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Estelle Youssouffa : « Pour être audible à Paris, Mayotte doit parler d’une seule voix ! »

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Connue pour son activisme social et ses « prises de bec » avec les autorités lors de certaines manifestations, y compris la visite officielle d’Emmanuel Macron à Mayotte, Estelle Youssouffa a été désignée par les membres de son collectif pour briguer le fauteuil de député de la circonscription du Nord de Mayotte. L’ancienne journaliste d’Al Jazeera, devenue depuis consultante, dévoile ses priorités et sa stratégie de combat dans l’éventualité où elle serait choisie par les électeurs mahorais, les 12 et 19 juins prochains.

Flash Infos : Qu’est-ce qui a motivé votre candidature à la députation dans la première circonscription de Mayotte ?

Estelle Youssouffa : Ce qui a motivé ma candidature à la députation, c’est de voir que depuis le mouvement de 2018, à chacune de nos revendications et nos prises de parole dans l’espace public, la préfecture comme les élus locaux nous ont dit que nous n’étions pas légitimes, et que je n’étais pas légitime comme présidente du collectif des citoyens de Mayotte, à essayer de peser sur la discussion publique parce que je n’étais pas élue. Depuis 2018, on a vu la situation qui a empiré à Mayotte, aucune des promesses faites par le gouvernement n’a été tenue, aucune des revendications que toute la population a porté n’a abouti. Comme il n’y a pas eu de politiques pour prendre le relais de notre combat, nous avons décidé d’y aller nous-mêmes. J’essaie donc d’aller à l’Assemblée nationale pour porter nos combats à Paris.

FI : Vous faisiez allusion au procès que le collectif a fait aux services de l’Etat à Mayotte durant la crise du Covid-19, comme une autre raison de votre candidature ?

E.Y. : Effectivement, une des motivations à la candidature, c’est aussi le traitement de Mayotte pendant la crise sanitaire. Il a fallu que notre collectif aille au conseil d’Etat pour que le protocole national de lutte contre le Covid-19 s’applique au CHM qui était le principal cluster de Mayotte et pour protéger les services funéraires de Mayotte qui étaient très exposés au virus. Et nous avons constaté que l’Agence régionale de santé (ARS) et la préfecture ont bloqué les 4,2 tonnes d’aide humanitaire mobilisées par le collectif. Et puis, quand en juillet, il y a eu le Ségur de la Santé et Mayotte a eu la plus petite enveloppe d’aide nationale alors qu’on a été diagnostiqué « désert médical » par le défenseur des droits avant même la pandémie. On a constaté que 90 % des 67 millions d’euros qui ont été alloués à Mayotte ont été affectés à la santé périnatale alors que l’on dispose de seulement onze lits de réanimation pour notre île. Lors de la pandémie, on a subi dans notre chair tout l’échec de la politique « d’evasan », qui est la politique sanitaire mise en place par Dominique Voynet [N.D.L.R. l’ex-directrice de l’ARS].

FI : Si vous êtes prochainement élue députée de Mayotte, qu’est-ce qui vous fait penser que vous réussirez à faire bouger les lignes ?

E.Y. : Je pense que de par notre activisme depuis 2018, j’ai déjà fait bouger les lignes et que je gêne considérablement parce que j’ai les réseaux, parce que j’ai la compréhension des enjeux qui sont à l’œuvre à Mayotte, parce que j’ai aussi l’ambition et l’amour de mon île au cœur de mon engagement, que je n’ai pas les conflits d’intérêts qu’ont certains…c’est tout cela qui ferait que je serais une député différente si je suis élue. Parce que ce mandat serait également un vote de confiance de la population contre le harcèlement de l’Etat dont je suis l’objet. Je me présente sans étiquette pour pouvoir travailler avec tout le monde et aller à Paris dans un esprit de négociation permanente pour faire avancer les dossiers qui sont très concrets pour les Mahoraises et les Mahorais surtout dans la première circonscription. Je parle de la piste longue, d’un pont à Dzoumogné, de la production d’eau potable, l’adduction d’eau et l’assainissement… Nous à Mayotte, nous avons des défis qui sont très concrets qui ne sont pas du tout l’abstraction, qui ne sont pas conceptuels. Les investissements n’ont pas besoin d’être colossaux mais on doit faire avancer la machine étatique pour obtenir les fonds nécessaires à Mayotte. C’est à dire, que l’on doit cesser de trouver des excuses à l’Etat quand il ne répond pas à ses obligations, ses devoirs envers les Mahoraises et les Mahorais.

FI : Dans la suite de ce que vous venez développer, la population a l’impression qu’il n’y a pas assez de moyens financiers mis à la disposition de l’île pour assurer son développement, or à entendre les gouvernants, il existerait bien des fonds importants alloués à Mayotte, mais que ce seraient les autorités locales qui n’arriveraient pas à les consommer.

