“Si l’État faisait son travail à Mayotte, les gens n’auraient pas envie de se faire justice eux-mêmes”

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Rendue ce jeudi en appel devant la chambre d’instruction de La Réunion, la décision de placer les quatre hommes mis en cause dans l’affaire du rapt de Petite-Terre n’est pas sans soulever de questions selon leur avocat. Me Nadjim Ahamada dénonce notamment une violation des droits de la défense et une motivation politique à l’endroit des divers collectifs contre l’insécurité qui affichent un soutien farouche à ses clients.

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La thématique de la délinquance a mis en lumière, ces dernières semaines, le rapport de jeunes bandes avec les chiens. Torturé par sadisme, utilisé comme arme et objet de rivalités, le « meilleur ami de l’homme » a la vie dure sur le territoire où associations et forces de l’ordre tente tant bien que mal d’endiguer le phénomène.

Sentiment d’abandon, perte de confiance, envie de se faire justice soi-même… Les Mahorais arrivent à point de non-retour. La violence croissante étouffe l’île et aucune solution apportée par l’État ne semble efficace à long terme. Et si le problème était plus profond ? Les délits et crimes dont le peuple mahorais est témoin actuellement sont les fruits d’années de négligence de la part des différentes autorités présentes sur l’île. Aujourd’hui, la population n’a plus confiance dans le système judiciaire français, qui ne semble plus adapté à la situation chaotique de Mayotte.

Justice à deux vitesses”, “On n’a plus confiance en la justice”, “La justice encourage les délinquants”… Ce florilège de commentaires, du genre qui tourne en boucle sur les réseaux sociaux à chaque épisode de violences, reflète plutôt bien l’état de l’opinion publique mahoraise. Une opinion teintée de ressentiment depuis ces dernières années. Les Mahorais, pourtant si attachés à la France, grincent des dents dès qu’il s’agit de sa justice, jugée trop peu efficace face à la situation ingérable que traverse l’île. Tant et si bien que beaucoup appellent désormais au boycott du droit commun français… voire à la vengeance. Crue, s’il-vous-plaît. Un sentiment justifié ? Affirmatif, répondent sans détour un bon nombre d’observateurs de la société mahoraise. À l’exemple de Said Ali Mondroha, chargé d’études et de recherches au sein du conseil cadial. “Lorsque la justice attrape un délinquant, au lieu de prendre les choses en mains rapidement et de donner des peines exemplaires, elle prend tout son temps et est trop laxiste. Si l’État faisait son travail, les gens n’auraient pas envie de se faire justice eux-mêmes.” Les Mahorais ont choisi d’être libres en décidant de rester français, rappelle-t-il. Ironie du sort, ils ne sont plus libres aujourd’hui de vaquer à leurs occupations, sans craindre de se faire arracher leur sac, sans se faire caillasser, ou pire… Le week-end de violences en Petite-Terre la semaine dernière, où trois personnes ont perdu la vie, en a fait une cruelle piqûre de rappel. Inédit, même à Mayotte.

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L’occasion de jeter un petit coup d’œil dans le rétro. Car, nous assure-t-on, à une époque pas si lointaine, l’île aux parfums passait même pour un territoire calme et paisible ! Vraiment ? “Tout cela n’a pas été vécu par le passé. Le peuple mahorais était très harmonieux. Nous sommes un peuple qui n’a pas beaucoup souffert, contrairement aux autres pays d’Afrique par exemple”, rembobine Salim Mouhoutar, écrivain mahorais qui a traité la question à plusieurs reprises.

