À Hajangoua, les habitants “sans solution” attendent les bulldozers

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Une nouvelle destruction de cases en tôle dans ce village de la commune de Dembéni doit avoir lieu ce mercredi 20 janvier. Si cette opération s’inscrit dans une démarche gouvernementale de lutte contre l’habitat indigne à Mayotte, elle risque surtout de déplacer le problème, faute de places d’hébergement ou de logement social dans le département. Reportage.

C’est dimanche. Bientôt l’heure du déjeuner à en croire le soleil qui tape le bitume de la rue Mwandzani, à Hajangoua. En contrebas, quelques rires d’enfants et les chocs de leurs petits pas sur les plaques de tôle s’élèvent de la colline où se dresse une cinquantaine de cases. La troupe hilare semble avoir trouvé un nouveau terrain de jeu entre les débris et les canapés éventrés. “Oh ! Ça rappelle des souvenirs, on venait jouer ici quand on avait seize ans, je me souviens, on grimpait à cet arbre”, s’exclame Ali* en désignant les bouts de ferraille plantés ici et là sur le tronc, derniers vestiges d’une époque révolue. Cinq ans plus tard, le jeune homme, qui vit ici avec sa mère, son beau-père et ses cinq frères et sœurs, redécouvre avec stupeur cette parcelle, alors que plusieurs bangas ont déjà été démolis par leurs propriétaires.

Mais la plus grande partie tient encore debout, au moins jusqu’au 20 janvier – soit ce jour -, où la préfecture doit venir finir le travail. Les visites de “gens de la DEAL, de l’ARS, de la police de l’urbanisme, de la mairie”, nous dit-on, et surtout un arrêté préfectoral pris le 7 décembre dernier ont mis tout le monde au parfum, il y un peu moins de deux mois. Sur la base de la loi Élan, “il est ordonné aux personnes occupants les locaux, sis au lieu-dit “Marvato”, rue Mwandzani, village d’Hajangua, commune de Dembéni, d’évacuer les lieux dans un délai maximum d’un mois et huit jours”.

 

Lutte contre l’habitat indigne

 

D’après l’enquête de l’agence régionale de santé jointe à la décision, la forte déclivité des terrains, l’absence de réseau d’alimentation en eau potable, hormis pour deux logements, le manque de ventilation, l’absence de système de collecte des déchets ou encore les risques d’incendie à cause des fils électriques créent sur ce morceau de terrain juché sur le village d’Hajangoua des “conditions d’habitations irrespectueuses de la dignité humaine, mais aussi dangereuses pour la santé publique”. Au vu de cette analyse, l’article 11-1 de la loi Élan, qui porte les dispositions particulières relatives aux quartiers d’habitat informel et à la lutte contre l’habitat indigne à Mayotte et en Guyane, permet donc au préfet d’ordonner l’évacuation des lieux. Conformément à la loi, la préfecture a toutefois obligation de proposer des solutions “de relogement ou d’hébergement d’urgence adaptée à chaque occupant”.

 

 

Une grande partie “sans solution

 

Et c’est là que ça coince, comme souvent d’ailleurs lors de ces opérations de destruction de cases en tôle que la préfecture a décidé de mener au pas de course. Car les offres de logements ne courent pas les rues, qui plus est à Mayotte. En fonction de l’enquête sociale conduite en amont par l’association Acfav, les personnes délogées peuvent se voir proposer soit un relogement en fonction de leur situation administrative et de leur niveau de ressources, soit un hébergement d’urgence, si elles ne répondent pas aux critères de relogement ordinaires – si elles n’ont pas de ressources ou sont en situation irrégulière, par exemple. “Le problème, dans ces opérations de lutte contre l’habitat insalubre, c’est que l’on se retrouve avec une majorité de personnes dans la deuxième catégorie”, explique une source sous couvert d’anonymat. “Ces personnes seront redirigées vers de l’hébergement d’urgence en fonction des places disponibles”. Soit guère plus d’une centaine de places, dont la moitié est déjà occupée… “Une grande partie risque de se retrouver sans solution, ou va devoir faire appel à des solutions personnelles”, poursuit cette même source.

 

Des délais trop court en hébergement d’urgence

 

Justement à Hajangoua, rares sont ceux qui avaient trouvé où poser leurs bagages, deux jours avant la date officielle. “La vérité, je ne sais pas, je n’ai aucune idée de ce qu’on va faire”, soupire Ali en triturant un Airpod entre ses longs doigts fin. “Oui, on nous a proposé un logement, mais c’était pour 21 jours, alors ma mère n’a pas trouvé cela raisonnable. Qu’est-ce qu’elle va devenir après ?”, interroge ce fan de rap qui a pris l’habitude de fuir l’ambiance pesante de la case pour se réfugier chez un cousin à lui, à Dzoumogné. Même son de cloche pour Mohamed*, croisé en haut de la butte, visiblement de retour du coiffeur. “Ce n’est pas qu’on ne veut pas accepter le logement, mais Trévani ? Mtsamboro ? C’est trop loin, on sait qu’on va galérer après. Et on est en pleine année scolaire, t’imagines ? Et t’as les champs à côté, t’es né ici, t’as grandi là !”, déblatère-t-il tout en époussetant les cheveux qui collent sur son torse.

 

1.600 logements sociaux en 2021

 

Contactée ce mardi, la préfecture livre un discours plus nuancé. “Toutes les personnes ont fait l’objet de propositions de relogement, mais il est vrai que seules quelques-unes ont accepté. Là, nous sommes encore en discussion avec six familles qui ont fait des demandes exorbitantes”, expose le sous-préfet et secrétaire général adjoint Jérôme Millet. Mais comme le laissaient entendre les témoignages recueillis ce dimanche auprès des habitants, seuls des hébergements d’urgence ont pu être proposés. “Cela peut être plus long que 21 jours, jusqu’à trois mois avec pour objectif de permettre à ceux qui ont un minimum de ressources d’accéder au logement social”, déroule-t-il. Une politique encore difficile à mener, mais qui devrait gagner en puissance en 2021, “car nous allons doubler le nombre de logements, pour atteindre 1.600 logements sociaux”.

 

Le malheur des uns, le bonheur des autres ?

 

Reste que pour l’heure, il faut encore se débrouiller avec les moyens du bord. “À mon sens, ces propositions d’hébergement ne respectent pas le cadre juridique posé par la loi Élan”, dénonce Maître Marjane Ghaem, avocate spécialisée dans le droit des étrangers qui suit ces opérations d’un mauvais œil depuis la promulgation de la loi. “À Kahani c’était la même chose, personne ne s’est vu proposer de relogement, seulement des places en hébergement d’urgence, souvent inadaptées.” Le risque ? Déplacer le problème un peu plus loin. Justement, derrière le centre équestre d’Hajangoua, un peu moins d’une dizaine de cases en tôle ont recommencé à fleurir, à deux pas de la mangrove. Et les nouveaux arrivants paient ce déménagement forcé au prix fort. “On s’est cotisé pour acheter ensemble ces terrains… On m’a proposé une solution pour 21 jours, je ne peux pas faire le tour de Mayotte avec mes cinq enfants sur les bras, juste pour 21 jours !”, souffle Salima*. D’après nos informations, la “magouille”, estimée à près de 40 euros le mètre carré, aura au moins fait les affaires du propriétaire…

*les prénoms ont été modifiés

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