La salle d’audience B est comble ce mardi 10 mars au tribunal judiciaire de Mamoudzou. Parmi le public, des étudiants en droit venus assister à l’affaire. À la barre, deux hommes se font face : à droite, un détenu de 26 ans, incarcéré au centre pénitentiaire de Majicavo ; à gauche, un surveillant pénitentiaire de 53 ans. Tous deux sont jugés pour des violences commises l’un contre l’autre le 21 mars 2025 au sein de l’établissement.
Les faits remontent au vendredi 21 mars 2025, entre 17 h et 18 h. Au moment de la distribution du repas du soir, le détenu refuse de rendre un bol contenant du riz.
Le surveillant entre alors seul dans la cellule pour récupérer le plat. Le détenu lui assène un coup de poing, puis se saisit d’une louche et le poursuit. Il aurait également lancé le talkie-walkie de l’agent en sa direction.
Un détenu auxiliaire, chargé de distribuer les repas, intervient pour maîtriser l’agresseur et le plaque au sol. Un autre détenu tente de calmer le surveillant.
« Normalement à ce moment-là, fin de l’histoire » tranche la Présidente de la Cour. Seulement voilà, les images issues de la vidéosurveillance montrent le surveillant asséner plusieurs coups de louche au détenu alors même qu’il est immobilisé. L’objet, présenté à l’audience, apparaît d’ailleurs « bien bien tordu ».
Alertée, la gendarmerie territoriale de Koungou est chargée de l’enquête. Deux officiers de police judiciaire se présentent à l’entrée du centre pénitentiaire vers 18 h 20. L’accès leur est refusé. Selon les informations recueillies devant l’établissement, un protocole aurait existé entre le tribunal judiciaire et l’administration pénitentiaire pour empêcher l’entrée des gendarmes et privilégier une transmission ultérieure des éléments. Mais à l’examen du dossier, rien ne vient confirmer l’existence d’un tel accord. « Aucune trace de cela », relève la présidente.
À l’audience, le détenu reconnaît avoir porté un coup. Il explique avoir pris le récipient pour attirer l’attention. « Je connaissais le chef d’établissement. Je savais que si je prenais la marmite, il viendrait me voir », explique-t-il. Selon lui, il était menacé par d’autres détenus en raison du motif de sa condamnation et craignait d’être « tabassé jusqu’à ce que mort s’en suive ». Il affirme avoir été maîtrisé et ne plus se souvenir de la suite. Hospitalisé pendant quatre jours, il évoque encore aujourd’hui des douleurs aux côtes. Après les faits, il passera également 27 jours au « mitard », le quartier disciplinaire.
Le surveillant pénitentiaire, présent à Majicavo depuis l’ouverture de l’établissement en 1996 et délégué syndical CGT depuis 2006 admet, de son côté, avoir perdu le contrôle. « Je reconnais que j’ai perdu mon sang-froid, mais je ne voyais plus rien », déclare-t-il à la barre. Il évoque un climat de travail difficile et plusieurs incidents subis dans l’établissement, dont un jet d’urine au visage en 2024 resté, selon lui, sans réponse de la hiérarchie. « Peut-être que tout cela est monté… avec aussi des problèmes à la maison », ajoute-t-il. Les enquêteurs estiment qu’il aurait porté entre treize et quinze coups de louche.
La procureure rappelle alors la position particulière d’un agent de l’administration pénitentiaire. « Vous représentez la loi, l’honneur, la dignité. Vous n’êtes pas dans un combat à égalité », lui lance-t-elle. « Je vais bientôt être retraité, ce n’était pas mon intention de faire une bêtise comme ça », répond-il. « On parle d’un délit, on est au-delà de la bêtise », réplique la magistrate.
La procureure insiste sur le principe du monopole de la violence légitime détenu par l’État. « Les citoyens confient cette violence à l’État pour faire régner l’ordre. La question est de savoir si elle est légitime et proportionnée », souligne-t-elle.
La défense du surveillant rappelle-elle la réalité du quotidien carcéral à Mayotte. Après plus de trente ans de carrière dans l’administration pénitentiaire, son client aurait réagi sous le coup de la provocation et de l’émotion.
Tandis que l’avocat évoque l’excuse de provocation reconnue par le droit pénal et permettant une réduction de la sanction, la tension monte brusquement. Le détenu se met à hurler, bras en l’air en direction de l’avocat. Les gendarmes interviennent et le font sortir de la salle d’audience, sous le regard médusé des étudiants présents. « Vous venez d’avoir la démonstration qu’il peut être provocateur », reprend alors l’avocat. Le détenu, exclu de la salle et qui n’était pas assisté d’un conseil, ne pourra plus reprendre la parole avant le délibéré.
Le tribunal finit par reconnaître les deux hommes coupables des violences. Le détenu est condamné à quinze mois d’emprisonnement avec mandat de dépôt, alors que le parquet en avait requis trente-six dont douze avec sursis probatoire. Le surveillant pénitentiaire écope quant à lui de vingt-quatre mois d’emprisonnement, dont douze mois avec sursis, la partie ferme étant aménagée sous bracelet électronique. La procureure avait demandé une peine de douze mois entièrement assortie d’un sursis probatoire.
Le détenu devra en outre verser 1 500 euros au surveillant au titre du préjudice moral. L’agent pénitentiaire devra, de son côté, verser 2 000 euros au détenu pour le même motif.
Cette décision clôt un nouvel épisode des tensions récurrentes qui traversent le centre pénitentiaire de Majicavo. Le dossier avait d’ailleurs été renvoyé une première fois après la mutinerie survenue début septembre 2025, au cours de laquelle cinq agents avaient été agressés et l’établissement bloqué. « La semaine suivant la mutinerie, il ne m’avait pas semblé pertinent de retenir l’affaire », rappelle la présidente. Une situation encore récemment évoquée lors de la visite du garde des Sceaux Gérald Darmanin à Mayotte au mois de février.
Passionnée par la petite et la grande histoire d'hier et d'aujourd'hui j'aime raconter le quotidien des personnes qui fondent un territoire.




































