Quelles perspectives pour les bacheliers en situation irrégulière à Mayotte ?

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Chaque année, de nombreux lycéens en situation irrégulière sur le territoire mahorais obtiennent le bac, certains avec mention. Mais, passé 18 ans, ils deviennent théoriquement expulsables et ne peuvent s’inscrire dans les établissements prodiguant des études supérieures. Ils se sentent donc « bloqués » et peu de solutions s’offrent à eux.

Ibrahim Ahmed Halime, jeune homme de 19 ans d’origine anjouanaise, a obtenu son bac en 2024 avec la mention « bien » et souhaitait ensuite suivre des études de médecine en métropole ou à La Réunion. Or, sans aucun papier d’identité français, ni même comoriens, en dehors de son simple extrait de naissance, son projet est « bloqué ». Même pour suivre une autre formation en local, il lui faudrait des papiers puisque, ayant atteint sa majorité, il ne bénéficie plus des protections juridiques réservées aux mineurs et leur permettant de suivre une scolarité sur un territoire français, même sans aucun papier. Cela fait 2 ans qu’il enchaîne les démarches à la préfecture, sans succès. Arrivé à l’âge de 7 ans à Mayotte et scolarisé depuis la classe de CE1, il aurait normalement droit à une carte de séjour, d’autant plus que sa mère en possède une et que ses sœurs sont nées ici. Problème : pour obtenir une carte de séjour française, il faut une carte d’identité de son pays d’origine et Ibrahim n’en a pas.

Etonnement, nombreux sont les enfants nés au Comores et arrivés très jeunes à Mayotte à ne même pas posséder de papiers comoriens. « Aux Comores, ce n’est pas vraiment obligatoire de faire une carte d’identité. On peut très bien circuler entre les îles avec seulement notre extrait de naissance », révèle le jeune homme. Ses parents, victimes d’une forme de « pensée mythique », ne se sont pas non plus préoccupés de tenter de régulariser la situation de leur enfant, lui répétant que « si tu as ton bac, tu auras forcément tes chances en France ». Sauf que… non ! En l’absence de papiers d’identité de son pays de naissance, il est impossible d’obtenir une carte de séjour à Mayotte. Or, pour obtenir cette carte d’identité comorienne, il faut obligatoirement se rendre à Moroni, sans l’assurance de pouvoir revenir à Mayotte sain et sauf.

Des « laissez-passer » délivrés au compte-goutte par la préfecture

Une solution existerait pourtant bien pour Ibrahim et les nombreux autres jeunes bacheliers dans la même situation : obtenir un « laissez-passer » de la part de la préfecture de Mayotte afin de pouvoir aller régulariser sa situation à Moroni. « Ce laissez-passer permet aux personnes sans papier de ne pas être inquiétés par la PAF pendant dix ou quinze jours », précise le jeune homme. Le temps, donc, d’aller déposer une demande de carte d’identité ou de passeport à Moroni et de pouvoir revenir à Mayotte par les voies légales, sans risquer la dangereuse traversée en kwassa. Mais la préfecture semble extrêmement réticente à délivrer « ce précieux sésame ». « J’ai fait une première demande en décembre 2024, mais je n’ai reçu aucune nouvelle. J’ai fait ensuite 3 autres demandes en 2025-2026, sans davantage de réponse », explique le bachelier. La préfecture semble donc jouer la carte du « silence radio ».

Une situation dont les cyber-cafés abusent allègrement puisque certains proposent aux jeunes de s’occuper de leur obtenir un rendez-vous à la préfecture en surveillant quotidiennement les créneaux de rendez-vous disponibles, moyennant 50 euros. Mais, même en s’inscrivant dans les créneaux « ouverts », personne n’est sûr d’obtenir un rendez-vous. C’est ainsi qu’Ibrahim a dépensé 150 euros dans ce système pour rien puisque les gérants du cyber-café qu’il fréquente n’ont pas obtenu davantage de succès que lui auprès de la préfecture. Et 150 euros pour ce jeune homme issu d’une famille modeste, c’est énorme, surtout pour aucun résultat à l’arrivée.

Manque de moyens humains ou volonté politique ?

