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De chemin d’écueils en famille d’accueil

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Ils étaient, en 2019, une quarantaine de mineurs à être placés par le juge des enfants en famille d’accueil à Mayotte. Une mission confiée à la protection judiciaire de la jeunesse (PJJ) afin de rompre avec un environnement familial ou social souvent difficile. Mais comment trouver sa place dans un foyer qui n’est pas celui de ses parents ? Comment se repentir, se reconstruire, lorsqu’on est encore qu’un enfant ? Ils racontent.

Sur ses genoux, Romain* fait danser une petite fille en robe rouge d’à peine un an, les bras tendus vers le ciel. La télévision, à l’autre bout du salon, diffuse dans la pièce les voix enfantines d’un dessin animé. Pendant quelques secondes, la bambine quitte des yeux l’écran aux formes colorées pour jeter un regard émerveillé au visage de l’adolescent. Ils se sourient comme s’ils s’étaient toujours connus. Comme s’ils avaient toujours vécu et grandi ensemble. Pourtant, Romain ne fait partie de la famille que depuis 2019.

Quand il est arrivé, il n’était pas du tout comme ça, je passais mes journées à le chercher de village en village”, se souvient Madame Alifa*, en regardant sa petite-fille virevolter entre les mains du garçon. “Elle l’aime beaucoup, c’est comme un grand frère !” Romain n’a aucun lien de sang avec celles qui peuplent la maison. Son placement en famille d’accueil a été ordonné par le juge des enfants, devant lequel il comparaissait pour « des bêtises », comme le résume sobrement l’adolescent de 14 ans en fixant le plancher entre ses pieds. Lorsqu’il s’agit d’évoquer les faits pour lesquels il a été condamné, Romain devient presque mutique. Une part de timidité, et assurément, une autre de regret. Alors son éducateur prend le relais, pour raconter l’histoire du jeune qu’il accompagne depuis le jour de son jugement.

“Je ne savais pas que tout ça pouvait m’amener devant la justice”

Romain est impliqué dans deux affaires, mais les faits qu’il a commis ne sont pas très graves”, commence Mohamed Soumaila sans donner trop de détails. “C’est plus sa situation personnelle qui commençait à inquiéter, notamment un début de fréquentation de groupes, un début d’errance.” Romain se met alors à sécher les cours et fréquente de moins en moins le foyer familial. “Son jugement a déclenché une mise sous protection judiciaire pour poursuivre le travail éducatif. Si on le lâchait à ce moment-là, il risquait de sombrer.

D’ici la fin de l’année scolaire, l’adolescent devrait pouvoir retourner vivre auprès de sa véritable famille, en Petite-Terre. “C’est lui qui a proposé de rester ici le temps de terminer sa troisième ! Il sait que s’il retourne là-bas, il risque encore de recommencer les bêtises”, souligne Madame Alifa dans un regard bienveillant. “Il est lui-même conscient de ses fragilités”, commente à son tour l’éducateur. D’ici peu, Romain devrait pouvoir réintégrer progressivement le cocon familial, uniquement le temps des week-ends, dans un premier temps. “Nous avons connu des débuts de retour en famille qui ont été difficiles car la famille rencontrait encore des difficultés à poser un cadre. Là, nous travaillons, en soutenant la maman sur cette dynamique-là, à travers des entretiens avec la psychologue, des entretiens avec le jeune, nous sensibilisons la maman à mettre en place un couvre-feu et à prévenir immédiatement l’agent d’astreinte lorsque le jeune ne rentre pas”, égraine Mohamed.

 

Trois familles en trois mois

 

De l’autre côté de la pièce, une jeune fille, les cheveux enroulés dans un châle rose assorti à sa robe, pose sur la table basse une assiette de samoussas. Elle, c’est Naïssa*, 17 ans. Installée dans la maison depuis le mois de décembre dernier, elle aussi a déjà eu affaire à la justice. “C’est à cause des groupes de jeunes, c’est ce qui m’a amenée jusqu’ici.” Elle attrape du bout des doigts un pan de sa tunique, et le tort machinalement. “Des bagarres, des vidéos qui sortent par ci, par là. Je ne savais pas que tout ça pouvait m’amener devant la justice.

Si elle partage le même toit que Romain, l’histoire de Naïssa est bien différente. En trois mois, elle a déjà connu trois familles d’accueil. “Au début, ça a été très difficile pour moi. J’ai commencé à fuguer quand j’étais dans ma première famille. Alors j’ai été placée à Chiconi, mais je ne me sentais pas du tout à l’aise, je ne faisais rien de la journée, on ne me parlait pas. Mais ici, je me sens beaucoup mieux.” Jamais loin, Madame Alifa acquiesce. “Quand elle est arrivée, elle dormait tout le temps, elle passait son temps dans sa chambre. Puis je l’ai vue changer : maintenant, elle se lève de bonne heure, elle aide un peu à la maison, pour le ménage.” Petit à petit, Naïssa s’adapte au cadre, à l’autorité érigés par sa nouvelle vie.

