[DOSSIER] Les Mahorais et l’armée française

[DOSSIER] Les Mahorais et l’armée française

Engagez-vous, rengagez-vous

 

La nouvelle a été annoncée récemment par le colonel Bariety, Chef de corps du Détachement de la Légion étrangère de Mayotte (DLEM): une antenne du Cirfa, le centre de recrutement de l'armée de terre va ouvrir à Mayotte l'été prochain. Signe que l'armée suscite un réel enthousiasme parmi les jeunes demandeurs d'emploi. 

D'autant que ces derniers peuvent aussi compter sur le bataillon du service militaire adapté, un outil d'insertion social et économique qui a fait ses preuves et qui est cité comme un exemple en métropole. 

Si aujourd'hui chacun peut s'engager librement à l'armée, ce n'était pas le cas au siècle dernier, notamment pendant les deux guerres mondiales. A Mayotte comme dans les anciennes colonies françaises, les enrôlements forcés étaient ainsi légion. 

Mayotte Hebdo vous propose à ce titre de mettre en lumière le rapport des Mahorais avec l'armée française sur plusieurs générations. 

Pourquoi s'engager? Que retiennent-ils de leur expérience sur le front? Comment s'est passée leur reconversion? 

Alors que l'armée est parfois nommée la grande muette, les vies de ces héros mahorais n'auront plus de secrets pour vous. 

→ Un grand merci au passage aux archives départementales de Mayotte pour leur contribution à ce dossier.

 

 

Les soldats Mahorais pendant la 1ère guerre mondiale (1914-1918)

 

Les archives départementales de Mayotte ont réalisé en 2011 ont réalisé un dossier sur "Mayotte et sa région dans la Grande Guerre". Nous vous proposons de publier les extraits relatifs à la participation des soldats mahorais au conflit. 

 

La mobilisation et le départ à la guerre

 

S'agissant du recrutement des Comoriens (A l'époque, il n'y avait pas encore de distinction entre les Mahorais et les Comoriens. Les Comoriens désignent donc ici les habitants de l'archipel des Comores), des télégrammes donnent des indications sur les hésitations du ministère de la Guerre. Le 1er décembre 1914, la possibilité de la mise en place d'un bataillon malgache pour combattre en Afrique de l'Est est envisagée mais l'attention du cabinet militaire du gouverneur général est attirée sur l'inconvénient possible que représenterait l'emploi de Comoriens contre des indigènes de Zanzibar voire contre des compatriotes incorporés à l'armée allemande: en effet des Comoriens ont émigré vers le Tanganyika (ancien pays d'Afrique de l'Est issu de l'indépendance du territoire du Tanganyika et est devenu la Tanzanie actuelle par association avec le Zanzibar en 1964). Finalement, aucun corps expéditionnaire n'est levé vers l'Afrique à partir de Madagascar. 

Les hésitations se poursuivent, quand à la fin de l'année 1915, les recrutements de tirailleurs deviennent plus massifs dans toute l'Afrique. La possibilité d'envoyer des soldats comoriens aux Dardanelles est envisagée le 11 septembre 1915. La réponse donnée par la colonie le 16 septembre est que le recrutement de Comoriens compliquerait la mise en place de compagnies malgaches. En effet, il serait impossible de prendre en compte la spécificité de leur alimentation. De plus, se pose le problème de leur relève: ils ne sont pas assez nombreux pour constituer la totalité d'un détachement. 

Le recrutement dans les provinces côtières et les îles est fortement relancé en 1916. C'est probablement à ce moment-là que sont recrutés le plus grand nombre de Comoriens (491 en 1917, selon les archives de la République malgache) dans les régiments et les batillons de marche et d'opération malgaches et somaris. 

De nombreuses mesures sont prises pour encourager les Comoriens à venir rejoindre les troupes: le coût de leur transport est pris en charge, des aides sont accordées à leur famille. Les hommes passent d'abord devant des commissions de recrutement qui font appel aux chefs de villages pour repérer les futures recrues. Des visites médicales sont organisées aux différentes étapes mais laissent tout de même passer de nombreux malades, d'après les rapports militaires. 

