Christophe Castaner : "À Mayotte, on fait du sur-mesure"

Christophe Castaner : "À Mayotte, on fait du sur-mesure"

La visite du ministre de l'Intérieur, entamée dimanche, se poursuit. Au programme, passage en revue des nouveaux effectifs de la DDSP (Direction départementale de la sécurité publique) et du dispositif citoyen des "Maillots jaunes", contrôle routier avec la gendarmerie, rencontre avec les agents du Gelic (Groupement d'enquête et de lutte contre l'immigration clandestine) ou encore visite du Centre de rétention administrative, la journée de lundi a été chargée.

 

Après une nuit passée en patrouille aux côtés de la Brigade anti-criminalité (Bac), le ministre de l'Intérieur Christophe Castaner, à Mayotte pour trois jours, a rendu visite ce lundi matin aux effectifs du commissariat de Mamoudzou. Les nouvelles unités de la DDSP (Direction départementale de la sécurité publique), la brigade cynophile ainsi que le dispositif de sécurité citoyenne du bureau Partenariat et prévention de la police nationale - les Maillots jaunes - les jeunes du service civique (18 à 25 ans) et les réservistes de la réserve civile lui ont été présentés. La Compagnie départementale d'intervention (CDI) et ses trois missions principales (maintien de l'ordre, lutte contre l'immigration clandestine et police de sécurité du quotidien) lui ont également été détaillées.

Troisième ministre de l'Intérieur à faire le déplacement à Mayotte, Christophe Castaner a assuré être venu "voir la réalité de ce territoire si particulier, avec énormément de difficultés". Venir dans le 101ème département, "c'est d'abord dire merci, à toutes celles et tous ceux qui au quotidien se mobilisent pour la paix civile, pour la protection, pour la sécurité, pour la lutte contre l'immigration clandestine". Un travail "sur-mesure" qui s'accomplit "dans des conditions dont je sais qu'elles sont difficiles", a assuré le ministre, saluant la rapidité, le volontarisme et l'esprit innovant des forces de l'ordre et de la DDSP. Il a également dénoncé la trop grande violence dans l'île, le nombre "anormalement élevé" de blessés parmi les policiers et gendarmes, et les trop nombreuses provocations et incivilités à leur encontre.  

 

6.000 véhicules et un nouveau commissariat

Après sa nuit passée dans une voiture de la Bac "usée", selon ses termes, le ministre a promis de nouveaux moyens aux policiers, notamment concernant leur parc de véhicules : "Nous avons lancé un plan d'investissement de 900 millions d'euros d'ici 2020 pour justement faire en sorte que les conditions de travail de la police soient de meilleure qualité, car je ne supporte pas l'idée que le caïd du quartier ait de meilleures conditions de travail que mes hommes. Nous avons fait une politique d'investissements majeure en matière de voitures : près de 6.000 véhicules seront commandés cette année et évidemment je veillerai à ce que des véhicules neufs viennent ici renforcer vos moyens". Autre chantier : si le commissariat a fait l'objet de travaux d'agrandissement récents, le ministre a assuré qu'il proposerait, en lien avec la ministre des Outre-mer Annick Girardin, de lancer le financement des études pour l'installation d'un nouveau commissariat à Mamoudzou, compte tenu de la croissance des effectifs. "Je souhaite pouvoir le lancer dès cette année pour que la programmation soit réalisée, le choix d'un maître d'œuvre lancé l'année prochaine et qu'on puisse rentrer dans la logique des marchés publics, dans la perspective de construire un équipement adapté à vos besoins", a-t-il assuré. Estimant qu'il fallait un grand nombre d'acteurs pour "faire le rendez-vous de la sécurité", il s'est adressé directement à ces citoyens engagés pour les remercier. "Je rajouterai devant vous, amis Maillots jaunes, il faut [aussi] de la citoyenneté [pour accompagner l'action du] ministère de l'Intérieur" a-t-il conclu.

 

Un contrôle routier pour identifier les ESI

Christophe Castaner s'est ensuite rendu sur une zone de contrôle routier vers le rond-point du collège de Majicavo ; contrôle ayant pour but principal "d'identifier des personnes en situation irrégulière", a indiqué un gendarme présent sur les lieux. Le préfet Dominique Sorain, le général Philippe Leclercq ainsi qu'un lieutenant-colonel de la gendarmerie ont expliqué au ministre de l'Intérieur les différentes missions des gendarmes mobiles. Pendant cet entretien et durant la vingtaine de minutes de la visite, des agents ont poursuivi les contrôles des véhicules et des piétons. Ainsi, en marge de la discussion avec le ministre, deux personnes a priori en situation irrégulière étaient en train d'être interrogées.

Ce dispositif a plusieurs objectifs, a détaillé le lieutenant-colonel : "Faire de la prévention de proximité, (…) de la sécurité routière mais, surtout, (…) contrôler toutes les personnes qui peuvent nous sembler suspectes". Les véhicules de chantier ainsi que les taxis sont particulièrement visés, notamment dans le cadre de la lutte contre le travail dissimulé. Outre cette opération à laquelle a assisté lundi matin le ministre, les 204 gendarmes mobiles actuellement présents sur le territoire ont d'autres missions. "On occupe (…) au moins une ou deux fois par semaine l'îlot M'tsamboro (…), passage obligé entre Grande-Terre et Anjouan", a déclaré le lieutenant-colonel au ministre. Et, "lorsque le centre de rétention administrative est plein, on a également en charge la tenue des RA [rétentions administratives, ndlr]". Cette dernière mission, "chronophage", permet toutefois d'éloigner "dès le lendemain" les clandestins vers les Comores, a souligné le lieutenant-colonel.

