Quand les poissons vont à la pêche : les prédateurs embusqués

Quand les poissons vont à la pêche : les prédateurs embusqués © YVAN CHAMOUX "Visage" d'uranoscope (Uranoscopus sulphureus), enfoui dans le sable.

Tous les poissons ne sont pas végétariens, loin de là… Mais tous les carnassiers ne sont pas des requins : loin des majestueux rois des mers, certains préfèrent se cacher pour chasser à l’affût.

 

Les Hommes ont élaboré au fil des millénaires des techniques de pêche toujours plus habiles et variées pour tirer parti des généreuses ressources de la mer. Chacune d’elles s’inspire consciemment ou non d’une méthode existant dans la nature : un analogue du filet est ainsi utilisé par de nombreux filtreurs (crinoïdes, hydraires, gorgones ou même baleines), le harpon est présent chez les espadons ou les « cônes » (des coquillages carnivores), et la mer ne nous a pas attendus pour inventer des méthodes aussi high-tech que la pêche électrique (avec les raies torpilles), à l’explosif (stomatopodes et crevettes-pistolet) ou bien-sûr au poison… Oui, mais la pêche à la ligne, alors ?

 

Plusieurs familles de poissons ont abandonné leur silhouette fuselée et leur agilité aquatique pour devenir des prédateurs embusqués. Impeccablement dissimulés sur (voire dans) le substrat, ils attirent tels des plantes carnivores des proies naïves jusque vers leur énorme bouche barbelée de dents effilées, pour les gober d’un seul coup vif et précis. Ce type de stratégie a en fait émergé chez plusieurs groupes de poissons peu apparentés. Le plus caractéristique est l’ordre des Lophiiformes, qui contient les baudroies, dont la lotte qu’on trouve en Métropole (Lophius pescatorius), mais aussi les poissons-lanterne des abysses, ou encore, dans le lagon mahorais, les antennaires. Tous ces poissons, d’allure souvent difforme et à l’apparence mimétique de leur environnement, ont pour caractéristique d’avoir la première épine de la nageoire dorsale indépendante et très allongée, formant une fine tige appelée « illicium », au bout de laquelle danse un leurre. C’est cet appât qui permettra au poisson d’attirer des proies jusqu’à sa portée, où une brusque ouverture de son énorme bouche créera une forte dépression dans l’eau, aspirant l’imprudente. On ne voit que rarement les antennaires, car les sept espèces mahoraises sont toutes parfaitement mimétiques des éponges ou des colonies de corail mort : seuls les plongeurs expérimentés savent – parfois – les repérer.

 

Cette même technique de chasse se retrouve chez les uranoscopes, qui constituent pourtant une famille éloignée puisqu’ils sont apparentés aux « vives » que l’on rencontre en Méditerranée (sous-ordre des trachinoïdes). On n’en connaît qu’une seule espèce à Mayotte: Uranoscopus sulphureus. Ce poisson trapu et patibulaire vit presque entièrement enterré dans le sable, ne laissant dépasser que ses deux yeux légèrement surélevés et tournés vers le haut, comme son énorme bouche en U inversé. Tout son visage est ainsi en position dorsale, et son nom scientifique signifie d’ailleurs « qui contemple le ciel » (en anglais « stargazer »). Ce mode de vie des uranoscopes en fait quasiment les seuls poissons à respirer entièrement par la bouche. Eux aussi agitent un leurre près de leur gueule pour attirer les proies, mais il s’agit cette fois d’une excroissance de la gencive inférieure, en forme de ver – exactement comme à la pêche ! Et si la proie à capturer s’avère difficile, l’uranoscope peut lui envoyer une décharge de 50 volts pour l’étourdir avant de l’avaler. Contre les éventuels prédateurs, il préférera cependant utiliser les éperons venimeux situés à ses aisselles.

►Voyez-vous le poisson-pierre (Synanceia verrucosa), bien dissimulé sur le fond ?

 Mais le champion des piqûres reste le terrible poisson-pierre (Synanceia verrucosa). Lui aussi a une tête démesurée et monstrueuse, la bouche tournée verticalement et un camouflage à toute épreuve. Peu de baigneurs en ont déjà repéré un tant leur peau reproduit fidèlement les algues et débris marins en tous genres. Sans leurre, le poisson-pierre doit compter sur l’extraordinaire rapidité de son attaque pour capturer ses proies. Et comme il ne peut pas s’ensabler aussi bien que l’uranoscope, il assure sa défense par un venin redoutable, le plus puissant de tous les poissons ! Cette espèce a plusieurs bons imitateurs chez ses cousins, à savoir les rascasses et poissons-scorpions (comme Scorpaenopsis diabolus), au venin douloureux mais moins dangereux. Le vrai poisson-pierre demeure (apparemment) rare à Mayotte.

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