsable du Mouvement populaire mahorais (MPM) que présidait Zena Mdere. Après avoir confisqué à leur seul profit les mandats de députés à l’Assemblée nationale, avec le Grand-Comorien Saïd Ibrahim et l’Anjouanais Mohamed Ahmed, et au Sénat, avec Ahmed Abdallah, les dirigeants grands-comoriens et anjouanais entendaient priver le Mouvement populaire mahorais de tout lien avec Paris, de manière que la voix de Mayotte ne puisse plus être portée auprès du gouvernement français et des partis politiques nationaux. Pour ce faire, il fallait remplacer Marcel Henry par un affidé du gouvernement territorial, fonction qu’allait remplir avec zéle Ahmed Soilihi. Sur les conseils d’Ahmed Abdallah, Ahmed Soilihi avait surtout, ce jour-là, pour projet de partir à Moroni en vue de présenter, en compagnie d’autres notables complices des autorités de Moroni, les « excuses de Mayotte » pour l’accueil qu’avait reçu, le 2 août 1966 à Pamandzi en Petite-Terre, Saïd Mohamed Cheikh, contraint de repartir à son avion sous les huées des Chatouilleuses.

Qu’Ahmed Soilihi et son cortège de serrer-la-main viennent défier les Chatouilleuses était une provocation préméditée. Vivant à Mtsapéré, dont il était originaire, il aurait pu depuis là emprunter une pirogue pour gagner la Petite-Terre, comme le lui avait d’ailleurs recommandé le commandant Roy, responsable de la brigade de gendarmerie de Pamandzi. Il a préféré suivre les instructions du préfet anjouanais, Abdulkarim Saïd Omar, nommé à Mayotte par les autorités de Moroni et ayant reçu d’Ahmed Abdallah l’ordre d’user de toute la force nécessaire afin de vaincre la résistance des militants du Mouvement populaire mahorais. Depuis l’occupation pacifique par les Chatouilleuses de l’ORTF et la manifestation qui l’avait suivie, en janvier 1967, Saïd Mohamed Cheikh et Ahmed Abdallah jugeaient les peines prononcées par la justice contre les soroda trop légères à leur goût ; ils avaient alors exigé à la chambre des députés des Comores que les députés mahorais fussent fusillés ! Ils avaient obtenu, avec la loi du 3 janvier 1968 dont le député anjouanais Mohamed Ahmed était le rapporteur à l’Assemblée nationale, le transfert de la sécurité intérieure, auparavant de la responsabilité du haut-commissaire de la République, aux mains du gouvernement territorial, ce qui leur laissait désormais les coudées franches pour réprimer les militants du MPM qui refusaient de leur prêter allégeance. Ils avaient aussi recruté en nombre et armé des membres de la garde des Comores, devenue une véritable milice au service des dirigeants grands-comoriens et anjouanais du territoire de l’archipel. Tout était en place pour mater les militants mahorais, coupables de « rébellion » aux yeux de Moroni pour la seule raison qu’ils exprimaient du désaccord politique. L’ancien député de Mayotte à la Chambre des députés des Comores, de 1972 à 1975, et premier conseiller général de Mtsamboro, à partir de 1977, Younoussa ben Ali, présent à cette manifestation, le notait récemment : « Il y eut de la provocation de la part d’Ahmed Soilihi, qui voulait montrer qu’il était dans le camp de l’autorité et de la puissance. »

Il n’y avait pas de barge ce lundi 13 octobre. Depuis Labattoir, fief soroda, où elle résidait avec sa mère adoptive Zaina Msoilihina, sa véritable mère Haroussi Mardjani vivant à Ouangani, autre fief soroda où elle était née, la jeune Zakia Madi était venue à Mamoudzou par la pointe Mahabou en pirogue, accompagnée dans sa traversée de Coco Djoumoi, Mariama Mwatrouwa « Mouchoula » et Ali Souffou. Ce petit groupe avait rejoint les Chatouilleuses et les militants soroda qui se trouvaient déjà à l’embarcadère de la Grande-Terre.