 

Renouer avec la famille d’origine

 

Le changement de plusieurs familles, jusqu’à rencontrer la bonne n’est pas quelque chose d’évident à vivre pour les jeunes”, reconnaît Hugues Makengo, le directeur territorial de la protection judiciaire de la jeunesse (PJJ), le service chargé de l’éducation, de la protection et de l’insertion des mineurs en conflit avec la loi. Celui-là même tenu de gérer les différents dispositifs de placement, entre autres. “Quand ça se passe mal, ce n’est pas que la famille est mauvaise, mais simplement qu’elle ne correspond pas au profil, à la personnalité ou au parcours du mineur.” En face de lui, Mohamed hoche la tête sous son masque : « Ça fait partie de nos premières missions : préparer les jeunes pour qu’ils puissent s’intégrer correctement à leur nouvelle famille, ça conditionne pas mal la prise en charge du jeune pour l’après. Alors la singularité est une dimension très importante.

D’ici quelques mois, Naïssa devrait passer son baccalauréat à Kahani, où elle est scolarisée. Et déjà, ses démêlées avec la justice semble loin derrière elle. “Je voudrais aller en métropole, à Vanne ou à Rennes pour suivre une formation d’apprentissage pour devenir agent immobilier et pouvoir travailler. J’ai hâte d’avoir 18 ans, j’ai envie de faire beaucoup de choses.” Elle marque une courte pause. “M’éloigner de ma mère m’a fait prendre conscience de mes erreurs.” Une mère qu’elle ne retrouvera pas avant le mois d’avril, mais avec qui elle échange régulièrement par téléphone. “Le but du placement n’est jamais de rompre les liens avec la famille”, précise d’emblée l’éducateur qu’elle partage avec Romain et qui leur rend visite, à minima, une fois par semaine. “Nous rencontrons d’ailleurs des jeunes qui sont dans des situations délicates vis-à -vis de leur famille avant leur placement et notre travail à nous est qu’ils renouent.

“Cette aide, nous devons l’accepter”

Naïssa esquisse un sourire qui illumine la pièce. “La PJJ nous aide parfaitement dans tout ce dont on a besoin : elle aide nos familles, elle nous aide nous-même. Cette aide-là, nous devons l’accepter parce qu’elle a tous les avantages.” Des avantages, Madame Alifa en connaît d’autres depuis deux ans et demi, lorsqu’elle a décidé d’ouvrir sa porte à des enfants qui n’étaient pas les siens. “Ma fille venait de partir vivre en métropole, et l’autre s’est mariée. Je me suis retrouvée toute seule à la maison et ça me faisait peur. En plus, j’avais du temps pour accueillir des jeunes et les aider comme je pouvais.” Elle lève au plafond ses yeux en amande, cerclés d’un trait de crayon noir. “Maintenant, j’ai de la compagnie.” Elle tourne la tête vers Romain, assis à côté d’elle. “Quand il partira, cela fera deux ans qu’il vivait ici. Je n’arrive pas vraiment à imaginer son départ, mais il y a des jeunes qui continuent de me donner des nouvelles et qui continuent de m’appeler, ça me fait chaud au cœur.” Un doux rire s’échappe de ses lèvres. “D’ailleurs Naïssa a déjà promis d’aider ma fille à faire du tissage après son départ. Elle sait très bien tresser !” En croquant à pleine bouche dans un samoussa, la petite fille en robe rouge jette un clin d’œil espiègle avant de retourner jouer dans le salouva de sa grand-mère, pas peu fière de pouvoir partager ses journées avec des camarades de jeu.

* Les noms et prénoms ont été modifiés.

Retrouvez l’intégralité de la deuxième partie de notre dossier consacré à la délinquance des mineurs sur le dernier Mayotte hebdo.

 


 

Famille d’accueil, en pratique

 

À Mayotte, l’accueil en famille représente 50% des placements de mineurs délinquants. Ils sont aujourd’hui 28 à être ainsi accueillis au sein d’une dizaine de foyers répartis au quatre coins de l’île. “Nous disposons normalement de 24 places, mais les demandes sont toujours importantes”, commente la PJJ. “Le service est en permanence à 116% de sa capacité et compte donc trois à quatre jeunes de plus.” Les séjours peuvent durer de quelques jours, le temps qu’une place se libère dans un autre dispositif, jusqu’à plusieurs années.

Les familles candidates doivent au préalable justifier d’une certaine stabilité sociale et économique pour accueillir au mieux les enfants placés – jusqu’à deux simultanément par foyer. Dans un second temps, elles sont entendues par un psychologue qui fait à son tour une évaluation des capacités de prises en charge, notamment sur le plan moral.

Une fois le mineur placé, son éducateur lui rend visite à domicile une fois par semaine, à minima. Selon la situation, des liens plus ou moins étroits sont maintenus avec la famille d’origine, qui est aussi accompagnée par le référent de l’enfant, notamment lorsque ses parents manifestent des problèmes d’autorité.

Chaque famille d’accueil reçoit une indemnité journalière de quelques dizaines d’euros (45 euros) par jour de placement et par enfant. Une modique somme servant à couvrir l’hygiène et l’alimentation. Les autres frais médicaux, vestimentaire, de transport et de scolarisation étant à la charge des familles ou de la PJJ.

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