Youmna Mouhamad, chercheuse mahoraise : “Parler de mon histoire et inspirer les jeunes à poursuivre leurs ambitions”

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Flash Infos : Quel est votre parcours ? Comment vous avez été amenée à devenir chercheuse en électronique imprimée à l’Université de Swansea au Pays de Galle ?

Youmna Mouhamad : Je suis Mahoraise et je devais avoir huit ans quand mes parents ont déménagé en métropole. C’est là où j’ai fait toute mon éducation jusqu’au bac que j’ai passé en filière scientifique. Les sciences m’ont toujours plu, je prenais beaucoup de plaisir à me fixer des défis, à résoudre des exercices très difficiles. Mais ensuite, quand j’étais en classe préparatoire, j’ai échoué, en partie à cause de mon anglais. Cela m’a poussée à partir à l’étranger, et c’est ainsi que je suis arrivée en Angleterre pour ma dernière année de licence en physique chimie. J’ai tout de suite été séduite par ce pays. J’avais toujours souffert du manque de diversité en France et quand je suis arrivée à l’aéroport, j’ai vu un homme d’origine indienne à côté des panneaux d’affichage. Et là je me suis “Ici, on existe”. Sans parler de la façon d’enseigner qui amène à vraiment réfléchir sur la signification de ce que l’on apprend. J’ai donc poursuivi avec un master en physique, puis un doctorat en physique des polymères, et j’ai évolué dans le domaine de l’électronique imprimée pendant six ans. C’est un domaine très intéressant et innovant, où l’on utilise de l’encre qui conduit l’électricité, on imprime des capteurs de pression par exemple, où l’on fait même des panneaux solaires. Mais à côté de mon travail de recherche, j’ai toujours gardé des idées de projet en tête, issues de mon expérience personnelle en France, et de ce constat du manque de diversité.

FI : Vous avez donc lancé un réseau BAME (black and minority ethnic) au sein de l’université. Pourquoi ? Comment vous est venue l’idée de lancer ce réseau et quels sont ses objectif ?

Y. M. : Dans ma classe en France, j’avais été frappée par le manque de diversité ethnique, qui plus est dans les parcours scientifiques. Même au niveau des professeurs, les sciences ne m’avaient jamais été enseignées par quelqu’un à qui je ressemblais. Cela a vraiment provoqué quelque chose en moi. En France, en tant que jeune fille noire, musulmane, issue des banlieues de Marseille, je sentais que je ne pouvais pas accomplir mes ambitions. Arrivée en Angleterre, j’ai certes constaté que beaucoup de marketing était fait autour de la diversité mais que les réalités étaient différentes. Dans mon master, nous étions 22 étudiants, dont seulement deux femmes. Et j’étais la seule femme de couleur. Résultat, malgré mes efforts pour créer des relations, j’ai rencontré des murs, qui ont affecté mon bien-être mental et mes performances. Je me suis rendue compte que le problème ne venait pas de moi, mais de l’environnement et du manque de diversité dans les universités. À ce moment-là, j’étais déjà investie dans plusieurs organismes qui défendaient l’égalité des genres, mais je sentais que mes expériences en tant que femme noire n’y avaient pas assez leur place. J’ai voulu créer un espace, un réseau pour les gens de couleurs. On invitait des experts sur la diversité, sur le racisme institutionnel, pour vraiment expliquer les raisons, éduquer les gens, comprendre les comportements excluants, et surtout imaginer comment l’on pourrait changer la donne et pousser les institutions à se remettre en question. Je voulais que l’on arrête d’approcher la question de la diversité pour des raisons marketing et que l’on construise vraiment un environnement où tout le monde pourrait donner le meilleur de soi et ainsi évoluer dans sa carrière. Nous avons même pu mobiliser des fonds pour lancer des formations de leadership à destination des étudiants, et financer des chercheurs dont le but était d’étudier, au sein de l’université, ces questions de diversité en interrogeant autant les minorités éthniques que la majorité. Grâce à tout cela, j’ai été nominée pour le Womenspire, un prix national au Pays de Galle qui récompense les femmes pour leur accomplissement personnel ou le changement apporté à une communauté.