 

Sur le front

 

Le gouvernement français, malgré l'insistance du gouverneur général, souhaite que les soldats comoriens soient avant tout employés comme ouvriers. Ainsi, outre les soldats qui faisaient partie du 1er bataillon malgache ou du bataillon de tirailleurs somalis, impliqués dans les grandes batailles, les autres Comoriens ont dû effectuer de nombreuses tâches de soutien au service des armées alliées. 

Les hommes, partis sous le statut de tirailleurs, sont employés à des taches de réfection des routes ou des chemins de fer. 

Il n'est pas possible de trouver des courriers de tirailleurs comoriens partis à la guerre pour connaître leur état d'esprit. Des suicides ou des désertions qui se sont produites au cours du voyage vers le front démontrent que les engagements ont été souvent contraints. Le choc de l'arrivée sur le front a dû être d'autant plus important pour ces soldats. De plus, les travaux qui leur sont demandés peuvent les amener à établir une comparaison avec les corvées ou les prestations qui leur étaient demandées dans leurs îles respectives. Les liens tissés aux armées suppléent toutefois à l'éloignement du village d'origine ou à la famille. 

 

La mémoire de la guerre

 

L'absence d'un monument aux morts officiel aux Comores, que ce soit à Dzaoudzi qui est resté le chef-lieu de la province jusqu'aux années 1950 ou à Moroni par la suite, est significative de l'oubli dans lequel sont tombés les soldats comoriens et mahorais qui avaient pourtant combattu. Le seul lieu de mémoire rendant hommage aux tirailleurs des Comores est le monument aux morts du lac Anosy à Antananarivo.  

 

Un Mahorais pendant la seconde guerre mondiale (1939-1945)

 

En 1939, juste avant la déclaration de la seconde guerre mondiale, des enrôlements forcés ont lieu à Mayotte comme dans de nombreuses colonies françaises. En 2009, Mayotte Hebdo avait effectué le portrait de Boinali Souprit, qui faisait partie à l'époque des derniers soldats de l'île à avoir vécu de l'intérieur la seconde guerre mondiale. Il est décédé depuis, en 2012. Nous vous proposons de découvrir ou de redécouvrir son parcours. 

 

A le voir, avec sa petite taille et son air chétif, on a du mal à à croire que Boinali a combattu et survécu à la plus terrible des guerres qu'ait connu l'humanité. Une lutte qui a fait près de 60 millions de morts. Pourtant, c'est bien ce petit vieillard guilleret qui est parti affronter les impitoyables nazis et les fascistes italiens. Des armées dont la cruauté nourrit aujourd'hui encore de nombreux films hollywoodiens. Et même s'il n'a rien d'un héros hollywoodien, il fait bien partie de ceux qui ont écrit l'Histoire.

L'aventure militaire de ce Mahorais commence alors qu'il a à peine 21 ans. Nous sommes en 1939, juste avant la déclaration de la Seconde guerre mondiale. "Des gens sont arrivés un matin dans le village et ils ont commencé à nous examiner." À Mayotte comme dans de nombreuses colonies françaises, les hommes n'avaient pas leur mot à dire. Des enrôlements forcés auxquels beaucoup échappaient en s'enfuyant dans les champs. "Moi j'ai passé mes examens avec quatre autres Mahorais de mon village. Deux d'entre nous ont été retenus. " Une semaine après, Boinali Souprit est envoyé à la base militaire de Diego, à Madagascar. C'est là qu'il apprend les bases du combat et du maniement des armes.

 

"Nous n'avions pas peur, parce que la victoire serait à nous"

 

Quelques mois plus tard, la Seconde guerre mondiale éclate. D'Anjouan, Mohéli, Grande Comore ou de Mayotte, 20 autres Comoriens se trouvent dans lamême compagnie. "On mettait ensemble les soldats qui se comprenaient. C'est ainsi que je me suis retrouvé avec tous les soldats africains de la région." Il est ensuite transféré à Djibouti qui sera sa base jusqu'à la fin de la guerre.

