Du marché couvert à la mangrove, les vendeurs à la sauvette à Mayotte cherchent leurs étals

Du marché couvert à la mangrove, les vendeurs à la sauvette à Mayotte cherchent leurs étals

Les commerçants illégaux des trottoirs qui bordent le marché couvert de Mamoudzou se sont réunis ce mardi pour manifester leur mécontentement alors que l’arrêté du maire leur interdisant d’y écouler leurs marchandises est entré en vigueur lundi. Façon débrouille et face à l’absence de solution satisfaisante de la mairie, ils ont finalement posé bagages quelques mètres plus loin...

Elles tendent leur carte de séjour, comme elles alpagueraient, un autre jour, un client hésitant face à leurs étals chargés de marchandises. Comme si aussi, elles espèrent prouver leur bonne foi, leur droit à rester là. “On veut juste travailler, pour nourrir les enfants”, énoncent-elles les unes après les autres. Soifouane Salimata écoule ses sandwiches sur ce bout de bitume depuis 2015. Avec son mari, tous deux originaires des Comores, ils récoltent ainsi une cinquantaine d’euros par jour pour subvenir aux besoins de leurs sept enfants. Mais si le précieux titre leur autorise à demeurer sur le territoire de Mayotte, il ne suffit pas pour continuer à vendre sans autorisation sur les trottoirs bordant le marché couvert de Mamoudzou.

Le couperet est tombé ce lundi, avec l’entrée en vigueur d’un arrêté signé du nouveau maire de Mamoudzou Ambdilwahedou Soumaïla, qui s’est fixé comme objectif de lutter contre l’économie informelle. Samedi 29 août, l’édile recevait pourtant ces commerçants des bords de route, pour leur proposer des “espaces dédiés”, à condition de “payer des droits”. Force est de constater, ce mardi 8 septembre, que ce nouvel eldorado des vendeurs à la sauvette n’a pas vu le jour... Hier, ils étaient donc réunis pour manifester leur mécontentement à grands renforts de chants criés dans une sono, sur la place de la République. Dans le lot : des ressortissants comoriens, congolais, malgaches, avec ou sans papiers, et aussi des Mahorais. Sur trois pancartes, fabriquées à la hâte avec quelques morceaux de carton, leurs traits de feutre hésitants avaient inscrit une revendication simple : “On veut une place pour [être] payé”.

Deux cortèges et un cordon de sécurité

“Depuis lundi, nous n’avons plus le droit de vendre ici, le maire nous a dégagés et nous ne savons pas où nous allons pouvoir avoir un autre endroit”, soupire ainsi un vendeur d’oignons avant de rejoindre le cortège qui s’est mis en branle pour tourner en rond autour du marché couvert. Si la manifestation n’a réuni guère plus d’une centaine de personnes, elle était farouchement encadrée par au moins une trentaine d’agents des forces de l’ordre, police municipale et nationale comprises. Hors de question de voir un cheveu qui dépasse ! Les gardiens de la paix, solidement campés entre le parking et le marché, y veillaient au grain. Surtout à l’approche des pompiers toujours en grève, et eux aussi mobilisés ce mardi à Mamoudzou, dont les sirènes n’ont pas tardé à se mêler au tintamarre ambiant. Pendant quelques minutes, les camions rouges ont ainsi défilé à une trentaine de mètres des salouvas, bloquant légèrement la circulation sur l’axe principal de la commune chef-lieu.

Déclaration de guerre

Or, des membres du Collectif de défense des intérêts de Mayotte étaient venus apporter leur soutien aux soldats du feu, et la préfecture a visiblement jugé bon de garder tout ce beau monde à distance. Une bonne pioche, vu la réaction d’un membre du collectif, qui s’est fendu d’une vidéo postée sur son compte Facebook. Yazidou Maandhui, auteur et observateur de la société mahoraise connu pour ses coups de gueule, a ainsi dénoncé une “déclaration de guerre”. “J’espère que les autorités mesurent l’impact de cet acte de souillure qui s’est passé ce matin sur la place de la République. Je rappelle que c’est la place de la France, de Mayotte française et de ceux qui se sont battus pour Mayotte française”, a-t-il poursuivi en référence à Zakia Madi, figure des Chatouilleuses, dont une plaque honore la mémoire à l’entrée du marché couvert.

Délégation à la mairie

Sur les coups de 11h, les manifestants avaient déjà reposé leurs pancartes, assis comme pour un sit-in, en attendant le retour de certains de leurs porte-paroles. Ces derniers étaient en effet reçus dès 9h par la mairie. “Le maire nous a dit que cet endroit était le bijou de la ville de Mamoudzou et que nous devions le quitter immédiatement”, rapporte Bakidi Massamba, lui-même vendeur de sacs à main originaire du Congo, qui s’était fait le porte-voix de ses congénères à l’Hôtel de ville. “On lui a demandé comment nous pouvions tenir avec les enfants, et combien de temps on allait devoir attendre pour qu’ils trouvent un emplacement.”

Seule réponse du premier magistrat de la ville, faute de mieux pour l’instant : “Il nous a dit de nous installer là où nous habitons, à Kawéni, à Majicavo, à M’Tsapéré, à Cavani, là-bas il y a déjà des petits marchés”, rapporte encore le commerçant congolais. Tout en leur rappelant qu’il ne pouvait pas empêcher la police nationale de procéder à des contrôles… Une nouvelle réunion est par ailleurs prévue vendredi pour identifier un nouvel emplacement, avant un autre entretien avec les vendeurs le mercredi suivant. Des conclusions qui n'ont pas ravi grand monde. À peine ont-ils entendu ces mots que les éclats de voix des manifestants ont repris de plus belle. “Ce n’est pas une solution !”, s’indigne une jeune femme. Un autre s’époumone en shimaoré en montrant le sol devant le marché. Une petite troupe se met alors en ordre de marche, direction la mangrove de Kawéni. C’est là qu’ils se retrouveront, balayette à la main sur les coups de midi, pour improviser leur nouveau marché. Juste un peu plus loin, donc.

Deux agents de la mairie pris en grippe

En route pour rentrer au dépôt, deux agents des services techniques de la ville de Mamoudzou se retrouvent vers 14h dans un guet-apens à l’entrée de Kawéni. « On a subi des représailles par rapport à l’arrêté signé par le maire », annonce avec certitude depuis l’hôpital Chamsidine Boinali. Selon lui, un groupe d’une cinquantaine d’individus – « des hommes et des femmes d’origine comorienne mais aucun gamin » - les ont pris en grippe dans les bouchons en voyant le blason de la commune collé sur leur camion. Les insultes fusent (« Tiens, ils sont là les chiens ! »), les jets de pierre pleuvent. « Deux d’entre eux ont voulu ouvrir les portes. » Finalement descendus, Chamsidine Boinali et son collègue Moustradane Touré se font lyncher. Les coups s’enchaînent pendant près de cinq minutes. Des coups de bâton et des cailloux sur la tête et la lèvre supérieure pour le premier, à la hanche et aux jambes pour le second. Fort heureusement, des automobilistes et d’autres agents de la ville interviennent et dispersent l’attroupement. Une fois arrivés à la mairie annexe de Kawéni, les deux blessés sont pris en charge par les sapeurs-pompiers avant d’être envoyés au centre hospitalier de Mayotte. Passablement énervé par cet acharnement, Chamsidine Boinali ne mâche pas ses mots : « À un moment, il faut stopper cette mascarade sur cette île et arrêter de donner des excuses à ces gens-là. » Les deux hommes doivent encore déposer plainte dans le but que leurs agresseurs soient traînés devant la justice.

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