Catherine Barbezieux, directrice du centre hospitalier de Mayotte : “Relâcher la pression serait une erreur”

Catherine Barbezieux, directrice du centre hospitalier de Mayotte : “Relâcher la pression serait une erreur”

Point d’étape pour Catherine Barbezieux, la directrice du centre hospitalier de Mayotte qui profite d’une stabilisation des entrées à l’hôpital des patients souffrant du coronavirus pour faire le bilan des différentes réorganisations que le CHM a mises en place pour parer à l’épidémie. La directrice revient également sur les chantiers en cours, comme l’hospitalisation à domicile, sur la mécanique à l’œuvre avec les autres institutions, ou encore sur l’état physique et moral du personnel soignant. 

Flash infos : Le CHM est régulièrement montré comme étant un foyer de contamination. Qu’en est-il et comment s’organise-t-il pour mieux se protéger ? 

Catherine Barbezieux : Il y a effectivement eu une communication sur le fait que de nombreux agents ont été infectés, ce qui a d’ailleurs pu générer de la crainte dans la population et l’empêcher de venir à l’hôpital. Pour autant, lorsque l’on regarde les chiffres, on voit que nous sommes en deçà d’un grand nombre d’hôpitaux dans le pourcentage d’infection. Toujours est-il qu’il y a eu des contaminations, tant par des cas contacts extérieurs qu’à l’intérieur. Santé publique France établit chaque semaine des statistiques sur les personnes infectées et nous constatons à travers ces chiffres qu’il y a eu, en tout début de crise, un certain nombre de contaminations à l’hôpital. Pour cette raison, nous avons mis en place rapidement plusieurs dispositifs sous la houlette de la présidente du comité de lutte contre les infections nosocomiales. Il y a eu un affichage sur les mesures et les équipements de sécurité et leur bonne utilisation. Nous avons également mis en place un protocole en fonction de chaque métier et de ses particularités sur les équipements. Cela a été fait très vite. Et contrairement à ce qui s’est passé en métropole où beaucoup de professionnels ne portaient pas de masques, souvent du fait de manque, j’ai pris la décision d’équiper l’ensemble des personnels qui sont en contact avec les services de soin de masques chirurgicaux. Nous avons mis cela en place en une semaine alors qu’au niveau national les directives étaient encore de réserver les masques aux services de réanimation, ceux des urgences et ceux des services accueillant des patients contaminés. On a fait beaucoup plus. À partir de là, l’ensemble du personnel a eu accès aux masques et aux gels hydroalcooliques. 

Par ailleurs, nous avons mis rapidement sur pied un protocole d’accès à l’hôpital. Notamment avec un poste médical avancé qui permet que les patients suspects ne rentrent pas directement dans les services ou encore un point d’accueil et tri à l’entrée de l’hôpital. On ne rentre plus au CHM comme cela se faisait avant et l’idée est encore une fois d’éviter la contamination venue de l’extérieur. 

Enfin, puisque l’affichage ne suffit pas, nous avons mis en place des formations sur site. Nous avons donc développé ces sessions avec des infirmiers hygiénistes pour montrer les bons gestes et éviter une mauvaise utilisation des matériels de protection. Cela s’est vraiment structuré depuis 15 jours et nous allons pouvoir encore intensifier l’effort grâce aux renforts de la réserve sanitaire qui comprend des infirmiers hygiénistes, car il faut faire le tour de tous les services. 

FI : Les contaminations internes suscitent-elles de l’inquiétude au sein du personnel ou de leur entourage ? 

C. B. : Le personnel que j’ai pu visiter, y compris dans les unités Covid où l’on pourrait penser que l’inquiétude est au rendez-vous, montre une vrai prise en compte des bons gestes et surtout une fierté de participer à cet effort collectif de lutte contre le virus. Je pense qu’ils ont besoin de reconnaissance et qu’il est important qu’on leur dise que nous sommes reconnaissants à leur égard. Leur place n’est pas toujours évidente, ils sont à la fois en première ligne et parfois ostracisés quand ils rentrent chez eux, car on craint qu’ils contaminent l’entourage. À cet égard, je tiens à rappeler qu’avec nos mesures de sécurité, le risque de contamination est bien inférieur à ce que l’on peut voir dans la rue avec des attroupements réguliers. Il est bien moins dangereux de travailler à l’hôpital et même de s’y rendre que de ne pas respecter la distanciation sociale. 

FI : En interne, les tensions étaient relativement vives avant la crise, se sont-elles apaisées ? 

C. B. : Les syndicats jouent leur rôle. Nous maintenons les CHSCT pour discuter même si nous le faisons dans un cadre réduit pour prévenir les risques. De mon côté, je les rencontre vendredi. Ce sont des choses importantes et globalement, il y a une vraie volonté de s’informer et d’être force de proposition. Cela se passe plutôt bien. 

FI : On a pour autant entendu des cris d’alarme quant à un supposé manque de matériel. Qu’en est-il ? 