Mais ce dernier a insisté sur les missions de sécurisation des transports scolaires : "Dès qu'on n'y est plus, ça arrive", a-t-il déclaré, évoquant les caillassages de bus. "On a des caractéristiques de l'ordre public qui s'exercent sur l'environnement scolaire dans des proportions qui n'existent pas" ailleurs, a renchéri le général Leclercq. Entre 120 et 140 gendarmes sont mobilisés, "certains matins", dans le cadre de ce plan départemental de sécurisation, la "première mesure symbolique" du Plan pour Mayotte ayant été mise en place en avril 2018 suite à la visite d'Annick Girardin, a complété le préfet. Le ministre de l'Intérieur s'est ensuite rendu à la brigade de Koungou.

 

Plus d'agents pour le Gelic ?

"En seulement quelques mois, le travail fait ici est remarquable", a lâché Christophe Castaner alors qu'il quittait, plus tard dans la matinée et sans y avoir fait d'annonce, les locaux du récent Groupe d'enquête et de lutte contre l'immigration clandestine (Gelic), à Cavani. Il y a rencontré à huis clos les agents de cette structure inédite composée d'enquêteurs de la police aux frontières, de la police nationale, de la gendarmerie, des douanes, ainsi que des inspecteurs du travail et des finances publiques. Onze personnes au total, qui "travaillent collectivement en profondeur sur l'écosystème de l'immigration et tous les leviers économique qu'elle génère", a résumé Julien Kerdoncuf, sous-préfet en charge de la lutte contre l'immigration clandestine (Lic). Pour pérenniser la jeune unité et multiplier les saisies d'avoirs criminels et financiers, le Gelic espère pouvoir être doté de nouveaux agents.

 

Lutte contre le travail clandestin

L'unité travaille exclusivement sur "des dossiers au long cours", particulièrement dans la lutte contre le travail illégal, entretenu par des filières clandestines comoriennes, mais aussi africaines. "Il y a de nouvelles routes migratoires et c'est absolument astucieux. Le succès des programmes européens sur certaines zones d'Afrique bloque cette migration traditionnelle et fait de Mayotte une nouvelle voie d'accès", a précisé le commandant Cocheril, concédant : "Il faut aussi que l'on soit présents sur des plus petits dossiers comme les vendeurs à la sauvette, les gens qui font venir des pleins conteneurs de marchandises... Mais on ne peut pas le faire", faute d'effectifs.

Autre conséquence : le travail de l'unité se concentre en grande partie sur le secteur de Mamoudzou. Alors qu'à Mayotte, les "relais" qui organisent l'entrée des clandestins sur le territoire en leur promettant un travail, court sur toute l'île.

Mais le Gelic est confronté à un second problème, administratif cette fois. Du fait de son jeune âge, il n'est à ce jour régi par aucune réglementation officielle. En réponse, Christophe Castaner a promis un prochain "nouvel aménagement", qui devrait se traduire par un décret d'application, qui donnerait à la structure une sécurité juridique. "Cela nous permettra d'accéder à un budget à part, une formation à part et à la reconnaissance du statut des fonctionnaires qui pour l'heure sont détachés administrativement", a expliqué le patron du groupe d'enquête. "On est un peu hors-sol au niveau réglementaire".

 

Déjà 6.500 intégrations au CRA en 2019

Christophe Castaner a terminé cette journée marathon en se rendant au centre de rétention administrative (CRA), en Petite-Terre. Un passage d’autant plus obligé après l'imbroglio sur la loi Asile et immigration du 10 septembre 2018. En effet, au cours de la navette parlementaire, les élus avaient porté à deux jours le délai d'intervention du juge des libertés et de la détention concernant les rétentions administratives sur l'ensemble du territoire, sans tenir compte de la spécificité du 101ème département, dont les élus souhaitaient conserver le délai exceptionnel de cinq jours jusqu'alors en vigueur. La proposition de loi adoptée le 29 janvier, a finalement maintenu à cinq jours –  contre deux partout ailleurs – ce délai. Une exception justifiée par la pression migratoire et le manque de moyens.

Le ministre de l’Intérieur a donc visité les locaux qui accueillent les immigrés clandestins interpellés par la police aux frontières. "Nous les intégrons à n’importe quelle heure du jour et de la nuit", a expliqué Pascal Molinier, adjoint au chef du CRA. Depuis le début de l’année 2019, ce dernier a dénombré "6.500 intégrations pour 5.600 reconduites" dans les pays d’origine, sachant que près de 99 % des personnes passées le Centre viendraient des Comores voisines. En 2016, 19.753 personnes avaient été enfermées en rétention, dont 4.285 mineurs, soit 43 % du total des placements pour la France entière. Le rythme des intégrations serait en nette progression par rapport à l'an dernier, selon l’un des agents du CRA, en poste depuis 18 mois. Avant d’ajouter : "un jour, nous avons intégré 280 personnes..."

Christophe Castaner a pu découvrir, dans une chaleur étouffante, les locaux exigus du centre, de l’entrée jusqu’au poste de contrôle, qui veille sur l’ensemble du bâtiment, en plus des 84 caméras de surveillance qui quadrillent le site. "Les bagarres sont extrêmement rares", selon un agent. La durée de rétention y est très faible : moins de 24 heures. Deux repas chauds sont servis par jour et les départs se font généralement en milieu de journée. Avant de quitter les lieux, le ministre de l’Intérieur a pu s’entretenir quelques minutes avec l’association Solidarité Mayotte, qui joue un rôle essentiel dans l’exercice des droits des personnes retenues.

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