Graffiti : une histoire mahoraise

Graffiti : une histoire mahoraise

C’est une histoire belle, récente, et loin d’être terminée : Celle du graffiti dans l’île aux parfums. Bien qu’encore réservée à une poignée d’individus, leurs réalisations sont parmi les plus visibles sur le territoire. Un travail généralement apprécié par la population comme par les pouvoirs publics qui sollicitent de plus en plus ces artistes. Une belle histoire donc, qui conserve néanmoins son caractère subversif, et son lot de polémiques.  

« Voilà ! là il a une bonne tête mon maki ». Sur le terrain de boules proche du stade de Cavani, un artiste au look remarquable fait cracher ses bombes de peinture. Dreads interminables, pendentif africain et tee-shirt aux couleurs de la Jamaïque, le graffeur s’attelle à sa mission du jour : Dessiner un maki jouant à la pétanque. Pourquoi cet animal ? « C’est en quelque sorte ma signature », introduit-il. « Le maki est un emblème de Mayotte. Tout le monde peut se reconnaître dans cet animal, que vous soyez noir, m’zungu ou autre ». 

Cet artiste, c’est Papajan. Personnage bien connu des Mahorais, notamment dans le quartier de Cavani où il s’exerce régulièrement. Malgré son statut officieux d’ambassadeur du graffiti mahorais, l’homme de 45 ans, qui en parait vingt de moins, préfère se définir comme « un artiste », plutôt qu’un « graffeur ». « J’ai toujours aimé la peinture. Avant même de m’intéresser au graffiti en tant que tel, je peignais déjà sur les toiles et sur les murs », rembobine-t-il sourire aux lèvres. A fin des années 2000 l’homme découvre le graffiti grâce à une association incontournable dans le milieu du Street-Art mahorais : Hip-Hop évolution

Bien que concentré sur la danse, l’association accorde également une grande importance au graffiti qui demeure l’une des disciplines les populaires du hip-hop. « Lorsqu’Hip-hop évolution a commencé à organiser des battle de break danse à Mayotte, j’ai pu rencontrer des graffeurs étrangers et m’intéresser à cette discipline. En ramenant des bombes et des artistes, ils ont introduit des pratiques qui n’ont depuis jamais quitté le territoire », se souvient Papajan. Parmi ses rencontres : le graffeur Dezer dont les œuvres sont particulièrement visibles sur l’île. « A Mayotte il y a beaucoup de murs et palissades dégueullasses, donc beaucoup de choses à embellir. Les gens aiment la couleur. Tu peins un mur puis les gens te demandent de peindre le leur. C'est assez facile », apprécie l’artiste.  Un constat qui fait échos à une veille pratique mahoraise : l’embellissement des bangas avec le maximum de couleurs pour attirer le regard.

 

Mes galères de graffeurs dans l’océan indien 

En dépit de l’engouement provoqué par les interventions d’Hip-hop évolution, difficile pour le graffiti de pénétrer les habitudes des Mahorais. En cause notamment : la difficulté pour se fournir en bombes. « Pendant longtemps, on importait des bombes comme on importe du cannabis : en les cachant du mieux possible dans le fond sa valise. Ces dernières étant sous pression, il est en effet illégal de les faire transiter par avion sans déclaration ». Une galère bien connue d’un autre monument du graffiti dans l’océan indien ayant officié à Mayotte: Jace, l’artistes aux petits personnages sans visages appelés « gouzous ». « A la Réunion dont je suis originaire, nous avons longtemps fait office d’apprentis sorcier question peinture. On se débrouillait du mieux possible en bricolant des bombes et des couleurs avant que des magasin spécialisés fassent leur apparition », explique-t-il. Aujourd’hui, Papajan a réussi a décrocher une subvention lui permettant de commander des bombes en masse. Sa dernière folie ? « J’ai commandé une palette entière de bombe pour 2000 euros auxquels s’ajoutent 2000 euros de frais d’importation. Cela me permet de ne jamais être en galère tout en revendant ces bombes à d’autres artistes ».

Malgré cette difficulté, l’histoire du graffiti à Mayotte continue de s’écrire, notamment grâce aux commandes initiées par les pouvoirs publics. L’une des plus emblématiques : la peinture d’une fresque à la prison de Majicavo par Jace en 2014. « C’est quelque chose de fort de se dire que son œuvre va être vue tous les jours par ces hommes, parfois pour le reste de leur vie », explique l’artiste. Pour autant, cette volonté des institutions de récupérer un art populaire via des projets rémunérés n’est pas du goût de tout le monde. « C’est toujours difficile pour artiste que d’être dicté dans son travail par une institution. Mais en l’absence du statut d’intermittent du spectacle à Mayotte, les graffeurs n’ont pas d’autres choix pour vivre de leur passion », analyse Sophie Huvet administratrice bénévole à Hip-hop évolution.

Quand la jeunesse prend le relai 

A des kilomètres de cette vision du graffiti se trouve son visage le plus subservif : « le vandal ». Une pratique employée généralement par la jeunesse pour marquer son influence dans le quartier sans aspect esthétique. « Le graffiti est bien souvent utilisé par des petites bandes pour revendiquer des territoires », analyse Thierry Lizola porte parole du syndicat Alliance Police à Mayotte. 

Mais fort du travail de sensibilisation mené par ce qu’il est désormais convenu d’appeler « les anciens du graffiti », la jeunesse s’approprie également le graffiti dans d’autres aspects moins polémiques. En témoigne le travail mené par  le lycéen Ahmed Issouf  Naïsse 19 ans. Financé par Hip-hop évolution, le jeune garçon mène chaque semaine des actions pour embellir les rues de son quartier de Mandzarisoa avec d’autres jeunes. « A force d’accompagner Dezer sur le terrain j’ai commencé à me passionner pour le graffiti, et Hip-hop évolution m’a aidé à monter ce projet. Dezer c’est mon modèle, Sophie : presque une seconde mère », explique celui qui rêve de devenir pompier. Pompier le jour et graffeur la nuit ? « Pourquoi pas… Mais il faudra que je fasse attention à ne pas me faire choper ». 

 

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