À Koungou, la vie au rythme des violences

À Koungou, la vie au rythme des violences

Les jours se suivent et se ressemblent à Koungou où l’on vit au rythme des affrontements entre bandes de jeunes rivales. Entre exaspération, peur mais aussi une certaine curiosité, les habitants ne peuvent qu’être spectateurs d’une violence que ni eux, ni les pouvoirs publics, ne semblent pouvoir endiguer.

“On n’en peut plus de ces violences, il va falloir que quelqu’un prenne ses responsabilités sinon c’est nous qui allons finir par nous occuper de ces jeunes !”, s’emporte Djanaibi. Autour de lui, les six hommes qui composent le groupe assis sur la place de la poste de Koungou acquiescent. “Le problème, c’est que si on le fait à notre manière, on va finir en prison alors que les jeunes eux, ils sont protégés par la justice”, poursuit l’aide-soignant, toujours suivi par son groupe d’amis. Sentant que son collègue a peut-être légèrement dépassé les bornes, Kassim prend à son tour la parole. “Je pense qu’il faudrait plutôt faire de la médiation, aller à la rencontre de ces jeunes, leur expliquer qu’ils s’écartent de leur avenir en faisant ça”, explique l’enseignant plus âgé, mais dont la certaine sagesse ne convainc pas vraiment autour de lui.

Pour de nombreux habitants, la responsabilité de ces violences revient aux parents. “Ils ne font pas ce qu’il faut, ils ne les éduquent pas correctement”, peut-on entendre à plusieurs reprises. À force de discussions, ces mêmes juges confient aussi régulièrement que c’est “souvent compliqué, il s’agit pour beaucoup d’entre eux de jeunes dont les parents ont été expulsés et qui sont plus ou moins confiés à des gens qui se moquent d’eux”. Certains, aussi, finissent par admettre que leurs enfants sont eux-mêmes pris dans cette vie de bande. “C’est compliqué de lutter contre l’effet de groupe, même quand on pense avoir tout bien fait. La réalité c’est que c’est devenu la seule activité un peu excitante pour ces jeunes, il n’y rien d’autre”, souffle Kassim.

Sur la place, la vie semble avoir repris son cours depuis les derniers affrontements, en date de la veille au soir. Chacun vaque à ses occupations entre le bureau de poste, la boulangerie ou les doukas. Des bouénis vendent quelques fruits et légumes à l’ombre d’un manguier. La ville est calme. Et pourtant, les affrontements entre bandes de jeunes sont dans toutes les têtes, dans toutes les conversations. “Les gens du village qui sont là-haut ne dorment plus chez eux, ils ont trop peur parce que c’est par là que passent les jeunes, qu’ils viennent de Majicavo ou de Koungou”, assure Fahima, pointant du doigt les bangas qui se dressent péniblement sur les flancs de collines. “De toute façon, on sait que ça va recommencer, la seule chose que l’on puisse faire c’est se mettre en sécurité avec les enfants”, conclut la jeune mère de famille.

“On a peur des jeunes”

Ici, la violence est une fatalité face à laquelle chacun s’adapte, se protégeant au mieux. Et les adultes présents ce jour auront beau jouer les durs, ou les médiateurs, personne n’ira à la rencontre de ceux que tous désignent comme les responsables de leurs maux. “On a peur”, confie Fahima. Il faut dire que la bande d’une petite dizaine de jeunes qui discute plus haut ne réserve pas un accueil des plus chaleureux quand on part à sa rencontre. Mais la glace une fois brisée, les langues se délient. “C’est un cercle vicieux, ça ne peut pas s’arrêter comme ça”, commente Bacar, assurant ne pas prendre part aux rixes. Enfin, “plus maintenant”. Maintenant, Bacar est en service civique. Un repenti donc, qui n’aura pas pour autant oublié d’où il vient. “J’étais comme eux, je sais comment ça se passe et je vis encore avec eux. J’essaye de leur expliquer que ce qu’ils font ne mènera à rien de bon mais d’un autre côté je comprends aussi”, poursuit Bacar avant de livrer sa vérité sur les affrontements des dernières semaines.