E.Y. : Avant de débattre de ce que font ou ne font pas les élus locaux, parlons de la question de l’insécurité et de la protection des frontières qui est une prérogative purement régalienne, celle de l’Etat. La réalité, c’est que nous avons des droits et des devoirs et que l’administration nationale ne remplit pas ses obligations à Mayotte. Donc pour moi le retard du développement ici relève de la mauvaise volonté politique. Et avec une nouvelle redistribution de cartes, on y verra un peu plus clair. Je pense qu’il y a là deux sujets. Il y a d’abord de l’hypocrisie de la part de l’Etat, c’est-à-dire que quand il parle de 1,6 milliards d’euros pour Mayotte, ce ne sont pas 1,6 milliards de l’Etat Français mais en grande partie de fonds européens. Quand Paris dit je vous mets sur les fonds européens, elle nous met sur la route la plus encombrée et la plus difficile pour obtenir le décaissage des fonds. De plus, on se retrouve pour nous à Mayotte, avec une espèce de  ping-pong  entre la préfecture, le conseil départemental et La Réunion, où on change à chaque fois d’interlocuteur en cours de route. Par conséquent, si les fonds ne sont pas décaissés ce sont quand même un peu des amnésiques d’aller expliquer que ce sont les élus locaux qui sont responsables. Là en l’occurrence, ce n’était pas, ni la « pseudo » incompétence et le manque d’ingénierie au conseil départemental, ni les mairies, c’était à la préfecture qui nous a dit et juré les grands dieux qu’elle était capable de gérer les Fonds européens. Eh bien nous y sommes : toujours pas un sou de dépensé.

FI : L’insécurité croissante est un sujet préoccupant pour tout le monde sur l’île. Vous qui aspirez à représenter Mayotte à l’Assemblée nationale, que pensez-vous de la situation actuelle ?

E.Y. : Je pense que les questions de l’insécurité et de l’immigration sont indubitablement liées à Mayotte. C’est le ministre de la Justice, Eric Dupond-Moretti, qui a expliqué qu’il y avait 80 % de Comoriens en situation irrégulière à la prison de Majicavo. Donc voilà, il faut quand même regarder les choses en face. Par ailleurs, effectivement, l’incapacité de l’Etat à sécuriser 375 km² interroge, au bas mot. Nous sommes spectateurs des discussions sur la sécurité qui tournent en rond, sur les responsabilités de la police, la gendarmerie, c’est-à-dire, une dizaine de personnes qui sont incapables de travailler ensemble avec un bonhomme au Rocher qui est quand même sensé les coordonner. Tout ce beau monde qui n’arrive pas à trouver les quelques crapules qui se filment sur les réseaux sociaux en train de terroriser toute la population. Soit on a un problème d’ingénierie au niveau des forces de sécurité à Mayotte, ce dont je doute, soit on a de la mauvaise volonté politique au plus haut niveau. L’idée étant de transformer Mayotte en enfer que les Mahorais fuient. C’est cela mon combat, essayer de stopper l’hémorragie dans tous les sens du terme pour faire en sorte que Mayotte redevienne vivable et que nul n’ait besoin de s’expatrier pour aller se soigner, étudier ou vivre normalement. Aucun territoire ne peut supporter la pression migratoire que subit Mayotte.

FI : Cette question de la pression migratoire comorienne sur Mayotte oppose depuis longtemps deux visions, celle du ministère de l’Intérieur en charge de la sécurité intérieure des Français et celle du ministère des Affaires Etrangères qui gère les relations avec l’Union des Comores.

E.Y. : Moi, ma position est très claire, limpide et tout le monde la connait. Je refuse que Mayotte soit l’otage de la politique intérieure comorienne comme de la politique étrangère de la France vis-à-vis des Comores. C’est-à-dire que Mayotte ne peut plus continuer à être le ballon de football entre ces deux pays. L’un, la France, est le nôtre, qui ne se bat pas pour son propre territoire, et l’autre, les Comores, un pays étranger qui réclame sa souveraineté et qui envoie toute sa population pour nous coloniser. Nous on est au milieu, avec un visa d’exception concocté par les services des Affaires Etrangères pour fixer la population comorienne à Mayotte. Donc le sujet n’est pas de savoir ce que Moroni souhaite ou comment elle vit ou ne vit pas, ou quelle est la situation politique à Moroni … Moi, à Paris, ce qui se passe en Belgique ou en Suisse ne me touche que de manière secondaire. Je ne vois pas pourquoi à Mayotte on doit faire des Comores « l’Alpha et l’Oméga » de ce qui se passe chez nous. Je refuse de lier mon destin à un pays qui a pris son indépendance. « Chacun chez soi et Dieu pour tous ! », comme disait Younoussa Bamana [N.D.L.R. président du conseil général de Mayotte de 1977 à 2004].

FI : Les problèmes du traitement et de la distribution de l’eau à Mayotte deviennent des sujets majeurs. Comment y remédier ?

