Les pieuvres, reines du déguisement : comédiennes et tragédiennes à la fois

Les pieuvres, reines du déguisement : comédiennes et tragédiennes à la fois © Frédéric Ducarme Octopus cyanea en livrée rouge

La semaine dernière, nous évoquions les murènes, qui habitent souvent les cavités du récif, et fournissent des rencontres riches en sensations fortes aux baigneurs. Parlons aujourd’hui de leurs principales rivales dans l’occupation de ces tanières obscures : les pieuvres.

 

Plus encore que les murènes, les pieuvres sont des animaux qui ont su mobiliser l’imaginaire humain. De la pieuvre géante de la mythologie nordique aux étranges fantasmes japonais d’Hokusai en passant par Les travailleurs de la mer de Victor Hugo, ces mollusques à huit bras ont toujours étonné les humains par leurs capacités hors du commun et leur corps si incroyablement plastique.

 

Les poulpes – ou « pieuvres », c’est la même chose (« zourites » pour les réunionnais) – constituent l’ordre des Octopoda, dans la classe des mollusques céphalopodes, qui comporte aussi leurs cousins les calmars, les seiches, les nautiles et quelques autres. A Mayotte, on n’a recensé que le poulpe diurne (Octopus cyanea) et le poulpe à longs bras (Callistoctopus macropus). Tous les céphalopodes ont en commun d’être composés d’un large manteau creux (où se trouvent les viscères et les branchies), suivi d’une petite tête en position centrale pourvue de deux gros yeux souvent très performants, puis d’un certain nombre de bras rayonnant autour de la bouche, en forme de bec de perroquet. Comme leur nom l’indique, les octopodes sont pourvus de huit bras, tous équipés de plusieurs rangées de ventouses puissantes, qui permettent à l’animal d’adhérer sur toutes sortes d’objets avec une force surprenante. Les poulpes n’ont pas de squelette dur : leur corps est entièrement mou et musculeux, ce qui leur permet de changer de forme à volonté, que ce soit pour passer à travers des trous minuscules ou pour prendre des formes particulières, destinées à se camoufler ou à impressionner.

 

L’une des caractéristiques les plus marquantes des poulpes est en effet leur extraordinaire capacité de camouflage : leur peau contient des millions de petites cellules capables de changer de couleur (chromatophores), semblables aux pixels d’un écran de télévision. Ils peuvent donc passer en un éclair du blanc pur au rouge sombre pour intimider un prédateur, mais aussi et surtout imiter à la perfection et dans les moindres détails un fonds sableux, une colonie de corail, une roche couverte d’algues ou encore un autre animal – aucun caméléon n’est capable d’un tel prodige. L’imitation est d’autant plus impressionnante qu’elle s’accompagne généralement d’une variation de texture de la peau, capable grâce à de petits muscles de constituer des reliefs imitant ceux de l’environnement. Quand il se sait repéré et se pense en danger, le poulpe change de stratégie : il peut arborer des couleurs agressives – souvent du rouge vif avec parfois des motifs blancs – tout en se « grossissant », et si la menace persiste il fuira rapidement en laissant parfois derrière lui un épais nuage d’encre noire pour aveugler son adversaire. En cas d’extrême urgence, ils peuvent même se détacher un bras pour l’abandonner au prédateur : il pourra repousser dans certains cas.

 

Contempler un poulpe changer ainsi de couleurs avec son environnement est l’un des grands ravissements de l’observation sous-marine. La curiosité est souvent partagée, et ces animaux très intelligents vous dévisagent tout autant, derrière leurs hypnotisantes pupilles fendues horizontalement. S’ils sont mis en confiance par un observateur patient, les poulpes peuvent même se laisser caresser entre les yeux : certains aiment tellement cela qu’ils peuvent ériger cette partie de leur corps pour accroître la cajolerie, tout en changeant de couleur sous l’effet du plaisir. Les poulpes les mieux cachés se trahissent par leur besoin de respirer par leur siphon latéral en tube, qui s’ouvrent et se ferment rythmiquement, permettant aux baigneurs attentifs de les repérer (comme les raies dans le sable avec leurs spiracles).

 

Mais la vie du poulpe n’est pas faite que de caresses : quand ils ont réussi à échapper à leurs nombreux prédateurs (dont les pêcheurs !) et à consommer assez de crabes et crevettes pour atteindre une taille respectable, ils doivent séduire un partenaire pour la reproduction. « Comme nous tous », me direz-vous, sauf qu’ici cela n’a lieu qu’une seule fois : le mâle investit toutes ses réserves vitales dans sa semence, et se tranche volontairement le bras qui servira à la déposer dans l’orifice de la femelle lors de la reproduction, avant d’agoniser dans des spasmes dramatiques. La femelle va ensuite déposer les œufs dans une grotte bien dissimulée, où elle les protègera le temps de leur incubation, sans manger ni dormir : elle a juste assez de réserves pour attendre l’éclosion, et après un bref adieu à sa minuscule progéniture elle mourra à son tour d’épuisement, après une vie d’à peine un an.

 

L’observation des poulpes est l’une des choses les plus passionnantes du lagon tant leur comportement est complexe, esthétique et parfois comique, et le rare spectacle d’une femelle couvant ses œufs ajoute une dimension tragique à cet éventail, avec l’un des plus incroyables exemples de dévotion parentale que connaisse le règne animal…

Octopus cyanea en livrée de camouflage nocturne.   © Frédéric Ducarme

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