Après l'appel du général de Gaulle, les compagnies françaises basées en Afrique décident de rallier le monde libre, créant ainsi les FFL (Forces françaises libres). "Nous n'avions pas peur, parce qu'avant même d'aller nous battre le général de Gaulle nous avait dit que même si la France est occupée, c'était une grande nation, et que nous n'avions pas à nous inquiéter parce que la victoire serait à nous. Il a su nous rassurer et nous redonner courage." Le Mahorais se retrouve au sein des BMCM (Bataillons de marche comorien malgache), sous le commandement du général Legentilhomme.

 

"Lorsqu'on est au combat on n'a pas le temps de penser à la mort. Dans nos têtes, nous étions déjà morts"

 

Dans la journée du 22 juin 1940, la base de Djibouti est bombardée par les Italiens. Le premier bombardement auquel assiste Boinali. "Lorsqu'on est au combat on n'a pas le temps de penser à la mort. Dans nos têtes, nous étions déjà morts. On nous avait envoyé nous battre alors que nous n'étions pas des hommes de combat. On ne savait rien sur ce qui se passait, sur l'évolution de la guerre. On obéissait juste aux ordres."Mais c'est surtout dans le désert que se déroulent la plupart des batailles. A Addis-Abeba, dans le désert, contre les Italiens, c'est la fameuse guerre du désert qui oppose l'armée coloniale libyenne de l'Empire italien à l'armée britannique gardant l'Égypte. Les forces de l'Axe seront bientôt reconfigurées sous l'égide l'Afrikakorps aux ordres du général Rommel. Des ennemis faces auxquels les Comoriens suscitent le rire de leurs compagnons.

"Les Allemands et les Italiens étaient vraiment imposants par leur taille. Quand ils nous voyaient, les Sénégalais se moquaient de nous. Ils disaient que les Français étaient vraiment bêtes d'avoir pris des soldats aussi petits." Mais très vite, ils sauront aussi susciter le respect... "Les Sénégalais disaient que nous étions des diables, parce que nous arrivions à parler toutes les langues… " En effet la plus grande partie des troupes alliées étaient issues du Commonwealth, notamment d'Afrique du Sud, de Rhodésie, du Nigeria et du Ghana, et renforcées par des troupes éthiopiennes, les soldats des Forces françaises libres et des Forces belges libres. Beaucoup parlaient swahili ou français. "Je me suis fait des amis africains, anglais et français. On était tous égaux car on était dans la même galère." 

 

Blessé en 1942, à la bataille d'El Alamein, face aux 40 000 hommes de Rommel

 

Au fil du temps, les batailles se font de plus en plus dures, érodant le mental des hommes. Beaucoup y laisseront la vie comme dans la fameuse bataille d'El Alamein en 1942. Une victoire majeure. 14 jours terribles, inhumains, durant lesquels 3.700 soldats résisteront héroïquement aux 40.000 hommes de Rommel. Comme tant d'autres, Boinali Souprit sera blessé, mais il aura plus de chance.

"J'étais chef de pièce, je tirais au mortier. Mais c'est au cours d'une mêlée que j'ai été blessé. J'ai reçu une balle à la jambe gauche et je suis tombé. On m'a rapidement évacué à l'infirmerie. Une semaine après j'étais de retour au combat. J'ai eu de la chance, parce que il y en a qui se retrouvaient le ventre ouvert avec les tripes à l'air. Certains médecins devenaient fous à force de voir ça. Pourtant, je n'ai gardé aucune séquelle psychologique de ces évènements. J'aime toujours autant voir des batailles à la télé." Pragmatique et fataliste, deux traits de sa personnalité qu'il nous prouvera à maintes reprises, notamment lorsqu'on lui demande ce qu'il a éprouvé la première fois qu'il a tué un homme. "Je ne suis pas parti pour tuer mais pour être tué. Je ne savais rien, on m'a juste dit va au combat. Pour moi on nous envoyait pour être tués."

