La continuité pédagogique, un mirage pour les enseignants mahorais

Le laboratoire Icare de l’université de La Réunion s’est penché sur le sort des enseignants du premier et second degré à Mayotte pendant le premier confinement. Une étude publiée récemment a révélé les impressions et opinions des professeurs lors de cette période. Le suivi pédagogique n’a pas été aussi efficace qu’il devait l’être.

Continuité pédagogique. C’était le mot d’ordre pendant le confinement qui a obligé les élèves et les professeurs à travailler depuis leur domicile. Depuis, les cours en présentiel ont repris, mais les professeurs ont comme un goût amer lorsqu’on leur parle de cette période. C’est dans ce contexte qu’est sorti un rapport d’enquête sur les enseignants mahorais, élaboré par des chercheurs du CUFR de Mayotte. 219 professeurs ont été interrogés sur leur ressenti et méthode de travail. “L’objectif était d’appréhender leur vécu d’enseignant en période de confinement et la manière dont ils avaient adapté leur enseignement à distance pour assurer la continuité pédagogique”, peut-on lire dans ce rapport. Cette continuité avait été rendue possible selon l’Éducation nationale à travers des outils numériques tels que l’ENT, Pronote, ou la plateforme “ma classe à la maison”.  Mais selon l’enquête, les enseignants ont plus privilégiés leur messagerie électronique. 89% des sondés l’utilisaient au moins une fois par jour. “Il y a eu des essais, mais il y avait des outils sous dimensionnés et qui ne fonctionnaient plus. Je pense notamment à l’ENT au début. Par conséquent, je communiquais avec mes élèves par e-mail. Ils étaient plus réceptifs”, confirme Guillaume, professeur au lycée. 

Si Guillaume a eu la chance de n’avoir affaire qu’à des élèves de terminale qui sont assez connectés, cela n’a pas été le cas des enseignants du premier degré. “Toutes les options technologiques, dont on nous parlait, n’étaient pas accessibles pour les parents d’élèves. Sur mes 12 élèves, seulement une famille avait un ordinateur. C’était frustrant de ne rien pouvoir faire, car on nous avait interdit les devoirs en papier”, raconte Staniza, enseignante à l’école primaire. Certains établissements scolaires ont cependant opté pour les devoirs imprimés, mais là encore, il a été difficile pour les professeurs de suivre leurs élèves. “Dans mon établissement, on devait fournir des livrets chaque semaine aux enfants avec les exercices et les corrigés. Mais le système était mal rodé, car nous n’avions pas de retour de la part des élèves ou de leurs parents”, indique Farah*, professeur au collège. 

Le plus gros problème s’est posé pour les élèves en maternelle, qui apprennent les bases et qui ont besoin d’un suivi pédagogique de tous les instants. “En maternelle, on travaille beaucoup la pratique. Et soudainement, les élèves se sont trouvés dans une situation où il n’y avait que de l’abstrait, alors qu’ils sont besoin de concret”, regrette Moustoifa*, enseignant en maternelle. Tous remettent en doute l’efficacité des outils numériques à Mayotte qui n’ont pas favorisé la continuité pédagogique tant souhaitée par l’Éducation nationale. “La continuité pédagogiques n’a pas été assurée. On a fait notre travail en tant que professeur, mais il ne faut pas se leurrer, une grande partie des élèves n’a pas réussi à suivre les cours à distance”, déplore Farah. Même son de cloche pour les enseignants du premier degré. “Pour ma part, au bout de 3 semaines, la continuité pédagogique était inexistante. On n’avait pas les moyens face à un public comme le nôtre”, affirme Staniza.

Des professeurs livrés leur sort

L’enquête du laboratoire Icare indique que 34,7% des professeurs questionnés étaient désorientés, mais 35,2% se sentaient plutôt en sécurité. Le premier chiffre reflète la réalité sur le terrain. “Je me suis senti très seul parce qu’on nous demande de faire quelque chose qui est assez flou et on n’a pas d’informations, pas de retour”, déplore Guillaume. Selon les témoignages, les chefs d’établissement étaient livrés à eux-mêmes et devaient bricoler avec le peu d’informations qu’ils avaient. “La communication entre l’administration du collège et les professeurs était efficace. Je pense que notre principal a fait du mieux qu’il pouvait avec le peu qu’il avait. On n’avait pas réellement de directives de la part du rectorat”, dénonce Farah. Et à Moustoifa d’ajouter : “Le dispositif de mon école a été élaboré par notre directeur. On s’est débrouillés seuls et même avec nos efforts, le niveau des élèves a baissé.” 

Les enseignants redoutent un second confinement à Mayotte et le retour des cours à distance. “Cela creuse les inégalités entre les élèves. Le premier confinement a été un suicide intellectuel pour les enfants, il ne faudrait pas recommencer”, selon Moustoifa. Il faudrait plutôt adapter les outils proposés par l’Éducation nationale à la réalité du territoire. Les professeurs se disent prêts à s’investir davantage et à changer de méthode de travail pour la réussite de leurs élèves. Désormais, ils essayent tous de rattraper le retard accumulé par les enfants.

  • Le prénom a été changé

 

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