 

Les origines du mal

 

Pour comprendre le phénomène, il faut un peu remonter le temps. Au moins jusqu’à la fin des années 1990, début des années 2000. “À partir de ces années, des parents ont été expulsés et des mineurs ont été laissés sur le territoire, seuls. Ils n’ont pas été pris en charge assez tôt. Il aurait fallu les encadrer dans des structures d’accueil ou les envoyer avec leurs parents. Au fil du temps, ces mineurs du début des années 2000 se sont constitués en bande organisée, vivant de violence, de racket, de mendicité. Nous avons fermé les yeux. Donc nous récoltons notre négligence d’il y a 15-20 ans”, analyse Elad Chakrina, avocat à la Cour. Ces délinquants qui n’étaient que des enfants ont appris à vivre avec leurs propres réglementations, leurs codes, sans aucune autorité pour les encadrer. Parents absents, structures institutionnelles qui ne prennent pas leurs responsabilités, autorités religieuses non compétentes… Un cocktail explosif, qui a généré un sentiment de toute puissance. La bombe à retardement aura fini par éclater en 2011. “Lorsque nous avons eu la grève de 2011, il y a eu des barrages érigés un peu partout. Cela a été l’occasion pour ces mineurs qui n’étaient pas regardés de s’en donner à cœur joie pour racketter. Nous n’avons jamais fait le bilan des casses qu’il y a eu, et les personnes qui ont commis ces actes n’ont jamais été sanctionnées”, se souvient Elad Chakrina. Ces jeunes délinquants se sont par la suite adonnés à tous types de violences, terrorisant peu à peu les habitants de l’île. Depuis, Mayotte doit jongler entre des périodes d’accalmie et d’autres, où délinquance et criminalité repartent en flèche.

 

Système judiciaire français inadapté à Mayotte

 

Depuis le début des années 2000, les mineurs isolés se sont accrus de manière considérable. Officiellement, on en recense 3.000. Un chiffre bien en deçà de la réalité, selon l’avocat. Et la croissance démographique n’arrange pas les choses. Le système serait dépassé par l’ampleur de la situation. Les moyens humains au tribunal et au sein des forces de l’ordre ne suffisent plus pour traiter les dossiers et encadrer la société. “À la base, il s’agissait d’effectifs pour gérer un territoire d’environ 200.000 habitants mais pas de 400 à 500.000 habitants. Ce n’est pas que le système judiciaire ne fonctionne pas, mais le nombre croissant d’actes délictuels commis sur le territoire rend plus difficile leur traitement chaque jour qui passe. Il faudrait davantage de magistrats et de forces de l’ordre pour un territoire réellement de 400.000 habitants”, fait valoir Elad Chakrina.

 

Du point de vue cadial, les services de l’État n’ont pas su relever le défi de la sécurité. “L’État n’apporte pas la paix sur cette île. Il est trop laxiste et c’est ce qui nous embête. Il doit faire son travail et nous (le conseil cadial) nous faisons le nôtre : conseiller”, abonde Said Ali Mondroha. Même lorsque les juges prononcent des peines de prison, elles ne semblent pas assez répressives. C’est un fait, la case prison ne fait plus peur aux jeunes délinquants qui sévissent à Mayotte. D’ailleurs, les juristes notent au contraire une augmentation des récidives. “Il semblerait que les conditions d’emprisonnement sur un territoire français, ne sont pas assez dissuasives par rapport au mode de vie de ces délinquants quand ils sont libres. Le centre pénitentiaire de Majicavo propose davantage d’insertion que lorsqu’ils sont à l’extérieur, livrés à eux-mêmes. Ils mangent à leur faim, ils sont soignés, ils ont une possibilité de pouvoir travailler et s’instruire” décrit Elad Chakrina. Et lorsque ces prisonniers sont libérés, ils retrouvent leurs gangs et s’adonnent une nouvelle fois à leurs activités.