Anli Anroussi de Kani, Abdou Djoumoi de Passamainty, Ousseni Mchindra de Koungou… L'ancien combattant se souvient encore très bien de ses six compatriotes mahorais morts au combat. Des noms que beaucoup ont oubliés ou n'ont jamais connus. Pendant longtemps, le Tsingonien s'est interrogé sur les raisons de ces combats. "J'ai tout fait pour connaître l'origine de cette guerre. C'était apparemment un problème de terrain. Chacun voulait s'approprier celui de son voisin afin de posséder tout ce qui s'y trouve et en diriger les hommes. Pour moi, ça n'a pas de sens de s'entretuer, juste pour ça. Chacun doit rester chez lui." La guerre finie, lui et tous les autres survivants de la région sont renvoyés à Madagascar. Mais c'est seulement au bout d'un an qu'ils pourront rentrer chez eux. "Depuis, plus personne ne s'est occupé de nous." Après plusieurs années plongées dans l'oubli. Boinali et ses camarades ont enfin pu bénéficier de la retraite à laquelle ils avaient droit. A travers l'association des anciens combattants, le commandant Boina a pu retrouver tous ces soldats inconnus à qui on n'avait même pas donné de carte de vétéran. Avec 450 euros de retraite annuelle Boinali Souprit est limité à un train de vie ascétique mais, comme à son habitude, il ne se plaint pas : "Je vis correctement, c'est l'essentiel". [Halda Toihiridini]

 

Commandant Boina, ancien de la guerre d'Algérie

 

Le commandant Boina est une figure de Mayotte. Pourtant qui connaît vraiment son histoire? Le Pamandzien est l'un des seuls Mahorais à avoir combattu pendant la guerre d'Algérie (1954-1962). Une expérience qui ne l'a pas laissé indemne: il est rentré de la guerre avec son terrible cortège de souvenirs. Pourtant cela ne l'a pas empêché de faire carrière dans l'armée, une "vocation" pour lui. Rencontre. 

 

"Quand ce genre de souvenirs revient dans mon sommeil, je les chasse de ma tête". Ali Boina est un ancien soldat mahorais qui a participé à la guerre d'Algérie (1954-1962).

 

"Je suis parti plusieurs fois en opération là-bas", se souvient-il. "J'étais dans des unités de combat, avec la Légion étrangère et l'infanterie de marine. Nous nous occupions d'un barrage électrifié au niveau de la frontière tunisienne. J'ai vu des soldats ennemis prendre des balles ou sauter sur des mines. Je m'en suis bien sorti dans la mesure où je n'ai jamais reçu une balle. J'ai juste été blessé accidentellement à la jambe." En Algérie, Ali Boina n'a pas croisé d'autre Mahorais. "Il y avait aussi un détachement de soldats comoriens en Algérie, mais il n'est pas resté longtemps", ajoute-t-il." Il était ainsiq mal vu que des musulmans combattent d'autres musulmans. D'autres Mahorais, comme l'adjudant Ramia Maliki (décédé il y a quelques années) ont par ailleurs participé au conflit, mais ils ne sont pas restés longtemps sur le terrain."

 

"Je luttais contre le sentiment de culpabilité"

 

Après la guerre, Ali Boina est "paumé". Il trouve malgré tout la force de continuer ses études tout en s'efforçant d'effacer de sa mémoire ce qu'il a vu pendant cette guerre. "Je luttais aussi contre le sentiment de culpabilité", ajoute-t-il. "J'ai réussi à le surmonter en me disant que j'avais fait mon devoir."

 

Même si la guerre d'Algérie a constitué un traumatisme pour lui, Ali Boina a toujours rêvé de faire l'armée. "C'était une vocation, je voulais faire une carrière technique dans le génie militaire, où j'ai toujours servi".