C. B. : Il n’y a pas du tout eu de rupture de stock. J’ai entendu certaines voix se lever pour dire l’inverse, mais c’est faux, il n’y a jamais eu de manque de matériel de protection. En revanche, j’ai mis en place des mesures drastiques quant à leur accès. Pourquoi ? Tout simplement, car dès la première semaine nous avons eu énormément de vols. Plusieurs dizaines de milliers de masques ont disparu ! Il ne s’agit pas là d’un vol habituel pour se protéger à la maison, mais bien d’une action de grande ampleur. Il a donc fallu mettre en place un système sécurisé de distribution via les cadres. Nous distribuons ainsi la quantité journalière nécessaire à chaque agent. Cela nous a permis d’arrêter l’hémorragie qui, pour le coup, aurait pu nous mettre en difficulté. On s’est dit “si ça continue sur cette lancée, nous n’avons plus de masques d’ici quinze jours”… Tout le monde a donc joué le jeu ce qui permet que nous soyons tous protégés de manière correcte.

FI : Du côté des moyens humains, vous avez fait appel à la réserve sanitaire, comment cela s’est déroulé ? 

C. B. : J’ai rédigé un courrier à l’attention de la directrice de l’ARS pour demander un certain nombre de renforts. Elle-même avait déjà identifié certains besoins et nous avons obtenu avec l’appui de Santé publique France 20 réservistes, ce qui est beaucoup et qui sont arrivés la semaine dernière. L’impression que j’ai est que l’écoute est de plus en plus forte au niveau national des besoins de Mayotte. Quand le gouvernement évoque les Outre-mer, les besoins de Mayotte ne sont plus noyés dans la masse. 

FI : En termes de matériel, non pas de protection, mais médical cette-fois, il vous faut aussi plaider votre cause. Êtes-vous entendue ? 

C. B. : Nous avons fait connaître nos besoins, nous attendons encore des respirateurs pour anticiper, mais rappelons que nous sommes dans une gestion nationale de crise. Les moyens sont partagés en fonction des besoins par secteur géographique. Mais ce qui est rassurant ici c’est que les interlocuteurs semblent être dans une logique de prévention plutôt que de réaction. Ils pourraient très bien nous rétorquer que nous n’avons que quatre cas en réanimation et que les besoins que nous faisons remonter sont donc démesurés. Or ce n’est pas le cas. Pour l’instant en tout cas, car je ne peux pas prédire de l’évolution des choses. 

FI : Avez-vous estimé le point critique à partir duquel le CHM ne pourrait plus faire face à une éventuelle vague épidémique ? 

C. B. : Oui, nous avons fait ce travail, notamment à l’occasion de la transformation de lits pour la réanimation. Nous avons pu évaluer l’ensemble de nos capacités pour faire face à un afflux. Il nous reste encore une bonne marge de manœuvre et des structures se dressent pour nous aider. C’est le cas de l’internat de Tsararano qui nous permet de ne pas garder des patients qui n’ont pas besoin de soins, mais qui ne pourraient pas rentrer chez eux, car leur situation ne permet pas de protéger leur entourage. Cela permet de libérer des lits. C’est aussi l’intérêt de l’hospitalisation à domicile. Après, bien sûr que si l’épidémie prenait une très grande ampleur comme ce que l’on a pu observer dans certaines régions, il est évident que nous aurions besoin d’un appui supplémentaire. 

Pour l’heure, chacun fait ce qu’il peut en fonction des éléments dont nous disposons, il n’y a pas de jugement à avoir. Il faut plutôt se baser sur les chiffres. Je ne parle pas là des tests, car il est clair que si nous faisions plus de tests, nous détecterions plus de contamination. À ce titre, nous avons encore une marge de progression en interne pour réaliser plus de tests, mais si l’idée est de passer à un dépistage de grande échelle, il faudrait associer d’autres intervenants. Mais pour estimer la tendance, je me fie plutôt à la courbe, tant des hospitalisations que des entrées en réanimation qui, elle, n’évolue pas. Ces indicateurs montrent pour l’instant une stabilisation, mais il ne faut pas pour autant relâcher la pression, ce serait une erreur. C’est dans ce cadre que nous travaillons, nous nous organisons au mieux pour parer à différentes éventualités tout en veillant sur les patients chroniques. À chacun aussi de prendre ses responsabilités en faisant passer les bons messages et en les appliquant. 

FI : Globalement, comment le CHM s’est organisé pour faire face et quelle marge de manœuvre lui reste-t-il ? 