A la vue d’Ahmed Soilihi, toute la foule présente scanda « Suluhu karivendze ! » (la réconciliation, nous n’en voulons pas !). Il n’était pas question pour les défenseurs de Mayotte de prêter allégeance à Saïd Mohamed Cheikh et au pouvoir de Moroni. Le préfet anjouanais Abdulkarim avait mobilisé, depuis la veille, non seulement la gendarmerie, désormais placée sous les ordres des autorités du territoire des Comores, mais aussi la quasi totalité des effectifs de la section de Mayotte de la garde comorienne, les gardes comoriens étant conduits par le sergent-chef Attoumani Moussa – père de l’écrivain Nassur Attoumani. Alors que les Chatouilleuses protestaient, criaient à la trahison de Mayotte par Ahmed Soilihi, et s’interposaient pour l’empêcher de prendre une petite navette maritime qui l’attendait, un des membres des forces de l’ordre, Soidiki Hadji, sortit un revolver et tenta de briser la foule. Il fut désarmé par plusieurs courageuses militantes et c’est à cet instant que la garde comorienne, ayant reçu du préfet Abdulkarim l’ordre d’intervenir s’il était nécessaire, tira sur la foule des grenades. Plus d’une vingtaine au total, dira le rapport d’enquête judiciaire. Quelques grenades lacrymogènes mais aussi des grenades offensives, pourtant peu utiles pour le maintien de l’ordre lors de la manifestation d’une foule pacifique et désarmée. Zakia Madi, atteinte par l’une de ces grenades offensives, fut tuée et tomba à la mer. Le rapport de son autopsie, réalisé par deux médecins après l’exhumation de son corps, fut formel : elle présentait des éclats de la grenade qui l’avait atteinte à l’abdomen. La répression des manifestants par la garde comorienne atteignit un tel degré de violence que plus d’une vingtaine d’entre eux furent grièvement blessés ce 13 octobre. Ainsi de Ma Ainou, présidente de la section de Kawéni du Mouvement populaire mahorais, évacuée, après quelques soins sommaires à l’hôpital de Dzaoudzi, vers celui de Moroni où elle resta plusieurs mois, comme d’autres soroda, tous subissant durant de leur convalescence des brimades incessantes et un harcèlement répété de la part des autorités comoriennes.

La jeune Zakia Madi fut enterrée le jour-même, à Labattoir. La nouvelle de son meurtre par la garde comorienne fit très vite le tour de l’île et dès le lendemain, des militants soroda envisagèrent de se venger des serrer-la-main. Il fallut aux quatre députés mahorais, Marcel Henry, Younoussa Bamana, Zoubert Adinani et Abdallah Houmadi, des trésors de persuasion pour calmer la population mahoraise très remontée contre les autorités de Moroni, leurs obligés à Mayotte et leur milice la garde des Comores. « La justice va faire son travail et elle punira les coupables de ce crime odieux », tentèrent-ils d’expliquer. Il n’en fut pourtant rien.

« Les responsables moraux de la tuerie du 13 octobre »

Un premier jugement, rendu le 1er avril 1972 par un juge de section de Mamoudzou du Tribunal correctionnel de Moroni, nommé à ces fonctions à la demande du Grand-Comorien Saïd Ibrahim et sur intervention de celui-ci auprès du garde des Sceaux de l’époque, et proche des autorités de Moroni, prononça la relaxe des membres de la Garde des Comores inculpés d’homicide involontaire et blessures involontaires – des charges bien faibles au regard des éléments du dossier. Les faits étaient pourtant accablants. Comme on le peut le lire dans le compte rendu judiciaire, « aucune sommation régulière n’a été faite à la foule (…) avant l’usage des grenades » et, « contrairement à ce qu’ont déclaré les gardes [des Comores], la foule n’était pas armée et n’avait déclenché aucune action violente, hormis (…) le désarmement d’un inspecteur de police ». Dans un courrier adressé au ministre des Départements et territoires d’outre-mer, le Haut-commissaire du territoire des Comores Jacques Mouradian n’hésitait pas à pointer la partialité du magistrat, tout en désignant les véritables commanditaires, « responsables moraux » des crimes perpétrés par la garde comorienne : « Le juge qui a rendu cette sentence est Monsieur (…), magistrat retraité, recruté à titre temporaire à la suite d’une intervention directe du Président Saïd Ibrahim auprès du garde des Sceaux, et à l’insu de votre prédécesseur et de moi-même, dans des conditions qui, lorsque nous les avions connues, avaient appelé de notre part les plus expresses réserves. Il s’agit en effet d’un magistrat qui a longtemps vécu à Mayotte où il a des attaches familiales, des biens immobiliers et des amitiés dans le clan de ceux que je considère, pour ma part, comme étant les responsables moraux de la tuerie du 13 octobre 1969. L’ensemble de ces éléments ne me paraît pas étranger à la façon dont le jugement a été rendu. »

