MANSOUR KAMARDINE, DÉPUTÉ

MANSOUR KAMARDINE, DÉPUTÉ

Alors que le 101ème département a reçu coup sur coup la visite du ministre de l'Intérieur, Christophe Castaner, et de la ministre des Outre-mer, Annick Girardin, le député Mansour Kamardine, regrette la "poudre de perlimpinpin" du gouvernement.

 

Mayotte Hebdo : Deux ministres sont venus coup sur coup ces dernières semaines : Christophe Castaner, ministre de l'Intérieur, et Annick Girardin, ministre des Outre-mer. Il s'agissait pour cette dernière de dresser un premier bilan du Plan d'avenir pour Mayotte, et cette dernière s'est réjouie "Il y a eu des résultats". Qu'en retenez-vous ?

Mansour Kamardine : La visite d'un ministre est toujours une excellente chose. C'est un sentiment de satisfaction, car on n'oublie pas que Mayotte existe et qu'elle est française. Mais, malheureusement, nous ne partageons pas la même analyse. Elle considère que les choses avancent, moi je considère qu'elle met de la poudre de perlimpinpin aux yeux du territoire sans s'attaquer aux vrais sujets. Dès l'origine, nous avons une divergence majeure, car ses priorités ne sont pas celles de Mayotte. Elle a ses propres priorités et c'est regrettable. La conception que j'ai de l'action d'un ministre n'est pas de fixer ses propres priorités, mais d'adopter celles des populations dont il a la charge. Ce qui est décliné dans le bilan dont elle se prévaut est la construction d'écoles, qui ne sont pas encore là, l'activité de l'hôpital et la construction de logements locatifs sociaux. Or, ces trois domaines participent à l'appel d'air de l'immigration clandestine, qu'elle reproche aux Mahorais. Avec raison d’ailleurs, car ils ont aussi un comportement ambigu et irresponsable en employant et hébergeant des clandestins. L'État et les populations de Mayotte ont le même comportement face à l'immigration, et ce n'est évidemment pas acceptable.

Ce que je retiens aussi est qu'elle dit que tout a été essayé en ce qui concerne l'immigration. Or, c'est faux, tout n'a pas été essayé, car il y a eu des propositions responsables qui n'ont pas encore été mises en oeuvre. C'est regrettable.

Enfin, elle sait que la piste longue est une priorité à Mayotte, mais dit que ça ne l'est pas pour elle. Il y a un désaccord flagrant.

MH : Elle a en effet souligné le rôle que pouvaient jouer les Mahorais en quelques phrases : "Quand les Comoriens n'arriveront pas à travailler, à se loger (…) ils repartiront", appuyant sur "la responsabilité générale." Vous partagez donc le point de vue ?

MK : Je partage le point de vue oui, et j'appelle les Mahorais à plus de responsabilités. Mais je demande aussi au gouvernement de prendre les siennes. Qu'on soigne les gens en urgence vitale, c'est normal, c'est humain, compréhensible et j'y adhère. En revanche, dire qu'on soigne tout le monde, gratuitement, c'est encourager nos voisins à venir se faire soigner à l'hôpital, c'est une action d'appel d'air à l'immigration clandestine. Même quand on a des céphalées on va se faire soigner à Mayotte, car à 70 km d'ici, l'aspirine est payante.

Quand la ministre dit "on continue de construire des écoles à Mayotte", et bien les gens se disent qu'ils vont continuer à scolariser leurs enfants ici, puisqu'en France la scolarisation est obligatoire en dessous de 16 ans. C'est là aussi un appel d'air. Quand on dit qu'on donne la priorité aux logements locatifs sociaux pour permettre de loger tous ceux qu'on aura régularisés, c'est encore un appel d'air. On encourage la clandestinité, c'est ce que je dénonce.

Je souhaite un comportement responsable des populations mahoraises, mais également responsable de la part du gouvernement. Sous François Hollande, la ministre d'alors était venue pour inaugurer des bornes-fontaines publiques pour encourager, toujours, l'immigration clandestine, et là Annick Girardin fait encore mieux. Il faut le dénoncer.

Le président de la République a, à l'occasion de sa dernière conférence de presse, réagi sur la question de l'immigration en Europe, en disant qu'il fallait reprendre le contrôle des frontières. Cette décision doit aussi être valable pour Mayotte, car elle est française et européenne. Les frontières de la France et de l'Union européenne sont aussi ici. Dans le même temps, il faut poursuivre les Mahorais qui participent à l'immigration clandestine. Il faut une action qui tienne debout sur ses deux jambes.

MH : Justement, entre la situation politique tendue en Union des Comores depuis la réélection d'Azali Assoumani au pouvoir et le durcissement apparent du régime, et le passage du cyclone Kenneth la semaine dernière, craignez-vous des flux migratoires encore plus massifs dans les prochaines semaines ?

