Violences faites aux femmes à Mayotte : “Les choses changent. Trop lentement”

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Saïrati Assimakou, la créatrice de la page Facebook Souboutou Ouhédzé Jilaho _ Ose libérer ta parole, revient sur les récents témoignages publics de deux femmes ayant subi viols et violences conjugales. Mais derrière ces quelques prises de parole, de trop nombreuses victimes restent encore dans l’ombre.

Elle a osé parler. À 36 ans, la sociologue Maria Mroivili, a raconté publiquement le “calvaire sexuel et de violences conjugales” qu’elle a subi pendant quatre mois et demi, et ce, après des années “de luttes et de célibat assumés pour finir par tomber sur un mari violent”. Après son interview sur les antennes de Mayotte la 1ère et l’envoi de son témoignage aux médias du département, une procédure a été engagée à l’égard de son compagnon, qui a été mis en examen pour violences et viol et placé sous contrôle judiciaire avec interdiction d’approcher la plaignante. Quelques jours plus tard, une nouvelle victime a fait part de son témoignage à visage découvert. Dans une vidéo sur les réseaux sociaux qui totalise près de 2.000 vues et plus de 1.300 partages, Clarice raconte le viol qu’elle a subi par son père démissionnaire. Saïrati Assimakou, la créatrice de la page Souboutou Ouhédzé Jilaho _ Ose libérer ta parole, qui avait été l’une des premières à raconter son histoire, a accompagné cette nouvelle victime dans son chemin vers la prise de parole. Mais face à l’avalanche de messages anonymes qu’elle continue de recevoir, Saïrati Assimakou déplore une prise de conscience collective encore difficile. Elle appelle aujourd’hui à une plus grande solidarité entre les femmes. Et à une justice qui accompagne davantage les victimes. Entretien.

Flash Infos : Vous avez créé votre page Facebook il y a un an. Aujourd’hui, elle compte près de 2.000 abonnés. Est-ce que vous recevez davantage de messages et traduisent-ils selon vous une prise de conscience collective ?

Saïrati Assimakou : La prise de conscience est là, c’est indéniable. Malheureusement, la plupart des victimes ne se sentent pas assez en confiance pour raconter leur histoire librement et publiquement comme Clarice, Maria ou moi. Car du côté de la société, certes, les choses changent. Trop lentement et pas assez fort, je le déplore. La jeunesse prend conscience de certaines choses : par exemple, que la victime ne cherche jamais le viol. Elle sait davantage reconnaître le traumatisme psychique et psychologique. Mais elle n’est pas prête à agir, à déconstruire pour reconstruire. Néanmoins, je reçois énormément de messages, notamment depuis que Maria a parlé. Des personnes qui m’avaient déjà raconté leur histoire auparavant reviennent vers moi. Elles m’expliquent qu’elles n’avaient pas tout raconté, et qu’elles vivent actuellement, des situations difficiles. On se rend compte qu’elles ont été oubliées pendant le confinement, comme Maria. Or pour ces femmes qui me contactent à nouveau, c’est la double peine : elles ont vécu des choses qui les ont laissées avec de grandes fragilités, qui les plongent plus facilement dans de nouveaux drames. Et bien sûr, tout cela est encore très largement entretenu par la famille, la religion…

FI : Après Maria Mroivili, un nouveau témoignage a été publié sur les réseaux sociaux. Celui de Clarice, qui raconte avoir été violée par son père, un récit qui fait écho au vôtre. Comment avez-vous reçu ces nouvelles prises de parole publique ?