Selon lui, tout aurait commencé avec un vol de chiens commis par des jeunes de Koungou. Le “propriétaire”, lui, serait de Majicavo. “Du coup [les jeunes de Majicavo], ils ont traversé la campagne pour venir tout détruire ici, ils ont même brulé des bangas et tout”, explique le jeune homme, les pognes enfoncées dans son survêtement. “Après, ça ce n’est qu’une histoire parmi tant d’autres, on a plein d’exemples où ce sont les jeunes de Majicavo qui sont venus voler des chèvres ou autre”, affirme encore Bacar.

Une guerre de territoire donc, mais qui, selon les jeunes de Koungou, répond à des règles. “À un moment, il y a toujours un groupe qui dit stop parce que ça va trop loin et à ce moment-là on arrête”, soutient un jeune d’une quinzaine d’années, casquette vissée sur la tête. “Ici on ne s’en prend pas aux automobilistes, on ne met pas le feu, on fait juste la bagarre en haut”, poursuit-il.

“Regardez, ils viennent encore nous provoquer”

Loin des images que renvoient les réseaux sociaux, ce ne serait donc pas sur la nationale que se jouerait le gros de la bataille. “Le problème, c’est la police. Ils viennent nous provoquer et ils nous empêchent de régler nos comptes entre nous”, lance Bacar qui, à l’énoncé du mot magique a fait se relever toutes les têtes du petit groupe. La police [les forces de l’ordre en général plutôt], voilà un ennemi commun à tous. “C’est eux qui nous poussent à l’intérieur du village et comme ils nous empêchent de nous battre, c’est contre eux que l’on s’énerve”, analyse l’un d’eux. “Regardez, ils viennent encore nous provoquer !”, s’exclame un autre.

Deux camions de la gendarmerie prennent place sur le parvis de la poste, soulevant des nuages de poussière sur leur passage. Tandis que les militaires débarquent, deux 4x4 blancs se garent sur le côté de la nationale. C’est le Groupe d’appui opérationnel et la PAF. “Eux ils sont violents, il faut faire attention”, commente Bacar en scrutant les gestes des gros bras qui sortent de leurs véhicules, fusils en bandoulière.

Alors que les différentes forces de l’ordre s’équipent, les rues de Koungou se vident. Quelques invectives fusent à l’égard des gendarmes et chacun rentre se barricader. “Ça va chauffer”, peut-on entendre. Entre les rares riverains encore présents, la rumeur se propage comme une trainée de poudre. “Apparemment, le jeune de Majicavo qui a été blessé hier est mort ce matin à l’hôpital”, explique Kassim, l’enseignant. Même son de cloche chez les jeunes. “Oui c’est vrai, ils sont tous debout à Majicavo, ils vont l’enterrer et ils vont venir se venger”, assure à son tour Bacar, révélant au passage que les bandes s’épient et sont chacune au courant des faits et gestes de l’autre.

Contacté dans l’après-midi, le lieutenant-colonel Bisquert contredit l’information. Selon lui, le jeune très grièvement blessé et dont le pronostic vital était engagé dans la nuit de dimanche va mieux. Quoi qu’il en soit, “ça va mal finir encore une fois”, s’exaspère Djanaibi, l’aide-soignant. “On sait comment ça se passe, ils vont traverser la campagne, s’affronter là-haut et puis les gendarmes vont intervenir, du coup ils vont tous se replier ici et c’est nous qui allons payer”, soutient-il. Le scénario est écrit, et personne ne semble pouvoir l’arrêter. Chaque heure de calme qui passe à Koungou rapproche de la violence. “Et les vacances ne vont rien arranger, maintenant ils n’ont plus que ça à faire !”

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