Ali Boina naît en 1938 à Pamandzi. Il est le deuxième d'une fratrie de 10 enfants. Après l'école primaire à Pamandzi, il poursuit sa scolarité au lycée Galliéni à Tana (Madagascar). "Je suis allé là-bas à l'âge de 9-10 ans", se souvient-il." J'étais interne. J'y ai côtoyé des personnages comme Younoussa Bamana, le docteur Martial Henry, ou encore Ali Soilih (ndlr: ancien président des Comores)."

Après 7-8 années à Madagascar, Ali Boina revient à Mayotte. En attendant son départ pour l'armée, il effectue son premier emploi au secrétariat du médecin commandant de l'hôpital. Ce dernier lui confie alors : "Vous ferez une bonne carrière dans l'armée".

Il n'en fallait pas plus pour qu'Ali Boina s'y engage, en 1959. Il va à Majunga pour rejoindre la 1ère compagnie d'infanterie marine. Direction ensuite le centre d'instruction du Génie à Avignon où il reste pendant 4 mois et où il est nommé caporal. Il part ensuite en Algérie où il obtient le grade de sergent.  

Après deux ans sur le front, il est muté au 2ème régiment du Génie à Metz, où il suit une formation d'électromécanicien. "On m'a ensuite rappelé à Avignon", indique Ali Boina. Là-bas, on demandait des volontaires pour retourner en Algérie, alors que la guerre s'achevait. J'ai postulé et y suis retourné 10 mois, pour faire le "déménagement".

 

Après son deuxième séjour en Algérie, il est affecté à Kehl (Allemagne), où il prépare le concours d'entrée d'officier. Il le réussit et est envoyé en formation aux écoles de Saint-Cyr Coëtquidan (56).

Nommé sous-lieutenant, il est muté et envoyé à l'école d'application du Génie à Angers. Puis il retourne à Kehl. Après cela, il est envoyé en formation à l'école supérieure du génie à Versailles pour obtenir un diplôme technique.

Après un autre retour en Allemagne, il est affecté à Vélizy-Villacoublay au commandement du génie de l'air pour effectuer la surveillance technique des bases aériennes.

Ali Boina reste ensuite dans le domaine aérien, puisqu'il rejoint la direction des travaux du génie de Paris pour une mission de construction et de maintenance des ouvrages militaires. "J'étais chef de secteur de la zone nord, au mont Valérien (Hauts-de-Seine)", précise-t-il. Direction ensuite l'école de formation des officiers à La Flèche (72200), où il est chargé de la restauration et où il réalise des conférences sur l'arme du génie.

 

Un retour à Mayotte synonyme de déceptions

 

Ali Boina termine sa carrière au grade de commandant. Il retourne à Mayotte en 1986. "J'ai alors vécu beaucoup de déceptions", raconte avec amertume le commandant Boina. "J'avais ouvert une entreprise de BTP, mais on m'a barré la route. Je me suis par ailleurs lancé en politique mais cela n'a pas marché". Peut-être pas un hasard pour quelqu'un qui, plutôt qu'une départementalisation de Mayotte, proposait un statut autonome pour l'île, à l'instar de la Nouvelle-Calédonie. "C'est un battant, quelqu'un qui se bat pour ses idées", confie un de ses proches.

 

Le Commandant Boina part ensuite aux Comores pour travailler dans le cabinet du président Said Mohamed Djohar, jusqu'à la destitution de ce dernier. "Je me suis occupé des affaires mahoraises, un sujet délicat pour un autonomiste", sourit-il.

Quoi qu'il en soit, l'homme n'a jamais coupé le cordon avec le milieu militaire, même après sa retraite. Pendant 20 ans, il occupe le poste de président des anciens combattants de Mayotte. "J'ai beaucoup travaillé pour faire obtenir aux anciens et aux veuves une retraite décente", dit-il. Il s'occupe aussi de restaurer la tombe du dernier poilu mahorais à Pamandzi, avec le concours de la Légion étrangère de Mayotte. Encore aujourd'hui, il est le délégué général du souvenir français pour Mayotte. Il participe aussi aux différentes commémorations. Il tient malgré tout à rester modeste sur son passé militaire: "Je n'ai jamais fait état de mes décorations, ni accepté les propositions pour me voir remettre d'autres médailles", souligne-t-il. "Ce que j'ai obtenu me suffit."

