Alain-Kamal Martial : "Mayotte est un tremplin pour la France dans la région"

Alain-Kamal Martial : "Mayotte est un tremplin pour la France dans la région"

Le dramaturge donnera ce vendredi soir une lecture scénique de son œuvre intitulée Espaciologie du drame de Dzaoudzi. Cette représentation, qui se tient à 19h au restaurant le Voulé de Cavani, sera suivie d'une conférence intitulée Guerres et diplomatie française dans le Canal de Mozambique. Le cas de Mayotte hier et aujourd'hui. À travers cette manifestation, l'intellectuel souhaite interpeller les Mahorais sur la place stratégique unique de Mayotte dans la région océan Indien.

 

Entretien

Flash Infos : De quoi parle cette "espaciologie" que vous allez présenter ce soir au public mahorais et quel est ce drame de Dzaoudzi dont vous parlez ?

Alain-Kamal Martial : Il s'agit d'une trilogie de textes. L'objectif de cette écriture, c'est d'avoir un regard sur l'histoire des territoires dans le canal du Mozambique et dans l'océan Indien. À travers cette histoire, l'on se rend compte que Mayotte y a toujours tenu un rôle important, dans les moments d'apaisements comme dans les périodes de conflits. Il y a trois périodes principales : l'époque du sultanat qui a été une vraie colonisation, à partir du 15ème siècle, par les notables arabes. La deuxième période débute à partir de 1841 et la colonisation française. La troisième période concerne l'après seconde-guerre mondiale et la volonté de Mayotte de rester française. Avant l'avènement de la deuxième période, durant les décennies qui précèdent 1841 et l'achat par la France de Mayotte, il y a eu plusieurs guerres dans l'océan Indien et deux événements forts viennent marquer cette histoire. D'abord, en 1810, l'Angleterre qui combat la France et gagne par la conquête l'île Maurice et la Réunion de Napoléon Bonaparte. Puis il y a cette autre défaite à Waterloo, en 1815. Battue, la France perd aussi ses territoires coloniaux et elle ne dispose durant cette période d'aucun territoire dans l'océan Indien. À partir de 1841, Mayotte offre la possibilité à la France de se reconstruire dans la région. C'est très important car il y a la route des Indes, où s'effectue l'essentiel du commerce mondial. Depuis le Cap de Bonne espérance, l'axe du canal du Mozambique avec Zanzibar est le lieu où les navires se combattent. Les Mahorais verront d'ailleurs une bataille entre les Français et les Anglais au large de Dzaoudzi à cette période. La localisation à Mayotte n'est pas anodine mais stratégique. "L'espaciologie" consiste à replacer les choses en leur centre. Ce n'est pas à La Réunion que la France a pu s'inscrire dans la région, mais à Mayotte. La France arrive en 1841 à récupérer Anjouan (qui était sous protectorat anglais), puis Mohéli et la Grande Comore, Nosy Bé et Sainte-Marie. Dzaoudzi devient alors la capitale de cette zone. Nous regardons l'histoire non pas à travers le temps, mais à travers la conquête des espaces.

 

FI : Si Mayotte se trouve bien à un carrefour stratégique de la région, force est de constater que ses relations diplomatiques, avec la crise aux Comores par exemple, ne sont pas toujours évidentes.

AKM : Mayotte est inscrite dans un rapport complexe avec ses voisins depuis toujours. Depuis le 15ème siècle, il n'y a jamais eu de période apaisée, Mayotte a toujours été un lieu de convoitise pour son voisinage. Moi, en tant qu'auteur, j'interpelle la jeune classe politique, les intellectuels et la presse locale, pour que les relations internationales soient mises en avant et étudiées. Les problèmes avec les Comores sont exacerbés pour éviter de regarder le reste de notre environnement régional. Il y a le pétrole ou le gaz du Mozambique, à une heure de vol, la péninsule arabique, le golfe d'Ormuz, le canal de Suez, etc. Hormis pendant la période où ils la contournaient à cause des pirates somaliens, tous les navires pétroliers passent par Mayotte. C'était aussi le lieu de passage pour le commerce du fer dans la région, à Dembéni et à Koungou, dès le Vème siècle ! Mayotte, c'est l'Europe – dont elle est région ultrapériphérique depuis 2014 – et la France dans le canal du Mozambique. Comme le disait le recteur de l'université de la Sorbonne dans une de ses publications, Mayotte a une géostratégie exceptionnelle dans le monde. Les Comores ne représentent même pas 10% de ce qu'on peut ramener ici. Si notre État a un problème avec l'État comorien, qu'il le règle là-bas. Si la France veut rayonner dans la région, elle doit se reposer sur Mayotte.

FI : Quels sont les potentiels à développer dans la région océan Indien et dans le canal du Mozambique ?

AKM : Ce n'est pas en criant dans la rue qu'on va développer le territoire. C'est en étant "calés" sur les questions internationales, en faisant des conférences, et en allant porter la voix et les intérêts de Mayotte dans les lieux de décision. Mayotte tirera son épingle du jeu avec les relations internationales. Par exemple, Mayotte n'est pas représentée avec son drapeau aux Jeux des îles de l'océan Indien, c'est inadmissible ! Mayotte ne fait pas non plus partie de la Commission de l'océan Indien. Échanger avec nos voisins et développer des accords commerciaux, c'est ça qui fera avancer Mayotte. Nous devons nous rapprocher du Kenya pour l'informatique et les nouvelles technologies, de la Tanzanie et de bien d'autres pour le sport, la culture, etc. Nous sommes les seuls à utiliser l'euro dans cette partie du monde et à pouvoir offrir des services de dimension européenne. Mayotte est un département français entouré de sept États et que quatre mers. C'est énorme. C'est aussi l'une des régions les plus anciennement naviguées du monde, et la plus stable en Afrique et au Moyen-Orient. Il n'y a pas de guerre au Kenya, ni en Afrique du sud, ni à Madagascar par exemple. Mayotte parle français, anglais, portugais, shimaoré, shibushi, etc. Il y a un potentiel inouï et inexploité ici. Nous devons exiger des Mahorais plus de formations, et du gouvernement, qu'il considère Mayotte comme un véritable tremplin dans le canal du Mozambique.

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