Le parquet, pour lequel la responsabilité des gardes comoriens ne laissait pas place au doute, fit appel mais le tribunal supérieur d’appel de Moroni, s’il infirma le premier jugement le 18 août 1972, reconnaissant la culpabilité des cinq membres de la garde comorienne, fut d’une clémence assez courante à l’époque à l’égard de la milice de Moroni.

Verdict prononcé, justice bafoué

La décision notait bien que les prévenus, ayant agi « ensemble et de concert », avaient « causé la mort de la femme Zakia Houmadi », causé des blessures graves à neuf autres chatouilleuses ainsi qu’à deux hommes, et des blessures moins graves à trois autres militantes du MPM. Mais les peines infligées étaient très légères, au regard de la gravité des faits, de 3 à 6 mois de prison pour les gardes comoriens, le plus souvent avec sursis. Soit des peines moindres que celles auxquelles avaient été condamnées plusieurs des Chatouilleuses, Zena Mderé, Zaïna Boinali Tavanday (Zaïna Méresse) et Moitsoumou Djaha en tête, ainsi qu’une douzaine d’autre militantes, en février 1967 au lendemain de l’occupation pacifique de la station de l’ORTF à Labattoir et la participation à une manifestation non autorisée. Ou des peines strictement similaires à celles infligées ce jour d’août 1972 à quelques uns des manifestants ayant commis le 13 octobre 1969 de menues violences, en état de légitime défense, à l’égard des membres de la garde comorienne. « Prévenus d’avoir dans les mêmes circonstances de temps et de lieu, ensemble et de concert, exercé des violences et des voies de fait contre le garde territorial (…) en le ceinturant, le projetant au sol et en lui arrachant son fusil, avec cette circonstance qu’il était alors en service », disait la décision, quatre soroda furent condamnés par le tribunal de Moroni à trois mois de prison, même peine que pour deux autres militants ayant eux désarmé Soidiki Hadji de son revolver. Les lanceurs de grenades de la milice comorienne et les lanceurs de cailloux en réponse traités sur pied d’égalité : telle était la conception singulière de la justice qu’avaient les magistrats exerçant à Moroni, plus prompts à se ranger du côté du gouvernement du territoire, c’est-à-dire des oppresseurs, qu’à protéger les victimes de ses agissements. Il faut dire que par un simple coup de fil à Jacques Foccart, Saïd Mohamed Cheikh ou Ahmed Abdallah pouvaient faire muter hors du territoire un magistrat dont les jugements de leur convenaient pas.

Justice n’a jamais été véritablement rendue, ni à Zakia Madi, ni aux autres chatouilleuses victimes des sévices de la garde comorienne ce 13 octobre 1969. Dans la mémoire collective, le souvenir de cette militante de Mayotte française fut très vite honoré : trois dahira furent organisés, l’un à Pamandzi peu après sa mort tragique, les autres à Labattoir puis à Mamoudzou les années suivantes. On continue de lui rendre hommage, lors de maulida shenge, à la mémoire de la chatouilleuse – comme ce fut le cas dimanche dernier dans son village natal de Ouangani. Première martyre du Mouvement populaire mahorais, Zakia Madi demeure le symbole toujours vivant de la résistance des Mahoraises et des Mahorais face à l’oppression de Moroni et aux exactions dont ils furent en permanence victimes, au temps du régime d’autonomie interne du territoire de l’archipel des Comores.

Alexandre Hory

Mayotte Hebdo de la semaine

Mayotte Hebdo n°1116

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