Triste réalité que celle qui se vérifie sur le terrain au marché aux poissons de Four-à-Chaux, à Labattoir, déserté par les pêcheurs professionnels, interdits d’accès à la mer sur la base d’une directive bruxelloise. Plus aucune possibilité de se fournir en poisson frais à Mayotte. La nature ayant horreur du vide, un marché occulte prend peu à peu le relais. Le poisson se vend désormais à la sauvette, sous le manteau, en dehors de tout contrôle sanitaire. Qui gagne et qui perd dans cette démarche engagée ?
Des pêcheurs contraints par l’administration préfectorale de « pêcher dans l’air », faute d’embarcations homologuées : telle est la situation singulière dans laquelle évolue Mayotte depuis plusieurs semaines. L’expression « serpent de mer », très en usage au sein des institutions européennes, trouve ici tout son sens, car celles-ci seraient à l’origine d’une aberration dont elles seules ont le secret : « un territoire marin qui ne mangeait déjà pas assez de poisson au cours des deux dernières décennies et qui en est aujourd’hui totalement privé ».
Sous d’autres latitudes, cette situation prêterait à sourire. Ce n’est hélas pas le cas à Mayotte, territoire de 374 km² au milieu d’un océan si poissonneux que l’Europe communautaire a choisi d’en ouvrir l’accès à des navires espagnols et seychellois. En ce mois de Ramadan, l’affaire cesse d’être qualifiable de mauvaise farce pour revêtir un caractère profondément scandaleux.
Il n’y a pas assez de mots pour décrire ce qui se passe sous le regard du consommateur désabusé qui revient bredouille du quai des pêcheurs de Four-à-Chaux, sur le front de mer de Labattoir. Un ballet incessant de voitures, de cyclomoteurs, de femmes et d’hommes à la recherche d’une denrée devenue soudainement rare sur le territoire, alors que la mer tout autour en regorge.
Il a traversé à pied les trois quarts de la ville pour rejoindre le front de mer de Four-à-Chaux, en quête d’un kilogramme de poisson frais, habituellement vendu au prix fort durant cette période du calendrier religieux musulman. En vain. Depuis deux heures, pas le moindre spécimen en vue.
Des trottoirs où stationnent habituellement une ribambelle de brouettes remplies de poissons aux larges escaliers plongeant dans la mer, où s’opère d’ordinaire la criée dans un brouhaha d’acheteurs, il n’y a plus âme qui vive. Même pas un chat ou un chien errant en quête de résidus abandonnés au soleil.
« C’est ce qui s’appelle faire table rase du passé », s’insurge un syndicaliste de la profession.
Dans le narratif des pêcheurs mahorais, certains faits sont têtus
« Un mois de Ramadan, vous vous rendez compte ? Et au ministère des Outre-mer, nos parlementaires se font balader avec des explications bancales qui ne tiennent pas debout. La vérité, c’est que tous les secteurs d’activité à Mayotte ont été bradés à nos voisins réunionnais par les gouvernements précédents, qui n’ont cessé de nous chercher des poux pour imposer une réglementation toujours plus stricte d’une année sur l’autre. »
Abdallah a du mal à contenir sa colère ce jeudi après-midi. Le moins que l’on puisse dire, c’est qu’il a décidé de tout dire pour évacuer ce qu’il a sur le cœur, bien que totalement vide en cette journée de jeûne.
Il fustige autant le préfet de Mayotte que les élus du Département-Région, qu’il accuse de collusion pour nuire à la profession. Les mots qu’il emploie sont d’une dureté rare, que notre journal se gardera bien de reproduire.
Il évoque une situation dramatique de sous-emploi et d’endettement résultant, selon lui, des différentes restrictions imposées aux pêcheurs mahorais ces dernières années, indépendamment du passage du cyclone Chido le 14 décembre 2024.
« C’est ce qui leur permet aujourd’hui de quasiment tout justifier, alors que tout le monde voit bien qu’une machine infernale est lancée, avec la complicité du Département et de ses services, pour étouffer les pêcheurs professionnels locaux. Cela a commencé par une réduction drastique du nombre de pêcheurs, puis des zones de pêche, et voilà que cela touche maintenant les embarcations », s’emporte le syndicaliste.
À l’entendre, on pourrait presque se laisser convaincre de l’existence d’une machination visant à entraver la pêche professionnelle locale, sans pour autant sombrer dans une lecture complotiste.
Difficile néanmoins de ne pas lui prêter une oreille attentive lorsqu’il évoque un rouleau compresseur lancé à plein régime contre le développement de la filière pêche. La chronologie qu’il décrit donne une certaine consistance à ses propos, d’autant que les administrations mises en cause peinent à produire des éléments tangibles pour démontrer le contraire.
Certains faits sont têtus : sous prétexte de nouvelles réglementations, toute une flotte a été retirée de la mer. L’imposition d’un type d’embarcation, suivie d’une dérogation censée permettre aux pêcheurs mahorais d’importer leurs nouveaux bateaux depuis le pays de leur choix, a été stoppée net à l’arrivée des premiers prototypes fabriqués à Madagascar, refusés à l’homologation.
Après les « mabawa » importés du Brésil, place désormais au poisson du pôle Nord
Un engrenage s’enclenche désormais au détriment du consommateur mahorais. Dans l’attente d’une hypothétique résolution de cette crise, les importations se renforcent, au mépris — selon les pêcheurs — des règles que l’Union européenne prétend imposer localement.
Quid des conditions et du type d’embarcations utilisées dans les pays tiers pour pêcher ce poisson qui s’est frayé un boulevard sur le marché mahorais ? Quid du respect des normes sanitaires et des conditions de conditionnement avant d’atterrir dans l’assiette du consommateur ? Quel service est mandaté localement pour vérifier les conséquences sanitaires de ces importations ?
On se souvient qu’il n’y a pas si longtemps, un raisonnement similaire avait prévalu pour la viande importée — mavaja (cuisses) et mabawa (ailes) de poulets engraissés aux hormones et exportés massivement depuis le Brésil.
Avec l’aval du Département de Mayotte, Bruxelles préparerait ainsi les conditions du naufrage de la filière pêche locale, après avoir déjà contribué, selon ses détracteurs, à l’effondrement d’une aquaculture marine pourtant prometteuse.
D’un côté, au nom des normes techniques et qualitatives, on ferme le robinet à la pêche mahoraise ; de l’autre, l’autorisation est maintenue pour des flottes étrangères continuant d’exploiter la ressource halieutique environnante, sans contrôle apparent sur les quotas.
Lorsque le sénateur Saïd Omar Oili s’en fait l’écho dans les hautes sphères, la ministre de tutelle adopte un profil bas et renvoie la responsabilité vers le nébuleux établissement public chargé de reconstruire et refonder Mayotte.
Ce que la préfecture omet peut-être d’observer dans son entêtement à ne pas tenir compte des réalités locales, c’est que la nature ayant horreur du vide, un marché clandestin du poisson s’est installé à Labattoir, à Four-à-Chaux.
Le poisson y est vendu sous le manteau, au plus offrant, en dehors de tout contrôle sanitaire et dans une parfaite illégalité.
Reste désormais à savoir ce qu’il en est des autres marchés aux poissons de Grande-Terre.




































