France – Comores | Mansour Kamardine : "Chacun sur son île"

France – Comores | Mansour Kamardine : "Chacun sur son île"

Quelques jours après la rencontre entre les élus mahorais et la ministre des Outre-mer, Annick Girardin, le député Mansour Kamardine revient sur la teneur des débats, en particulier sur la question de la crise entre la France et les Comores. En ligne de mire : la volonté de faire admettre le choix de Mayotte sur la scène internationale. Entretien.

 

Mayotte Hebdo : Jeudi dernier, une rencontre a eu lieu réunissant les parlementaires de Mayotte, le président du Département, Soibahadine Ibrahim Ramadani, le préfet Dominique Sorain et la ministre des Outre-mer, Annick Girardin. Ont notamment été évoquées les tensions entre la France et l'Union des Comores au sujet de Mayotte. Qu'en ressort-il ?

Mansour Kamardine : En ces 43 années de conflit sur la question de Mayotte, c'est la première fois que des élus mahorais participent à une réunion avec le Quai d'Orsay pour évoquer cette problématique. Pour nous, Mahorais, contrairement à ce que pense le ministère des Affaires étrangères, ce n'est pas un contentieux dérisoire. Souvent, les gens se sont interrogés légitimement sur le pourquoi du comment on n'arrive pas à trouver un consensus alors que l'Allemagne et la France se sont payées deux guerres mondiales et ont tout de même fini par s'entendre. Nous ne sommes pas dans la même dimension. Certes, la France et l'Allemagne se sont fait la guerre deux fois, armées, violemment, mais si elles ont réussi à faire la paix, c'est parce qu'elles ont réussi à se mettre d'accord sur l'essentiel. Cet essentiel, c'est la souveraineté, les limites territoriales. La France reconnaît les limites territoriales de l'Allemagne, l'Allemagne reconnaît celles de la France, et donc les conditions sont réunies. Aujourd'hui, s'agissant de Mayotte, l'Union des Comores refuse de reconnaître les limites territoriales de la France et de l'Europe à Mayotte, donc les conditions ne sont pas réunies pour une réconciliation et la possibilité d'envisager une relation durable.

Nous considérons, contrairement à notre diplomatie, qu'il n'y a pas de contentieux à dépasser puisqu'à chaque fois que l'on a essayé de le faire, c'est lui qui nous a dépassés. Il faut donc aujourd'hui, non pas le dépasser, mais le régler. C'est ce que nous avons dit : que ce n'était pas un contentieux dérisoire, car il s'agit des principes de souveraineté, et qu'il est temps de le régler.

 

MH : Mais dans un jeu diplomatique à deux parties, la France et l'Union des Comores, comment faire entendre raison à la partie adverse ? 

MK : Vous avez remarqué que Mayotte n'est pas un territoire sans maîtres. Mayotte appartient à l'origine aux Mahorais. Anjouan appartient aux Anjouanais, Grande Comores aux Grands Comoriens, et Mohéli aux Mohéliens. Chacun sur son île, dans son île. Il y a des limites territoriales, et sur des îles, c'est la mer. Mayotte est fière de ce qu'elle est : une île française, parce que c'est le choix de sa population, et nous ne pouvons donc pas accepter qu'une autre île considère que Mayotte lui appartient. Nous nous sommes fait la guerre du temps des sultans batailleurs parce que nous refusions d'être colonisés par Anjouan ; la Grande Comore a fait la guerre à Anjouan pour refuser d'être colonisée ; Mohéli aussi, et ainsi de suite. C'est la France qui a mis un terme aux guerres des sultans batailleurs. Ensuite, nous nous sommes trouvés dans un contentieux administratif qui nous a été imposé, et le jour où les Comores ont décidé de devenir indépendantes, les Mahorais ont choisi de demeurer français. 

Alors, comment régler la question ? On ne peut pas imaginer que quand on est un pays qui a voix au conseil de sécurité de l'Onu et qui a la puissance de feu de notre diplomatie, il ne soit pas possible de trouver avec l'Union des Comores, qui demeure un pays ami, la possibilité de convenir d'un accord, et que la souveraineté française à Mayotte ne fasse plus l'objet d'une revendication ou d'une contestation. Il faut que la France s'engage dans une démarche qui permettra de solder ce problème en utilisant les voies diplomatiques qui existent. Nous soutenons les Comores à travers sa monnaie, à travers les organisations internationales, etc., donc je crois que nous avons la possibilité de le faire.

 

MH : Selon vous, les gouvernements français successifs ont manqué de volonté sur cette question ? 

MK : Encore une fois, nous n'avons jamais été dans une posture de règlement de crise, mais dans celle de dépassement. Il faut désormais que cela change pour régler cette crise.

 

MH : Le gouvernement vous a-t-il paru réceptif à cette volonté de règlement définitif de la crise ?

MK : C'est ce que nous vérifierons dans les jours, mois et années à venir. Nous avons souhaité que les Mahorais soient associés de manière quasi-systématique aux actions qui se déroulent sur la scène internationale. Il pourrait y avoir par exemple une délégation d'élus mahorais auprès de l'Onu, de l’Union africaine, et d'autres grands .../... 

