Faux papiers, vrais espoirs

Faux papiers, vrais espoirs

Ils ont tous essayé de prendre l’avion avec de faux papiers d’identité. Mercredi matin étaient jugées - en leur absence - huit personnes d’origine comorienne qui ont "tenté leur chance " à l’aéroport de Pamandzi. Les similitudes dans les dossiers dressent une histoire tristement ordinaire de faux papiers et de vraies espérances.

Dans la salle d’audience mercredi matin, une trentaine de lycéens de Mamoudzou Nord rient discrètement à chaque énonciation des faits par le juge Rodriguez. Ce dernier égrène les comptes-rendus des auditions de huit personnes d’origine comorienne, poursuivies pour avoir tenté de quitter le territoire par avion en utilisant de fausses identités. Il est vrai que les déclarations des prévenus pourraient paraître cocasses, si elles ne relataient pas en creux une triste réalité.

À la question des forces de l’ordre : " avez-vous trouvé cette pièce d'identité?", les réponses des sondés laissent perplexe : "Je l'ai trouvée à Mamoudzou, devant l'agence d'Air Madagascar", "sur le trottoir à Combani", "par terre vers la mosquée", "sur la plage de Tsararano, à côté d’un arbre" ou encore "sur la zone des taxis à Mamoudzou". Des déclarations qui ne convainquent pas la procureure, qui suggère, ironique, que "les pièces d’identité poussent sur les arbres" à Mayotte. Seule une inculpée reconnaît dans ses déclarations avoir acheté une pièce d'identité pour un montant de 300 euros à un Anjouanais "assez âgé" l’ayant abordée un jour au marché de Mamoudzou. "Comme je trouvais que la femme sur la pièce d'identité me ressemblait, je me suis dit que ça valait le coup [d'essayer]". D'autres au contraire tentent sans trop y croire, en dépit du peu de similitudes physiques avec la photo du document d'identité, comme cet homme : "Je sais que je ne lui ressemble pas mais j'ai quand même essayé". Résigné, ce Comorien a même ajouté, lors de son audition : "Je suis prêt à ce que vous me renvoyiez aux Comores car ici, il n'y a pas d'issue pour moi".

Toujours la même histoire

Ainsi, le reste des récits ne prête plus du tout à rire. Ces "faits malheureusement quotidiens et spécifiques à Mayotte" sont narrés par le président d’audience en l’absence des prévenus – la plupart ayant déjà été expulsés du 101ème département français. Ils disent tous la même histoire : celle de Comoriens débarqués illégalement par kwassa sur l'île Hippocampe puis arrêtés par la police aux frontières à l’aéroport de Mayotte, souvent en raison de différences d’ordre physique entre la photo du document d’identité et l'apparence du candidat à l’embarquement d’un vol à destination de La Réunion ou de Paris. Tous reconnaissent les faits. "Je savais que c’était interdit mais j’ai voulu tenter ma chance (...) dans l’espoir d’une vie meilleure", expliquent-ils. Certains parlent de problèmes de santé nécessitant de quitter Mayotte, d'autres de leur quotidien de femme de ménage gagnant 400 euros par mois et ayant tout misé sur l'achat d'une fausse pièce d'identité. La plupart avouent ne même pas avoir cherché à régulariser leur situation administrative. Mais les similitudes des différents témoignages – presque des éléments de langage –  interpellent le juge Rodriguez : "Vous relèverez que les termes sont quasiment identiques", souligne-t-il.

Tous ont été accusés "d’escroquerie" ou de "tentative d'escroquerie" sauf un prévenu pour qui la qualification retenue a été "utilisation du document d'un tiers pour entrer, circuler ou se maintenir sur le territoire français". Si les faits reprochés sont similaires dans l’ensemble de ces dossiers, la différence de qualification dans ce dernier cas s’explique en raison d'évolutions du cadre législatif en septembre 2018. Désormais, "on va aller sur cette nouvelle qualification", précise à Flash Infos la procureure présente mercredi à l'audience. Autre précision législative, expliquée par le président de séance, très pédagogue ce mercredi matin en la présence des lycéens : la simple existence de preuves d'une "manœuvre frauduleuse" permet de constituer l'escroquerie. En d'autres termes, "avoir trompé Air Austral est en soi un préjudice", estime le juge Rodriguez, se référant à la jurisprudence.

La procureure a requis à l’encontre de chacun des prévenus quatre mois d’emprisonnement avec sursis ainsi que deux ans d’interdiction du territoire national. Le tribunal a condamné chacun à deux mois d’emprisonnement avec sursis.

Un avocat exerce sa clause de conscience

À la barre ce mercredi matin pour plusieurs faits de vol notamment avec violence, Tafikine S. s'est finalement retrouvé sans avocat. Sa défense, Maître Rahmani, a indiqué à la cour ne plus souhaiter être en charge du dossier, le prévenu étant également impliqué dans l'agression d'une de ses consœurs. En effet, il y a deux mois environ, une avocate du barreau de Mayotte a été violemment agressée et dépouillée par plusieurs individus. Faisant jouer sa clause de conscience, Maître Rahmani s'est donc dessaisi du dossier. Comparaissant mercredi pour "tentative de vol", "vol aggravé par trois circonstances", "vol avec violence" et "violence avec usage ou menace d'une arme", Tafikine S. a demandé à être assisté dans sa défense. Ce sera donc à la bâtonnière, Maître Ousséni, de désigner un autre avocat.

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