Si la question de l’immigration clandestine est « brûlante » à Mayotte, il n’en reste pas moins que la situation de ces jeunes ayant réussi, parfois brillamment, leur scolarité et finalement contraint de demeurer oisifs sur le territoire, n’est pas là pour arranger les choses. Désespérés, certains cèdent aux sirènes des « dakous », parfois par obligation de survivre, parfois par colère contre un système qui les exclut après leur avoir offert l’opportunité d’une scolarité complète en France. D’autant que, dans de nombreux cas, ces jeunes pourraient être régularisés si la préfecture était davantage réactive pour leur accorder des rendez-vous. Beaucoup sont en effet régularisables du point de vue du droit français des étrangers.

La question du « pourquoi ? » est donc sur toutes les lèvres. Certains évoquent tout simplement un manque de personnel au sein de la préfecture, les agents étant trop peu nombreux pour faire face au flux de demandes de régularisation qui leur arrive chaque jour. Mais un « blocage volontaire » de la part des agents de la préfecture est également une possibilité, sans forcément que cela vienne d’un ordre des « hautes autorités ». Beaucoup de Mahorais, et même d’étrangers régularisés de longue date, voient en effet d’un mauvaise œil la submersion migratoire que subit Mayotte depuis environ une vingtaine d’année, car elle sature les établissements scolaires et de santé, sans compter que beaucoup font un lien direct entre immigration et insécurité.

La dernière possibilité, et non des moindres, serait que ce « silence radio » soit voulue par le gouvernement français et que le préfet ne fasse que suivre des consignes qu’on lui aurait délivrées en haut lieu. Dans l’impossibilité légale du point de vue du droit français de refuser des rendez-vous pour une demande de « laissez-passer » à des jeunes remplissant toutes les conditions d’obtention d’une carte de séjour, le gouvernement français appliquerait une stratégie beaucoup plus « sournoise » en opposant aux gens un « silence radio » de plusieurs années dans l’espoir qu’ils se découragent et finissent par rentrer de leur propre chef dans leur pays d’origine, principalement aux Comores donc.

Mais si cette stratégie, qui n’est qu’une hypothèse de notre part, se révèle réelle, c’est bien mal connaître la psychologie humaine. La plupart des jeunes qui ont effectué leur scolarité à Mayotte n’ont absolument aucune envie de retourner aux Comores, un pays qu’ils ne connaissent pas ou à peine. En grandissant sur un territoire français, ils ont acquis une autre mentalité, d’autres rêves, et un retour dans le pays d’origine de leurs parents est, pour l’écrasante majorité d’entre eux, absolument inenvisageable. Les Comores auraient pourtant bien besoin de travailleurs formés afin de développer le pays, mais, en supposant que certains jeunes nourrissent ce noble dessein, ont-ils véritablement une chance de trouver un emploi aux Comores avec un simple bac français ? Rien n’est moins sûr. Un dispositif d’accompagnement pour ce « retour » de la part de l’Etat français dans le cadre d’un dispositif de coopération régionale serait donc le bienvenu, si on part du principe que certains jeunes seraient prêts à envisager cette solution.

Mais ce serait sans doute « peine perdue », car les disparités économiques entre la France et les Comores sont telles que, pour la majorité de ces jeunes ayant passé leur enfance et leur adolescence à Mayotte, retourner habiter aux Comores serait vu comme « un échec ». Sans compter que, même avec des parents comoriens, la plupart ont absorbé une grande partie des us et coutumes français et qu’une réadaptation à la société comorienne risquerait de s’avérer très compliquée. Les Comores, c’est un fait, ne les font « pas rêver ». Or l’espoir de s’élever financièrement et socialement est le moteur principal des jeunes issus de l’immigration qui ont brillamment réussi leur scolarité en France. Résultat : ils ne rentrent pas aux Comores, restent à Mayotte en jouant au « chat et à la souris » avec la PAF et certains sombrent même dans la délinquance.

Si cette situation résulte bien d’un « choix politique conscient », on est donc en droit de s’interroger sur sa pertinence, même dans une logique de régularisation des flux migratoires à Mayotte…

nora-godeau
Journaliste

Nora Godeau est journaliste indépendante à Mayotte. Elle couvre les enjeux sociaux, culturels et environnementaux du territoire, avec une attention particulière portée aux voix locales et aux initiatives de terrain.

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