MK : Vous avez vu que le gouvernement français a considéré que les élections se sont bien passées aux Comores, donc quand vous dites que l'on est dans un régime dur, ce n'est malheureusement pas l'avis du Quai d'Orsay. Ce qu'il faut, c'est une action de coopération beaucoup plus dynamique, à la fois bilatérale et régionale, entre la France et nos voisins, pour les aider à espérer rester vivre chez eux. Mais on ne peut pas dire que, parce que les choses sont difficiles aux Comores, on ferme les yeux sur l'immigration. C'est cette politique-là qui nous a conduits au bord du précipice. Nous avons à Mayotte, en vue des prochaines élections municipales, des listes binationales qui se constituent. Cela montre bien le poids et la puissance dont se prévalent un certain nombre de populations ici. Ce que nous redoutions il y a une dizaine d'année est en train de se produire. Mayotte doit pouvoir appartenir aux Mahorais, et pour cela elle a besoin de son gouvernement et de son État pour assurer le contrôle des frontières.

MH : Il y a un an et demi, vous déclariez dans les colonnes du magazine Causeur que l'État "laisse faire le remplacement de la population" à Mayotte. Vous craignez donc que ce soit toujours le cas ?

MK : Malheureusement, ce n'est pas que je le crains, c'est que je le constate. Vous avez déjà vu une seule région de France où vous avez une liste binationale à l'occasion d'une élection ? Même à Marseille, cela ne peut pas arriver, il n'y a qu'à Mayotte que cela peut se produire. Je crois donc que nous ne sommes pas dans la théorie, mais dans la mise en oeuvre de ce remplacement. Et elle en train de réussir puisque dans les zones urbaines, on voit bien que les populations d'origine étrangère sont majoritaires et que depuis quelques mois, toutes les autorités étatiques qui débarquent à Mayotte rendent visite quasi exclusivement à ces gens-là en oubliant complètement les populations mahoraises. Quand la ministre Annick Girardin est venue, quand Christophe Castaner est venu, quand le délégué interministériel contre la pauvreté est venu, ils ne sont pas allés à Mtsamboro, à Sada, à Kani-Kéli, ou autre. Ils sont allés dans ces zones à populations majoritairement étrangères, car ils considèrent que c'est là qu'il y a des problèmes. Or, la pauvreté à Mayotte existe partout et les problèmes d'exclusion aussi.

Donc, ou bien l'État démissionne complètement et est obligé de subir, ou bien il le fait exprès pour que chaque jour un peu plus les Mahorais soient écartés de chez eux et soient encourager à partir pour laisser la place à d'autres. On est pas dans la théorie, mais bien dans la réalité d'un remplacement de population à Mayotte.

MH : Cela rejoint la question du document-cadre entre la France et l’Union des Comores. Où en est-on de ce projet ?

MK : Déjà, je le redis : il n'y a plus de feuille de route. Elle a été retirée en septembre ou octobre 2017, et elle n'existe plus. En revanche, les gouvernements français et comoriens ont décidé de l'élaboration d'un document-cadre fixant les relations entre nos deux pays. Nous, élus de Mayotte, avons été consultés à plusieurs reprises, en formulant plusieurs observations. De ce qu'on nous dit, c'est que le document serait déjà consolidé au moment où nous parlons. Il devait être signé il y a quelques semaines avant les élections présidentielles comoriennes, mais cela n'a pas pu se faire. Il le sera probablement dans les jours, semaines ou mois à venir. C'est ce qui est annoncé par la lettre que le président Emmanuel Macron a adressée à Azali Assoumani, à la suite de l'élection comorienne récente. Au moment où nous parlons, le document n'est donc pas encore signé, mais son contenu est apparemment fixé. Reste l'occasion à trouver.

Une chose est certaine : on nous a promis qu'un round de concertation serait organisé entre le Quai d'Orsay et les élus de Mayotte avant la signature. Nous attendons donc de savoir quand nous pourrons obtenir cette réunion, voir quel est le contenu de l'accord, et savoir si nos considérations ont été entendues.

MH : Vous ne savez pas précisément ce qu'il contient ?

MK : J'ai à titre personnel une idée, car j'y ai participé et fait des propositions, mais je ne sais pas précisément ce qui a été retenu ou pas. C'est pour cela que nous sommes demandeurs d'une réunion : pour nous assurer que les intérêts de Mayotte ont été suffisamment pris en compte. Si ce que nous pensons être important pour Mayotte n'y est pas, nous ne nous considèrerons pas – en tout cas moi - comme faisant partie de cet accord. Chacun prendra ses responsabilités. Mais pour le moment, nous attendons d'en connaître le contenu.

En ce qui me concerne, je plaide pour une aide au développement plus importante pour les Comores afin de fixer leurs populations. Actuellement, l'aide publique au développement pour l'Union des Comores est de l'ordre de six millions d'euros par an. Tout le monde est d'accord : c'est bien en deçà de ce qui est donné à une commune à Mayotte. Nous souhaitons donc que la France dote les Comores d'une aide qui pourrait être à peu près l'équivalent de ce que coûtent les reconduites à la frontière : 50 ou 60 millions d'euros en contrepartie de l'assurance qu'aucun kwassa-kwassa ne partira d'Anjouan à destination des Comores.

