En déplacement officiel à Mayotte du 18 au 20 octobre, Claire Thoury, présidente du Conseil économique, social et environnemental (CESE), a rencontré ce lundi les membres du CESEM. Une réunion de travail marquée par les revendications sur la convergence sociale et les inégalités persistantes, mais aussi par la volonté de renforcer les liens entre les deux institutions pour mieux faire entendre les réalités mahoraises au niveau national.
Comment faire entendre les réalités de Mayotte jusqu’au niveau national ? C’est l’une des questions au cœur de la rencontre entre Claire Thoury et les membres du Conseil économique, social et environnemental de Mayotte (CESEM), ce lundi 19 octobre.
Des écarts de prestations sociales aux faibles pensions de retraite, les membres du CESEM ont placé la convergence sociale au cœur des échanges avec Claire Thoury, en dénonçant les retards persistants de Mayotte dans l’accès aux droits.
En ouverture, le président du CESEM, Abdou Dahalani, a insisté sur la nécessité de dépasser la seule logique de reconstruction post-Chido. Pour lui, le cyclone a révélé une situation déjà hors normes, marquée notamment par la pauvreté, les difficultés d’accès aux services essentiels et les fragilités institutionnelles. “Mayotte est devenue un miroir des défis de cohésion nationale”, a-t-il souligné, considérant que les difficultés du territoire ne sont pas isolées, mais illustrent des enjeux sociaux et politiques qui concernent progressivement l’ensemble du pays.
La convergence sociale au cœur des revendications
Au fil des échanges, plusieurs intervenants ont alerté sur les inégalités persistantes entre Mayotte et les autres territoires français. Tous ont appelé à l’accélération de la convergence sociale. Un souhait répété depuis de nombreux mois lors des visites ministérielles mais qui n’a pas trouvé de relais au niveau national, où en tout cas, pas suffisamment.
Des participants ont dénoncé les conditions plus restrictives d’accès à certaines prestations sociales et les écarts de rémunération. Le niveau du SMIC à Mayotte a également été pointé, avec un appel à accélérer le rapprochement des droits sociaux. Les retraites ont suscité les mêmes inquiétudes.
“N’ayez pas peur de Mayotte”, a lancé l’un des intervenants, appelant l’État à ne plus freiner l’alignement social au nom de son coût. Pour les participants, ces écarts ont des conséquences directes sur les conditions de vie des Mahorais et alimentent le sentiment d’une égalité républicaine encore inachevée.
D’autres difficultés concrètes ont été soulevées, notamment l’obligation pour certaines familles de se rendre à La Réunion pour accéder à des soins. Dans le secteur de la pêche, un participant a regretté que les licences accordées à des pays non européens ne contribuent pas suffisamment au développement de la filière locale, en déplorant que les consommateurs soient obligés de se tourner vers des poissons surgelés importés d’Asie.
Les témoignages ont également fait état d’un sentiment de manque d’écoute de la part des responsables publics. Plusieurs intervenants ont dénoncé le décalage entre les difficultés vécues au quotidien et la manière dont elles sont parfois présentées lors des visites officielles, qui édulcorent la réalité. Notamment lors de la dernière visite ministérielle au CHM, le 27 août dernier, lors de laquelle les couloirs de la maternité avaient été débarrassés des “tipis”, ces brancards ou lits sur lesquels les femmes se reposent après avoir accouché.
« C’est une chose de lire des articles, c’en est une autre de venir voir »
Face à ces remontées, Claire Thoury a expliqué que son déplacement devait justement lui permettre de mieux comprendre la situation mahoraise au contact direct des acteurs locaux.
“C’est une chose de lire des articles, d’entendre les autres en parler. C’en est une autre de venir voir vraiment ce qui se passe, comment ça s’opère, quels sont les défis, les contradictions, les aspérités, les enjeux”, a-t-elle expliqué.
La présidente du CESE, qui effectue à Mayotte son premier déplacement ultramarin, entend ainsi confronter les informations dont dispose son institution aux réalités vécues sur le terrain. Le CESE formule des avis et des recommandations à destination des pouvoirs publics, mais encore faut-il que ses travaux puissent peser dans les décisions.
Interrogée sur la capacité de l’institution à rapprocher les élus, l’État et les acteurs locaux, Claire Thoury a défendu un rôle de relais pour la société civile. “Au-delà des élus, au-delà du Parlement et du gouvernement, notre rôle, c’est d’essayer d’apaiser et de dire une autre réalité, celle des acteurs de terrain, des corps intermédiaires qui font, en fait, la vie quotidienne des gens”, a-t-elle déclaré.
Elle insiste sur l’importance de faire se rencontrer les expériences et les propositions, plutôt que de simplement relayer des témoignages isolés. “Les gens ont confiance dans leurs associations, dans leurs entreprises, qui font leur vie quotidienne, et c’est ça qu’il faut qu’on arrive à dire : apporter leurs paroles, mais pas leurs paroles isolées, leurs paroles qui se rencontrent et qui se croisent et qui essaient de trouver des solutions”.
Des avis communs pour peser davantage
Pour illustrer la capacité du CESE à influencer les politiques publiques, Claire Thoury a cité le travail mené autour de la proposition de loi visant à apporter une réponse intégrale aux violences sexistes et sexuelles faites aux femmes et aux enfants, adoptée à l’unanimité par l’Assemblée nationale le mardi 13 octobre, quelques jours avant sa visite à Mayotte.
Selon elle, la première version du texte ne prévoyait aucune mesure spécifique aux territoires ultramarins. Saisi par la présidente de l’Assemblée nationale, le CESE a rendu un avis et alerté sur cette absence en juillet dernier. Des dispositions propres aux outre-mer ont ensuite été intégrées dans la version retravaillée du texte.
Un exemple qui illustre, selon elle, l’importance d’intervenir au bon moment pour que les avis consultatifs puissent avoir un effet concret.
La présidente du CESE a toutefois reconnu les difficultés actuelles du dialogue entre les institutions politiques et les corps intermédiaires. Elle a évoqué une “déception immense des citoyens”, une réponse politique qui ne serait pas toujours à la hauteur et une déconnexion grandissante. Le rôle du CESE consiste, selon elle, à alerter les pouvoirs publics, mais aussi à les aider à trouver des réponses, dans l’intérêt général.
Au cours de la rencontre, elle a également évoqué la possibilité de construire un avis commun avec le CESEM, afin de faire converger les enjeux nationaux et les réalités territoriales, en évoquant un travail qui pourrait associer d’autres territoires, voire des instances européennes.
La transmission des entreprises, notamment agricoles, constitue une autre piste de travail citée par Claire Thoury. La délégation outre-mer du CESE pourrait proposer un rapport consacré à Mayotte sur cette question, qui concerne aussi les très petites et les petites et moyennes entreprises.
Pour le CESEM, l’enjeu est de faire remonter les besoins de Mayotte et de défendre une convergence sociale effective. Pour Claire Thoury, il s’agit de donner davantage de place à la parole des acteurs de terrain dans l’élaboration des politiques publiques. Deux ambitions qui pourraient se rejoindre dans de futurs travaux communs.
Journaliste




