 

Système judiciaire traditionnel mahorais désuet

 

Le droit commun français arrivé à Mayotte en 2007 n’est pas efficace. Soit. Le problème ? La justice islamique ou traditionnelle ne l’est pas non plus. La société mahoraise s’articule autour de valeurs que sont la communauté et la spiritualité. Elle est d’ailleurs fortement influencée par l’Islam. Un Islam tolérant qui n’applique pas la charia. Et dont le principal objectif est de maintenir la paix sociale. Cette dernière étant ébranlée, la société est désordonnée et la population, autrefois paisible, veut créer ses propres règles au détriment de ce que préconise l’Islam. « Aucune violence n’est autorisée dans aucune religion, encore moins dans l’Islam. Il est interdit de se faire justice soi-même. Il faut plutôt aller porter plainte auprès des autorités compétentes. Se venger n’est pas digne d’un musulman”, souligne le conseiller cadial. Une interdiction difficile à entendre pour les Mahorais qui pointent du doigt l’inaction de l’État et la lenteur des procédures judiciaires sur le territoire. Mais Said Ali Mondroha reconnaît que lorsque ces mêmes autorités “ne prennent pas en compte la douleur du plaignant”, ce dernier perd logiquement toute confiance en la justice. La légitime défense est cependant autorisée dans la religion musulmane. “Il faut que la personne attaquée se défende au moment où elle est attaquée. Et si elle ne le fait pas, elle aura des péchés”, rappelle le Said Ali Mondroha.

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Quant aux procédures infra-judiciaires mahoraises, elles sont aujourd’hui dérisoires au vu de la situation qui s’aggrave chaque jour. “Souvent dans les conflits, on fait référence à Dieu pour qu’il statue, pour qu’il prononce une peine. On fait par exemple le “Badri” (prière)”, explique Salim Mouhoutar. Il y a ensuite le “Soulouhou” qui est la réconciliation. “C’est une procédure qui va inciter le plaignant et le coupable à faire la paix. C’est ce qu’utilisent essentiellement les Cadis.” Puis vient le “Maou”, l’amende civile. “On ne donne pas d’argent. On fait plutôt une grande fête de village, on paye à manger et à boire à tout le monde pour se faire pardonner auprès de la communauté” continue Salim Mouhoutar. Un fauteur peut également demander pardon lorsqu’il est en conflit avec un aîné, ou une personne hiérarchiquement supérieure à lui. Enfin, le dernier recours est le bannissement, qui ne se pratique plus de nos jours. Toutes ces mesures étaient efficaces lorsque l’île n’était pas sujette aux violences inouïes qu’elle connaît aujourd’hui. Désormais, les victimes de violences passent à l’acte et font leur propre justice.

 

Comment réussir à sortir de cette impasse ?

 

Même si la population mahoraise ne voit pas le bout du tunnel, Salim Mouhoutar est persuadé qu’il ne s’agit que d’une mauvaise passe. “Tout ce que l’on vit, La Réunion l’a connu. Nous sommes en phase de transition entre une société calme et une société qui va bouger. Et nous avons du mal à trouver nos repères pour le moment, mais tout cela va passer.” Pour ce faire, des solutions existent. La première serait de démanteler efficacement les réseaux de gangs. “Il faut prendre les têtes de ces groupes et les enfermer. La répression face aux meneurs doit être forte et ne doit pas donner le sentiment d’impunité. La peine prononcée doit être suffisamment dissuasive, et on ne doit pas chercher de circonstances atténuantes”, selon l’avocat Elad Chakrina.

Il faudrait également repenser l’organisation sociale et remettre les foundis, les cadis, les instituteurs au cœur de l’éducation et l’encadrement des jeunes, comme cela se faisait autrefois. “On pourrait aussi mettre en place des conseils de quartiers comme cela se fait ailleurs en France, pour identifier les poches de délinquance”, détaille Elad Chakrina. L’avocat préconise également un nouveau fondement de la coopération judiciaire avec les pays voisins. “Une personne qui n’a pas de papier, peut-elle se faire incarcérer dans son pays d’origine ? Nous devons pouvoir négocier cela au sein de la commission de l’Océan Indien qui regroupe les 5 pays de la région. C’est une manière de désengorger le centre pénitentiaire de Majicavo, et d’éviter les récidives.” Bonne idée sur le papier ! Les conditions d’incarcération chez nos voisins sont certes dissuasives… Encore faudrait-il qu’ils acceptent de récupérer leurs ressortissants.

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