.../... ensembles, pour aller expliquer ce qu'est Mayotte. Nous pensons que la France a un problème avec son passé colonial, et qu'elle n'a donc pas le courage de regarder un pays africain dans les yeux pour dire "Les Mahorais ont fait le choix de la France." Alors qu'on y emmène et nous, nous le dirons en swahili s'il le faut, en anglais, ou en français. Nous considérons que nous sommes nos meilleurs avocats, mais encore faut-il que la France accepte de mettre à disposition sa diplomatie.

 

MH : Êtes-vous confiant sur une résolution prochaine de la crise actuelle ? 

MK : Nous avons donné notre point de vue, parlé de l'aspect historique de la question, et notamment du fait que Mayotte était française bien avant les autres îles. J'en profite pour ajouter un élément qui n'a jamais été versé au débat. On dit que les Comores sont indépendantes, et notamment suite à la déclaration unilatérale d'indépendance, mais je ferais remarquer que lors de la convocation de la Chambre des députés des Comores, qui a voté en faveur de cette déclaration le 5 juillet 1975, les quatre ou cinq parlementaires de Mayotte n'avaient pas été conviés. Ils n'y ont pas assisté. On a "oublié" de leur envoyer un avion pour venir les chercher, et donc il y a eu déclaration unilatérale d'indépendance des élus des trois îles, sans Mayotte. Mayotte a donc le droit de considérer qu'elle n'a jamais été associée à cette déclaration.

 

MH : On a l'impression que les élus Mahorais ont la volonté de prendre les choses en main, et notamment de faire comprendre à certains pays le choix de Mayotte. C'est une nouvelle façon de faire…

MK : Il s'agit d'une prise de conscience de la difficulté dans laquelle notre pays, la France, se trouve sur ce sujet. C'est une main tendue à notre gouvernement : les élus mahorais sont prêts à l'aider. Sans nous substituer à notre diplomatie, car nous n'avons pas son savoir-faire, nous pensons que nous pouvons être associés.

Jusqu'ici, la France a laissé toute la voie aux Comores pour livrer sa propre version sur la scène internationale. Et à chaque fois, notre diplomatie a été timorée, de peur d'être traitée de colonisateur. Nous, nous disons "non" : Mayotte n'est pas un pays colonisé, c'est un département français par la seule volonté de sa population. 

 

MH : Autre sujet abordé lors de cette rencontre : celui du toilettage institutionnel relatif aux compétences d'un département-région. Le terme fait peur à une partie de la population qui y voit une remise en cause du statut de Mayotte. Que pouvez-vous nous en dire ? 

MK : Moi je n'ai pas à expliquer ce qu'est ce toilettage institutionnel. Il y a un pilote sur le sujet à travers la personne du président du Conseil départemental. Je peux juste dire deux choses : nous avons unanimement convenu que ce toilettage ne doit pas être une fin en soi. Il ne doit pas être considéré comme le moteur sans lequel le développement de Mayotte ne peut se faire. Au contraire, nous considérons que nous avons, grâce à la loi Égalité réelle, un outil extrêmement intéressant pour accompagner le développement de Mayotte. La vraie question qui se pose est : "Quels sont les outils à notre disposition susceptibles d'accompagner et d'amplifier notre développement ?" La loi Égalité réelle a mis en place les contrats de convergence, qu'il faut bâtir. Nous sommes tous d'accord pour constater que 43 ans d'action n'ont pas été un franc succès, et que ce qui a été mis en place l'était certes avec l'accord des Mahorais, mais pas de leur initiative. Nous pensons qu'il est temps de changer de paradigme et de permettre aux Mahorais de donner leur vision de ce qui est bon pour Mayotte, et de demander à l'État d'accompagner. Si nous parvenons à nous entendre là-dessus, le gouvernement a proposé de mettre à disposition  quelqu'un pour nous accompagner dans cette réflexion.

Priorité doit être donnée aux infrastructures de développement : piste longue, routes, port de Longoni, numérique, etc. Sans la mobilité des personnes, des données et des marchandises, on ne pourra pas parler de développement économique. 

Ce n'est que lorsqu'on aura constaté que pour de telles ambitions, il faut modifier de manière substantielle les institutions actuelles, que nous pourrons envisager un toilettage institutionnel et des modifications à la marge, tels le nombre d'élus ou le mode de scrutin, par exemple. Mais s'il s'agit d'aller au-delà, alors il faudra revenir devant le peuple pour une consultation, comme nous l'avons fait cinq ou six fois déjà. C'est ce que j'appréhende sur cette question. Il y a un préalable : fabriquons le contrat de convergence, regardons ce qu'on peut y mettre, et demandons-nous s'il y a nécessité de toiletter. Pour appliquer le Code de la santé, le versement des retraites, et autres réformes sociales, il n'y a pas nécessité à le faire.

MH : À propos de la piste longue, le gouvernement a annoncé en juin dernier la reprise d'une étude en ce sens. Qu'en est-il ? 

MK : Le gouvernement a décidé une mission d'inspection. Elle est en cours. Elle a déjà rencontré les parlementaires, et est venue sur le territoire. Nous attendons ses conclusions. De  notre côté, les choses sont claires : nous ne pouvons pas aborder le développement de Mayotte sans une piste longue. Une piste non pas au service exclusif d'Air Austral, mais une piste qui permette à tous de se poser et de libéraliser l'espace aérien de Mayotte de manière à créer une concurrence. C'est un véritable hold-up dont sont victimes les Mahorais avec la tarification en cours.

 

 

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