C. B. : L’organisation comprend tout l’aspect logistique qui consiste à travers un gros travail quotidien à identifier les besoins, de prioriser les commandes, etc. Sur la gestion de la crise elle-même, les choses se sont faites en trois étapes : dans un premier temps, la logique était de se dire “puisque nous avons des capacités très limitées, si nous sommes confrontés à une flambée épidémique, comment faire face à un afflux de patients ?” Dans ce cadre, nous avons mis en place le plan blanc le 16 mars, nous avons réorganisé l’accueil à l’hôpital avec de nouveaux circuits pour éviter que les patients Covid ne croisent les autres, etc. Tout ce travail s’est fait à travers nos capacités existantes. Mais il nous fallait faire plus contre une éventuelle vague. Il nous a alors fallu préparer l’hôpital, et je rends hommage à toutes les équipes qui se sont fortement mobilisées en ce sens pour accomplir une véritable prouesse : en quelques jours, nous avons fait en sorte qu’au-delà de nos 16 lits de réanimation, nous puissions atteindre une quarantaine de lits équipés de respirateurs. Nous avons également isolé dans le service de médecine et de chirurgie ambulatoire des secteurs Covid fermés avec des accès dédiés. 

Il se trouve qu’aujourd’hui, quand on regarde l’activité, on voit que les choses sont relativement stables avec quatre patients en réanimation à ce jour. On ne peut donc pas dire qu’il y ait une flambée d’activité. Nous avons tout de même travaillé sur le niveau suivant avec la possibilité d’ouvrir une deuxième unité d’urgence séparée géographiquement avec un circuit indépendant. Aujourd’hui, nous ne l’avons pas activée, car les besoins ne sont pas là, mais s’il se passe quoi que ce soit nous sommes en mesure d’appuyer sur le bouton.

FI : Vous avez évoqué une hospitalisation à domicile, qu’en est-il pour les patients chroniques qui semblent avoir été écartés du système de soin face à l’urgence ? 

C. B. : Nous avons été faibles sur la communication, mais nous avons dès le début pensé aux patients chroniques. Le problème de cette situation d’urgence est que l’on organise les services en fonction d’une éventuelle arrivée massive au détriment des patients qui ont un besoin de suivi régulier. Pour cela, nous avons fermé les petits dispensaires pour pouvoir mieux déployer le personnel. Et dans les centres de référence, nous avons créé trois filières : la première pour les suspicions de Coronavirus, une autre pour les consultations de médecine générale et une filière pour la prise en charge des patients chroniques avec la possibilité de rendez-vous. Je dois l’avouer, je ne suis pas certaine que l’information ait bien circulé sur ce point. Ce qui s’ajoute à un problème avéré : le fait que beaucoup de patients ne veulent pas se rendre à l’hôpital de peur de contracter le virus ou simplement de se faire dépister avec d’éventuelles conséquences sociales. 

Toutes ces méconnaissances nous mènent à une situation qui interpelle. Et pour laquelle il faut absolument trouver des solutions plus adaptées. Dans ce cadre, l’ARS et le CHM travaillent pour faire face à cet enjeu de santé publique. Nous sommes tombés d’accord sur le fait qu’il fallait mettre en place un dispositif pour prendre en charge les patients chroniques à leur domicile. Nous connaissons ces patients en file active, ce qui nous permet de mettre en place un dispositif mobile qui devrait vite se mettre en place. J’espère que nous serons aussi rapides et efficaces que pour les autres réorganisations.  

FI : Le lien semble étroit avec l’ARS, comment se passe cette collaboration dans le cadre de la gestion de crise ? 

C. B. : Nous tenons des réunions de façon régulière en fonction des différents sujets. Ce qui nous permet de nous coordonner tant sur les orientations nationales qui passent par l’ARS que sur les informations dont nous disposons au niveau du terrain. Il y a forcément des sujets sur lesquels nous ne sommes pas toujours d’accord, mais c’est tout à fait normal et chacun fait valoir ses arguments, y compris nous, à travers notre connaissance du terrain, de manière à ce que nous puissions arriver à un consensus. 

Il n’y a pour l’instant pas de conflit. Nous sommes un tout petit territoire, il faut rester vigilants sur certains points, mais nous ne pouvons pas nous permettre de nous faire la guerre permanente.

Le lien est donc quotidien entre nos équipes respectives. Par exemple sur la logistique ou l’acheminement du personnel. Depuis la mise en place du pont aérien, un dispositif a été mis en place afin que nous puissions faire remonter nos besoins logistiques, de personnel et sur les évacuations sanitaires. Nous avons dans ce cadre un correspondant permanent auprès de l’ARS, mais aussi de la préfecture.

FI : La mécanique semble désormais rodée, cela n’a pourtant pas toujours été le cas…

C. B. : Effectivement, il y a eu besoin d’un petit temps d’adaptation. La fermeture de l’espace aérien s’est passée un week-end et effectivement nous avions des professionnels à acheminer pendant ces jours lors de vols qui ont été annulés par la force des choses et donc le temps de pouvoir nous retourner certains professionnels ont dû attendre, mais c’est désormais du passé. Le système est bien rôdé, nous établissons une liste quotidienne en fonction des vols de la métropole vers La Réunion puis de La Réunion à Mayotte et même chose dans le sens inverse. Désormais, ces choses sont plus fluides.

 

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