S. A. : Oui, notre histoire est plus ou moins similaire sur le point de l’inceste. Et comme beaucoup de victimes, je me sens moins seule. Car si le cas du viol existe mais peine encore à être rendu publique, celui de l’inceste constitue un tabou absolu. Que Clarice vienne m’aider à porter le poids de la vérité, c’est vraiment important. Elle m’avait contactée après la diffusion de l’article au sujet de Souboutou Ouhédzé Jilaho sur Mayotte la 1ère, et à partir de ce moment-là, nous avons travaillé ensemble pour libérer sa parole et l’amener à comprendre l’importance de sa voix pour nous toutes, et aussi pour sa propre liberté à elle. Quant à Maria, je ne la connais pas, mais je suis fière de voir que les femmes commencent à refuser de se soumettre à la voix du silence. Elle a mis le doigt sur quelque chose de réel chez nous, qui n’est pas assez entendu. C’est dommage que trop peu, à Mayotte, ose encore s’exprimer. On dit que nous sommes une société matriarcale, mais en réalité, c’est une société matriarcale dirigée par des hommes…

FI : Recevoir tous ces témoignages doit représenter une certaine pression pour vous, un sentiment de responsabilité envers les victimes. Comment vivez-vous cette situation ?

S. A. : En effet, c’est une pression énorme pour moi. Mais j’ai la chance d’avoir une formation dans le social et j’ai aussi travaillé avec des détenus. Cela me donne quelques billes pour trouver les bons mots. Et bien sûr le fait d’avoir été moi-même victime m’aide à comprendre leur situation. J’essaie d’être la personne que j’aurais aimé avoir en face de moi quand j’ai décidé de prendre la parole. La première chose que je dis aux victimes, c’est que je les crois. C’est une première étape importante car trop souvent, les gens s’arrêtent sur des détails pour dénigrer les propos des victimes. Ensuite, j’insiste sur le fait qu’elles ne sont pas responsables. Enfin, en fonction de leur situation, je les oriente vers des associations avec qui je suis en contact. Car je ne suis en aucun cas une professionnelle de la prise en charge des victimes, quand bien même je comprends leur histoire.

FI : Dans son texte, Maria Mroivili évoque le rôle de la justice. Pensez-vous qu’il faille en passer par là pour réveiller la conscience collective ? Pensez-vous que la justice protège assez les femmes victimes de violence ?

S. A. : Dans un premier temps je dirais que oui, il faut une dénonciation pénale pour mettre la société face au problème. Mais chacune et chacun fait comme elle ou il veut ou peut. Surtout, il ne faut pas que l’absence de plainte ne vienne dénigrer la parole de la victime, comme j’ai pu le voir sur les réseaux sociaux en réaction à la vidéo de Clarice. La dénonciation pénale est un pas. Mais par exemple, pour ma part, au moment de prendre la parole, je n’ai jamais eu en tête que la justice allait m’aider à avancer. Car, comme je vous le disais, j’ai travaillé dans une maison d’arrêt et j’ai vu à quel point la prise en charge des agresseurs était limitée. J’encourage à porter plainte mais malheureusement la justice ne suit pas. Il suffit de regarder les chiffres pour s’en convaincre : seulement 10% des victimes portent plainte, 76% des plaintes restent sans suite, 8% vont jusqu’au procès et seul 1% des violeurs sont condamnés. Les condamnations en France se font au rabais et cela peut être très violent pour la victime. Vivre l’horreur puis constater que ce n’est toujours pas suffisant pour la justice… Sans parler des affaires qui sont ramenées au correctionnel alors qu’elles devraient passer aux Assises. Résultat, le peu d’agresseurs condamnés effectuent leur peine, assez courte, puis sont remis en liberté sans prise en charge, sans se prémunir d’une éventuelle récidive. C’est un problème vraiment complexe, sur lequel l’ensemble de la société devrait se mobiliser. J’incite donc les acteurs locaux à faire bouger les lignes, et j’appelle aussi les femmes à plus de solidarité. Trop souvent, quand une femme a le courage de s’exprimer, nous nous rabaissons entre nous. Ce n’est pas l’héritage de nos ancêtres. Ce n’est pas l’héritage des Chatouilleuses que je vois, en plus de leur caractère politique, comme de véritables activistes d’un avenir meilleur. Par leur acte militant, elles nous ont donné un magnifique héritage. Celui de ne pas attendre des hommes notre libération.

 

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