Dans ce message audio laissé dans un groupe WhatsApp réunissant les professionnels de santé de l’hôpital El-Maarouf, qui observent une grève illimitée, Ahmed Abdou Karihila avait, en prévision d’un sit-in, invité ses collègues à porter des baskets au cas où ils seraient dispersés par les forces de l’ordre.
Relâché, mais pas totalement libre. C’est du moins la lecture que certains juristes font de la décision communiquée par la procureure de la République de Moroni, Saidatte Fatuma Said Boina. La magistrate a auditionné ce mercredi matin Ahmed Abdou Karihila, l’un des soignants de l’hôpital El-Maarouf, plongé depuis le 9 mars dans une grève déclenchée par les contractuels, qui réclament de meilleures conditions salariales.
Le professionnel de santé, âgé de 42 ans, a été arrêté lundi soir et a passé la nuit en garde à vue dans les locaux de la gendarmerie nationale. Le lendemain, il a été entendu, puis son dossier a été déféré au parquet de la République. Selon son avocat, la cause de son interpellation est un vocal laissé dans un groupe WhatsApp regroupant des soignants grévistes. Ceux-ci préparaient un sit-in qui devait se tenir mardi devant le portail du centre hospitalier national El-Maarouf.
Dans son message, Ahmed Abdou Karihila aurait invité les femmes à porter des baskets et des collants, et les hommes des baskets, en prévision d’une dispersion par les forces de l’ordre si elles venaient à être déployées. Sauf que le vocal n’est pas resté dans le groupe : il aurait été transféré aux autorités par un infiltré, selon l’avocat de Karihila, Maître Idrisse Mze Mogne, interrogé au parquet.
À l’en croire, son client, accusé d’incitation à un soulèvement après des propos tenus dans un cadre strictement privé, a échappé à une inculpation. En revanche, le parquet n’a pas non plus classé l’affaire sans suite. « On lui a simplement dit que le dossier était mis en attente », a déclaré l’avocat du soignant, qui a dénoncé les conditions d’arrestation de son client.
Un juriste a qualifié cette situation de « chape de plomb » pour le gréviste. « Cela veut dire qu’ils l’ont dans le viseur. Au moindre pépin, il risque d’être arrêté », a-t-il confié.
Enlèvement, terrorisme
Selon lui, Ahmed Abdou Karihila a été « enlevé » dans la nuit de lundi, vers 23 heures. « Sauf en cas de terrorisme, les arrestations ne peuvent pas intervenir entre 21 h et 6 h du matin, selon le code de procédure pénale. Or, Karihila était chez lui, dans sa chambre, avec sa famille et ses enfants, lorsqu’un habitant de son village, accompagné d’éléments de la gendarmerie, est entré et l’a emmené. Il a dormi sur place jusqu’au lendemain matin. Il a été auditionné à 9 heures », a poursuivi Maître Idrisse Mze Mogne, qui a indiqué que son client a été bien traité pendant sa détention.
L’avocat estime que la mise en attente du dossier prononcée par le parquet s’apparente à un classement sans suite. « Le procureur a la possibilité d’ouvrir une information, c’est-à-dire d’engager des poursuites, ou de classer sans suite. En tout cas, M. Karihila est libre de ses mouvements, comme si de rien n’était. Le problème, c’est que cette mise en attente va peser sur lui, car il n’osera plus poser certains actes », a nuancé le conseil du gréviste, qui dénonce cette privation de liberté de son client, alors qu’il ne fait l’objet d’aucune inculpation.
Depuis un mois, l’hôpital de référence des Comores, le centre hospitalier national El-Maarouf, fonctionne au ralenti après le déclenchement d’une grève du personnel contractuel.
Marche pacifique ce vendredi
Les soignants demandent un alignement de leurs salaires sur ceux des fonctionnaires. Actuellement, un aide-soignant est payé près de 80 euros, tandis que les infirmiers et les sages-femmes perçoivent environ 115 euros par mois.
La direction a seulement proposé une augmentation de 8 %, mais cette offre a été rejetée par les contractuels, qui affirment être près de 500 agents, y compris des fonctionnaires ayant rejoint le mouvement.
Pour pallier le manque de soignants, la direction a recruté de nouveaux agents, notamment des diplômés des écoles de santé, mais ces renforts restent insuffisants. Des patients passent de longues heures sans recevoir la visite de soignants, toujours en sous-effectif.
Aux dernières nouvelles, le dialogue était dans l’impasse, au détriment de la population, première victime de cette grève. C’est d’ailleurs pour cette raison que des associations de la société civile ont appelé à un rassemblement pacifique ce vendredi, si les autorités ne trouvent pas de solution pour faire revenir les contractuels.
La semaine dernière, les députés avaient convié les grévistes à une réunion afin de trouver une issue à la crise.
Journaliste presse écrite basé aux #Comores. Travaille chez @alwatwancomore
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