MH : Vous avez remis à la ministre un Projet de Loi Programme à destination du président Macron. Développement des infrastructures, égalité sociale, calcul plus juste des dotations aux collectivités, et préservation de l'environnement. Mais n'est-ce pas similaire au Plan Mayotte 2025 et au plus récent Plan d'avenir pour Mayotte?

MK : Déjà, on peut regretter que le président Macron ait décidé de ne pas venir en juin alors que Mayotte attend. Sinon, ce n'est pas un sujet similaire à Mayotte 2025, qui est un fourre-tout négocié par un gouvernement dans lesquels étaient déjà ceux qui sont au pouvoir aujourd'hui, puisque Annick Girardin était ministre de la Fonction publique et Emmanuel Macron était secrétaire général adjoint du cabinet du président. Aussitôt qu'ils ont pris les commandes, ils ont oublié Mayotte 2025. Il y a plein de choses qui auraient pu être mises en place et qui ne sont pas. D'autant que Mayotte ne s'inscrit pas dans le développement durable du territoire. La proposition que j'ai faite si, en revanche.

Il s'agit du rattrapage des infrastructures, puisque Mayotte est sous équipée en termes aéroportuaire, portuaire, routier, numérique, etc., et que sans équipement on ne peut rien faire de sérieux en termes de développement.

Le deuxième volet concerne la question des rattrapages budgétaires pour les collectivités mahoraises : nous touchons entre 30% et 50% de ce qui est perçu par des collectivités de même importance.

La troisième direction est l'alignement social. Il était prévu. Or, depuis 2014 et la venue de François Hollande qui l'avait annoncé, nous n'en sommes toujours pas là et l'écart salarial entre la métropole et Mayotte s'agrandit. Il avait promis la CMU, elle n'est pas là ; la CMU-C, elle n'est pas là non plus ; la retraire complémentaire, elle non plus ; et on très loin d'y être.

Quatrième volet, enfin, la question de l'environnement, que tout le monde s'accorde à trouver superbe, avec un lagon et des fonds marins qui seront les richesses de demain. Il faut donc les protéger. Un certain nombre d'actions sont à prendre dès aujourd'hui. Je salue d'ailleurs au passage l'action du préfet Dominique Sorain, qui a décidé de contenir désormais la destruction environnementale, qui se fait souvent par des clandestins qui investissent nos forêts, pratiquent le brulis, font des puits de charbon, etc.

Ce projet de loi programme est plus massif que Mayotte 2025 et les autres plans. Il s'inscrit dans la durée.

MH : Quand sera-t-il présenté ?

MK : Comme son nom l'indique, c'est une proposition de loi. Elle sera donc soumise à l'Assemblée, mais en est pour le moment à l'étape du filtre. Si elle passe, elle sera publiée et il faudra trouver un créneau pour le présenter. Si cela se fait, on aura un débat en séance à l'Assemblée. Soit la majorité reconnait la situation à Mayotte et accepte cette loi, soit elle la rejette.

MH : Vous compterez sur le soutien de votre collègue députée Ramlati Ali cette fois ?

MK : Je compte sur le soutien de l'ensemble de la représentation nationale. Madame Ali et moi tout seuls ne ferons jamais une loi. Il nous faut une majorité. Quand nous avons examiné la proposition de loi fixant à cinq jours le délai de saisine du juge des libertés et de la détention (JLD), dans tous les groupes, tout le monde avait dénoncé la précarité dans laquelle Mayotte se trouve. C'est à cette occasion que m'est venue l'idée de ce projet de loi, avec l'engagement de soutien d'un certain nombre de collègues. Nous verrons ce qu'il en est.

MH : Doit-on attendre d'autres amendements ?

MK : D'autres sujets sont sur la table, oui. À ma demande, le groupe Les Républicains du Sénat vient de déposer une proposition de loi de lutte contre l'immigration à Mayotte et en Guyane, en retenant notamment la quasi-totalité des amendements que j'avais déposés lors de l'examen de la proposition de loi sur le délai de saisine du JLD. J'ai également déposé à l'Assemblée une proposition de loi quasi-identique à celle déposée au Sénat, elle est aujourd'hui en cours d'examen par les instances de filtrage. Enfin, je déposerai dans les jours qui viennent une troisième proposition de loi sur le toilettage institutionnel.

MH : Ce sujet fait débat à Mayotte. "Mal compris" pour le sénateur Thani et le Conseil départemental, "Préparation à l'autonomie pour d'autres." Comment vous positionnez-vous ?

MK : Je ne veux pas commenter le texte du sénateur, car le droit de proposition est garanti à chaque parlementaire. Je le respecte. Je préfère donc amener mes propres propositions plutôt que de critiquer celles des autres.

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