FI : Désormais vous lancez Myana Naturals, un produit créatif et innovant pour faciliter l’entretien des cheveux afro. Comment vous est venue l’envie de vous lancer dans un tel projet ?

Y. M. : Justement, avec le prix Womenspire, j’étais aussi nominée pour mon projet entrepreneurial. Une idée que j’avais en tête depuis un moment, née de mon expérience personnelle. Étant mahoraise, ma mère s’occupait de mes soins capillaires pendant ma jeunesse et arrivée ici, j’ai dû m’en occuper moi-même. Cela prend un temps fou ! Car la chevelure afro demande beaucoup d’entretien, le cheveu est sec, il s’emmêle très facilement et il a donc besoin d’être nourri par des huiles et des crèmes hydratantes. Donc j’ai voulu lancer ce produit, qui n’a pas d’équivalent sur le marché, et qui facilite la maintenance du cheveu. L’idée a grandi et cette année j’ai enfin déposé un brevet. J’ai aussi gagné un autre prix prestigieux cette année, le “Royal Academy of Engineering”, qui m’a permis d’obtenir une bourse entrepreneuriale pour m’y consacrer entièrement. J’ai donc lâché un temps les circuits imprimés pour devenir directrice de Mayna Naturals !

FI : Aviez-vous cette fibre entrepreneuriale avant ce projet ?

Y. M. : Du tout ! Au contraire, pendant longtemps, je n’avais pas le bon état d’esprit. Du fait de mes origines sociales plutôt populaires, ma relation avec l’argent était néfaste, et je gardais un certain mépris pour les gens qui réussissaient, qui étaient riches. Donc j’avais toujours regardé le business comme quelque chose qui rendait mauvais, avare. Il m’a fallu beaucoup de développement personnel pour dépasser ce frein. J’ai compris que ce boulot-là, que l’entrepreneuriat, pouvait me permettre au contraire de créer le changement que je voulais voir pour l’égalité des races, des genres. Depuis, je vois le business comme un moyen de créer le changement et d’élever les causes qui me tiennent à coeur.

FI : Être une femme, qui plus est originaire de Mayotte, a-t-il représenté un frein dans votre parcours ? Quel message aimeriez-vous envoyer à votre île natale, et aux jeunes filles, qui comme vous, aspirent peut-être à des carrières scientifiques ou autre ?

Y. M. : Quand on grandit à Mayotte, on nous apprend à parler français, on nous dit que nous sommes français. Pour moi, en arrivant en France, ça a été la grosse claque. J’ai très vite compris que l’on me disait “Non, tu n’es pas française”. Cette question de l’inclusivité, je l’ai ressentie même enfant. Cela m’a touchée négativement, car cela a fait naître une forme derage, mais que j’ai souhaité guider dans mon éducation, pour la transformer en quelque chose de positif. Ensuite, en tant que femme mahoraise, j’ai ressenti les schémas dans lesquels on voulait que je rentre. Mais moi, je voulais étudier, et il a fallu que je me batte pour que je puisse poursuivre mes ambitions. Aujourd’hui, là ou je suis, je voudrais vraiment pouvoir inspirer plus de jeunes filles à en faire de même. Car nous avons cruellement besoin de cette diversité dans tous les domaines, business, sciences. Il y a encore un vrai manque de représentation d’une partie de la population. En douze ans passés en Angleterre, je n’ai rencontré qu’une seule mahoraise ! C’est aussi pour cette raison que j’ai nommé mon entreprise Myana Naturals, pour que les gens partout dans le monde sachent qu’il y a une petite île dans l’océan Indien qui s’appelle Mayotte. Mon grand rêve à long terme, c’est de parler à la jeunesse, de revenir à Mayotte pour faire des formations, des conférences pour les jeunes. Je veux parler de mon histoire et inspirer d’autres jeunes filles à poursuivre leurs ambitions. Surtout en sciences car je connais très peu de femmes de minorité ethnique dans ce domaine. C’est un vrai manque.

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