Carla Baltus, président du MEDEF Mayotte : “Nous voulons éviter que des plans de licenciement viennent encore gonfler les chiffres du chômage”

Carla Baltus, président du MEDEF Mayotte : “Nous voulons éviter que des plans de licenciement viennent encore gonfler les chiffres du chômage”

Dans un courrier signé conjointement par plusieurs fédérations professionnelles, le monde économique de Mayotte interpelle le gouvernement sur des aides aux entreprises jugées encore très largement insuffisantes. La présidente du Medef à Mayotte, Carla Baltus, revient sur ces différents dispositifs, et sur les difficultés que risquent de rencontrer les entreprises mahoraises au moment de la relance. Si une telle “relance” est encore possible, vu les nombreuses inconnues qui planent encore sur le déconfinement du 101e département...

Flash Infos : Début 2020, Mayotte semblait connaître un nouveau souffle, deux ans après la crise de 2018 qui avait durement frappé les entreprises. Une note de l’INSEE illustrait ce dynamisme, avec plus de 1.000 entreprises créées en 2019. Malgré cette croissance apparente, l’économie mahoraise a-t-elle de quoi affronter une nouvelle crise, liée cette fois-ci au Covid-19 ?

Carla Baltus : Non, l’économie est encore trop fragile, c’est certain. D’autant plus que nous suivons à Mayotte un plan de convergence qui nous conduit naturellement à une augmentation régulière des charges. Sans parler du coût de la vie et donc des matériaux nécessaires au développement de nos entreprises. Nous sommes toujours à flux tendu à Mayotte, entre des charges que l’on tâche de maîtriser, et un chiffre d’affaires confronté à la concurrence. Ce contexte contribue à une fragilité naturelle de notre économie. Résultat, à la moindre crise, nous risquons la catastrophe. Mais cette crise que nous vivons aujourd’hui est inédite. Elle est arrivée brutalement, sans que nous puissions la voir venir, ou anticiper des solutions de repli. Heureusement, il y a des mesures d’urgence. Ces dispositifs sont les bienvenus, mais ils sont encore insuffisants. La grande majorité des entreprises a du mal à y accéder. Et plutôt que des mesures, les entreprises ont besoin d’activité. Certaines se retrouvent avec des stocks morts, d’autres, qui tentent tant bien que mal de poursuivre leur activité, ont besoin de pièces de maintenance, ont quand même une perte de chiffre d’affaires…

FI : Dans votre courrier, vous évoquez une meilleure adaptation des mesures d’aides aux entreprises au contexte local. Vous demandez notamment un étalement des dettes sociales et fiscales nées avant la crise du Covid-19. Pourquoi les dispositifs d’aides, comme les reports de charges, ou les prêts exceptionnels, ne vous semblent-ils pas suffisants pour permettre la relance des entreprises de Mayotte après le déconfinement ?

C. B. : Nous sommes obligés de demander le maximum, pour espérer obtenir quelque chose. À Mayotte, il y a des chiffres d’affaires que l’on ne retrouve jamais, et des dettes que l’on cumule depuis des années. Nous avons obtenu un report de charges, mais cela ne suffit pas. Beaucoup d’entreprises ont un échéancier à la CSSM pour certaines dettes qu’elles traînent depuis 2011. Cela constitue des mensualités très lourdes. Même chose pour le prêt garanti par l’État, le PGE. C’est un début de solution, mais elle est à double tranchant : il ne faut pas oublier qu’il s’agit d’une nouvelle dette, certains le redoutent. Surtout que nous manquons de visibilité sur l’avenir. Certes, le PGE constitue un prêt intéressant, avec un taux d’intérêt autour de 0,25 % pour la première année. Mais dès le 13e mois, il va falloir renégocier ces prêts sur les taux du marché et on ne sait pas quelles seront les conditions à ce moment-là. Les entreprises risquent donc d’en payer le prix sur les cinq prochaines années. Autre source d’inquiétude : le risque que ce PGE ne devienne un frein pour ceux qui souhaiteront investir dans les années à venir. En fonction de l’approche comptable, ce prêt pourrait en effet être vu par la banque comme une charge dans les bilans des entreprises, qui diminuerait leur capacité d’endettement. C’est ce que montrent certaines projections comptables…

FI : Il y a bien eu des mesures supplémentaires proposées par le conseil départemental, justement pour adapter les dispositifs d’aide au contexte particulier de Mayotte.

C. B. : C’est vrai ! Et l’on sent d’ailleurs une certaine bienveillance et une écoute de la part du conseil départemental. Mais notre rôle est de leur montrer qu’il faut aller plus loin. Certains freins demeurent dans l’accessibilité des aides pour les entreprises. Par exemple : le fonds de solidarité de 1.500 euros de l’État qui devait pouvoir être complété par un fonds complémentaire du département de 2.000 euros. Il s’avère que ce deuxième dispositif est assujetti au refus d’un PGE, ou un retard de dix jours dans la réponse de la banque. Or le processus pour accéder au PGE, ou pour justifier d’un refus est lourd pour les entreprises, dont beaucoup comptaient sur ces deux aides cumulées pour s’en sortir. Vu la difficulté d’accéder à ce deuxième fonds, il nous semble clair que l’enveloppe totale de 14 millions d’euros ne sera pas entièrement consommée. Nous préconisons donc que le conseil départemental cible plus concrètement les entreprises dans le besoin : nous avons l’exemple des centres de formation, qui peuvent proposer des cours à distance, mais dont les stagiaires ne sont pas forcément équipés en matériel informatique ; les restaurateurs ou les entreprises du secteur du tourisme, qui risquent de ne pas pouvoir redémarrer en même temps que tout le monde… C’est pourquoi il est nécessaire de faire l’inventaire de ces entreprises encore actives et leur apporter tout le soutien nécessaire.

FI : Une autre enveloppe mérite sans doute notre attention malgré la crise. Le plan de convergence qui était justement prévu pour redonner du souffle à l’économie mahoraise en injectant 1,6 milliard d’euros sur quatre ans pour des projets structurants pour l’île. Savez-vous si l’échéance de quatre ans pourra être repoussée au vu de la crise provoquée par le Covid-19 ? Ce plan pourra-t-il participer à relancer l’économie de Mayotte ?

C. B. : Il est vrai que l’heure tourne, et la question des échéances du plan de convergence devra, elle aussi, être débattue. Pour l’instant, nous ne l’avons pas évoquée, car nous sommes encore soumis à l’urgence de la situation actuelle. Mais, justement, il faut permettre aux entreprises de souffler et de se remettre de la crise. Même avec le déconfinement, certaines vont en ressentir les effets sur le long terme si elles n’obtiennent pas davantage d’allègement de leurs charges. Au moment de la reprise, elles ne pourront pas gérer les charges courantes, celles accumulées pendant le confinement, en plus d’une perte de chiffre d’affaires pour certaines à cause des règles de distanciation sociale et des dépenses supplémentaires liées au nettoyage et aux protections pour les employés ou les clients. C’est pour cela que nous demandons des solutions transitoires avec un véritable plan d’accompagnement pour Mayotte. Et nous ne perdons justement pas de vue le plan de convergence, important pour le développement du 101e département, et qui va demander de nombreux investissements, voire toute une batterie de mises aux normes coûteuses. Pour y parvenir, il faut à tout prix éviter que nos entreprises, dont certaines n’ont déjà plus trop le moral, il faut le dire, ne se découragent. Tout cela dans le but, aussi, d’éviter que des plans de licenciement ne viennent encore gonfler les chiffres du chômage. Mayotte n’a pas besoin de cela !

 

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