Il garde par ailleurs un statut "d'observateur" de la société mahoraise. Pour, on l'espère pour lui, de nombreuses années. Son père a bien vécu 110 ans… [Olivier Loyens]

 

Attoumani Mohamed, de mer en mer au service de l'armée

 C'était il y a 45 ans, Attoumani Mohamed rejoignait la marine. Les pays du Golf Persique, l'Amérique, ou encore les îles du Pacifique : c'est en bateau que l'ancien militaire a parcouru le monde. Aujourd'hui âgé de 65 ans, il nous plonge dans ses 22 ans au service de l'armée, ses "plus belles années", comme il les appelle.

 

Il est le président des anciens combattants de Mayotte, mais il est surtout une figure mahoraise de l'engagement militaire. De 1972 à 1993, Attoumani Mohamed était opérateur radio dans la marine nationale. Vingt-deux ans d'engagement, mais aussi d'amour du métier: "J'adorais mon métier je m'impliquais énormément", se souvient-t-il. C'est à l'âge de 18 ans que l'homme, originaire de Sada, décide de se lancer dans l'armée. "Je n'étais pas renseigné plus que ça, je fonçais tête baissée", raconte-t-il. Mais il est fasciné par la discipline militaire, et lorsque ses amis lui tendent des prospectus sur les recrutements dans l'armée, il n'hésite pas une seconde : "Il fallait que je tente l'aventure". Alors en première au lycée de Moroni, il passe les tests pour entrer dans la marine. "Je suis un enfant de la mer, je voulais me sentir chez moi, peu importe l'endroit où j'allais être", explique-t-il. Tests concluants, le Sadois prend le large. La Réunion, la métropole, les îles de la Grèce, la Floride, mais aussi l'Inde, à bord des grands navires. Il visitera le monde. "Je ne pourrais pas tous les citer", tant la liste est longue, tant le temps est passé. Une vingtaine d'années d'exercice durant lesquelles jamais l'envie d'arrêter n'apparaitra. Des collègues qui deviendront des frères, un métier passionnant, des paysages à couper le souffle, "Je ne pense pas avoir eu de mauvais souvenirs", assure-t-il.

Les conflits, Attoumani Mohamed ne les a pas vécus. Etant sur la côte libanaise, il a vu de loin la guerre civile qui ravage ce pays dans les années 70. "Mais nous n'étions pas concernés, je ne me suis jamais retrouvé directement en zone de conflit", précise-t-il. Tous ces déplacements ne l'ont pas empêché d'avoir une vie de famille. Au contraire, cette dernière vivra au rythme de ses mutations. Tahiti, Sénégal, Toulon, sa femme et ses quatre enfants découvriront le monde avec lui.  Trois de ses enfants feront l'école militaire, "C'était important pour moi", précise-t-il. Tous les cinq ans, le militaire rentrera se ressourcer sur son île jusqu'en 1994, où il décide de rentrer définitivement. "J'avais assez donné à la marine, je voulais rentrer servir Mayotte", explique-t-il.

De 1994 au 1er janvier 2017, il sera conseiller principal d'éducation au lycée agricole de Coconi. "Une deuxième carrière fructueuse", se réjouit-il. Lors des journées portes ouvertes dans les établissements ou au BSMA, Attoumani sera invité pour des interventions sur l'engagement militaire. "J'essaye de faire comprendre aux jeunes qu'il faut s'engager par passion. Qu'il faut se construire une carrière, apprendre un métier, et non pas rentrer par défaut, et repartir au bout de quelques années, découragé". Il regrette par ailleurs qu'à Mayotte cet engagement ne soit pas pris au sérieux "Dans la société mahoraise, les militaires sont souvent perçus comme des vagabonds, il n'y a pas de reconnaissance à notre retour. En métropole, nous sommes plus considérés", déplore-t-il. [Anastasia Laguerra]

 

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