E.Y. : Je constate, et c’est l’avis général, qu’on est à l’évidence à Mayotte en sous-capacité de production d’eau potable par rapport aux besoins de la population. On a effectivement une hausse complètement délirante de la consommation. Autre phénomène, on a depuis de nombreuses années une inertie au niveau de la production d’eau potable. Donc, on a d’un côté plus de demandes, et de l’autre, une stagnation avec zéro investissement au niveau non seulement de la production mais aussi de l’acheminement puisque maintenant on nous explique que c’est le réseau qui est trop ancien et qu’il fuit, et blablabla. Face à cette situation, l’urgence est d’abord d’arriver à débloquer les investissements nécessaires pour la production d’eau potable, tant au niveau d’une nouvelle retenue collinaire que du fonctionnement de l’usine de désalinisation qui n’est toujours pas réparée et qui n’est pas fonctionnelle à hauteur de ce que le contribuable a payé. Par la suite, d’avoir, si ce n’est une libéralisation, casser le monopole de la distribution d’eau. Il y a aussi une question qui se pose sur le syndicat des eaux à Mayotte puisqu’il y a quand même des dizaines de millions d’euros qui se sont évaporés et comme ce n’est pas un phénomène très naturel avec l’argent, cela veut dire que des sommes ont été empochées par certains au lieu d’être investies pour l’adduction d’eau potable à Mayotte qui, je le rappelle, est un droit fondamental. Donc à un moment, l’Etat s’expose à des poursuites par rapport au fait que notre droit fondamental à l’eau potable n’est pas assuré.

FI : Est-ce que vous voyez d’autres secteurs dans une situation semblable ?

E.Y. : Cette absence d’investissement structurels ne concerne pas que l’eau, il y a aussi les routes, l’Etat a même inscrit les routes nationales de Mayotte sur son programme de privatisation, là on marche sur la tête … C’est la même chose au niveau de la piste longue ; si l’on n’a pas de désenclavement par l’aérien on ne peut pas avancer, il en de même au port de Longoni où il n’y a pas d’investissements structurels transparents. Vous voyez, ça hypothèque tout notre développement. Ce n’est pas seulement l’enfer qu’on vit aujourd’hui, c’est aussi l’enfer qu’on se prépare à vivre demain. Le diagnostic que je pose n’est pas partagé par tous les autres candidats. Si déjà Mayotte était d’accord pour partager ce diagnostic, nous ne partirons pas en ordre dispersé à Paris, avec des élus qui avalent n’importe quelle couleuvre pour obtenir des miettes. Si nous tous, Mahorais, ne sommes pas capables d’avoir un seul discours face à l’Etat, nous ne pourrons pas sortir vainqueurs de ce bras de fer. Je ne dis pas ça de manière hostile, je souligne simplement que la culture politique française s’inscrit dans le bras de fer et le rapport de force, qu’on doit nous aussi revenir à ces méthodes. Si nous ne sommes pas capables de nous muscler, si nous ne sommes pas d’accord sur le diagnostic, alors nous ne pourrons pas avancer.

FI : Le logement est un des problèmes majeurs auxquels sont confrontés les Mahoraises et les Mahorais aujourd’hui, l’industrie du bâtiment implique différents paramètres qui ne vous échappent pas. Quel est votre regard sur ce sujet ?

E.Y. : La question de l’immobilier donne lieu à deux dynamiques différentes, il faut distinguer la construction de logements à travers une commande publique, différente de celle initiée par le secteur privé. Le fond du sujet que vous abordez, c’est le foncier. Le colonisateur comorien avait aussi mis la main sur le foncier et cela fait l’objet de batailles homériques sur le territoire depuis des décennies. Ici, le foncier fait l’objet de toutes les convoitises : quand on voit l’appropriation de terrains privés par des clandestins qui prennent des terrains agricoles ou les terres de la forêt domaniale, voir même du littoral, ça interroge sur l’inertie des propriétaires que sont l’Etat et le conseil départemental face à ces occupations sauvages. Il y a plusieurs mécanismes pour casser la propriété des Mahorais. Par la départementalisation, il y a toute la fiscalité liée à l’héritage qui est extrêmement lourde et qui casse complètement les propriétaires mahorais, il y a l’occupation sauvage par les clandestins qui est légalisée petit à petit, et puis il y a aussi la volonté de l’Etat de faciliter l’expropriation des Mahorais. Cette dernière mesure était contenue dans le « projet de loi Mayotte » que j’ai combattu.

Les acteurs privés de l’extérieur font également un lobbying extrêmement important auprès des autorités pour dire qu’il faut du foncier pour investir. Et les élus, qui sont à l’affut du moindre gisement d’emplois, sont tentés de mettre du foncier public à la disposition de ces privés pour construire tel projet magnifique ou complexe incroyable pour créer des emplois. Le foncier n’étant pas extensible sur notre territoire, une telle politique ne pourra pas perdurer. Nous connaissons tous des terrains qui ont plusieurs titres de propriété et toutes les affaires de corruption qu’il y a autour. La deuxième chose  qu’on ne dit pas et toute l’industrie du bâtiment le sait, c’est que ce secteur est pourvoyeur d’emplois illégaux. Rares sont les Mahorais qui travaillent dans le bâtiment, la plupart des embauches concernent des étrangers, soit en situation régulière, soit des clandestins. Donc on est en train de construire sur les terres mahoraises des bâtiments construits par des travailleurs comoriens avec des capitaux venus de l’extérieur et l’île perd progressivement la maitrise de son foncier et de ses logements.

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