À Tsoundzou 2, l’insécurité s’est installée dans le quotidien depuis des années, la peur est devenue une émotion normalisée par ses habitants. Mais depuis ces derniers mois, face à des cambriolages en série, des agressions en pleine journée et des vols organisés même en journée, les riverains témoignent d’un profond sentiment d’abandon face à une situation jugée hors de contrôle. Entre peur et solidarité, ils tentent de s’adapter.
Autour de la rue des Manguiers, rue des Floralies, résidences Cannelier, Muscadier, Giroflier 1 et 2… À Tsoundzou 2, il suffit de quelques minutes d’absence pour que tout bascule. Emmanuelle, installée depuis seulement quatre mois, en a fait l’expérience. « 30 minutes d’absence dans la journée… ce fut suffisant pour un cambriolage », confie-t-elle, dans un sourire affligé. Arrivée récemment à Tsoundzou, elle dit manquer de recul, mais un constat s’impose déjà : « Depuis que je suis là, il y a une série de cambriolages. Je n’ai jamais vu de présence de gendarmes ou de policiers, alors qu’à Mamoudzou on les voit à tous les coins de rue. » Dans ce secteur, les récits s’accumulent et se ressemblent.
Cambriolages de jour comme de nuit, intrusions, tentatives répétées. Rien n’est nouveau mais depuis quelques mois, la situation devient « étouffante » pour Soulaimana. Lui, ne dort plus dans sa chambre : « Depuis un mois, je dors dans un hamac installé dans le salon avec les chiens. Entre les visites nocturnes et les cambriolages, je ne me sens plus en sécurité. » Nostalgique d’une Mayotte sans craintes permanentes, l’île a pour lui changé de visage : « J’ai connu Mayotte étant enfant, je suis parti puis revenu. Mes souvenirs sont loin de la situation actuelle. Aujourd’hui je reviens sur une île que je ne reconnais plus. Ça paraît normal et intégré dans les habitudes de vie d’être volé et agressé. Je veux partir ».
Des victimes livrées à elles-mêmes
Dans un sondage réalisé dans un groupe de « voisins vigilants » qui comptent une centaine de personnes, 19 habitants rapportent avoir porté plainte; 17 ont eu leurs véhicules volés, 13 personnes ont été cambriolées ; 8 ont été victimes d’intrusion sans vol, une personne s’est fait voler des chiots. Rémi raconte la destruction de son véhicule, laissé depuis des mois à l’abandon faute de prise en charge. « Il y a quelques mois, des délinquants ont détruit ma voiture. L’épave est toujours visible en bas du bâtiment Cannelier. L’assurance n’est toujours pas venue la récupérer malgré mes nombreuses relances ». Plus grave encore, certains témoignages évoquent des agressions physiques.
Dans le secteur des résidences Giroflier, un habitant a été attaqué en pleine journée. « Il rentrait chez lui en poussant son vélo. Ils l’ont blessé au couteau et lui ont pris son téléphone. » Cette année aussi, une agression est survenue Rue des Palmiers 2. Les habitants dénoncent un manque de réactivité dans le traitement de leurs plaintes : « La police ne se déplace pas et refuse parfois de prendre des éléments qui pourraient servir d’indices », assure un riverain. Même lorsque des pistes concrètes existent, les interventions restent rares. « Une voisine avait un traceur GPS dans son scooter volé. Elle a localisé l’engin et appelé la police. Réponse : “trop dangereux, on ne peut pas se déplacer dans ce secteur”. Plusieurs habitants affirment que certaines zones, comme les hauteurs de Passamaïnty, seraient difficilement accessibles aux forces de l’ordre. Au fil des années, certains disent avoir entendu des propos de la Brigade anti-criminalité (BAC) qui illustre, selon eux, un sentiment d’impuissance généralisé : « Un jour, on m’a dit : “Si vous en attrapez un et que vous le frappez trop fort, ne nous appelez pas.»
Une quarantaine de vols estimés en six mois
Sur les six derniers mois, les habitants estiment à une quarantaine le nombre de vols ou tentatives visant des deux-roues dans le secteur. Les vols de scooters semblent s’être industrialisés. Portails soulevés, chaînes sciées à la disqueuse : rien ne semble dissuader les auteurs. Renaud, résident depuis plus de vingt ans à Mayotte dont deux ans et demi à Tsoundzou 2, en a fait les frais à plusieurs reprises.
« En trois mois, on m’a volé deux scooters. Pourtant, j’avais des chaînes homologuées. Ils ont soulevé mon portail, scié les attaches. J’ai renforcé, acheté de nouvelles chaînes… trois mois après, ils sont revenus. » Selon lui, la répétition des faits ne laisse plus de place au doute. « En cinq mois, il y a eu une quinzaine de vols dans le quartier. C’est un business ». Une situation d’autant plus difficile à accepter qu’il dénonce un manque de suivi. « Ce qui me gêne, c’est qu’il n’y a pas d’enquête malgré la récurrence. » Face à lui, les réponses des forces de l’ordre sont perçues comme impuissantes, voire désabusées. « On m’a dit : “Rentrez votre scooter dans votre maison » » Aujourd’hui, Renaud envisage de quitter le quartier. « C’est dommage, parce qu’en soi, il n’est pas déplaisant. »
« Les taxis refusent même de monter dans certaines zones »
Lydia, administratrice d’un groupe de « voisins vigilants », observe une nette dégradation depuis plusieurs années. « On n’est pas beaucoup aidés, alors on s’organise entre nous. On partage les informations, les alertes, ce que chacun voit ou entend. » Ce groupe est devenu essentiel pour la sécurité du quartier. « Quand quelqu’un se fait voler, il prévient les autres. On signale les dangers, les mouvements suspects. » Mais cette solidarité ne suffit pas à masquer l’évolution du climat. « Avant, dans cette zone que l’on appelait le “jardin des épices”, il y avait quelques vols, mais rien de comparable.
Aujourd’hui, on ne compte plus. » Elle décrit une transformation rapide et profonde : « Les agressions dans la rue sont devenues fréquentes. Les vols à l’arraché aussi. Des bandes circulent, parfois avec des chiens. Les taxis refusent même de monter dans certaines zones. » Les habitudes ont changé. « Je ne marche plus à pied, ou alors sans rien sur moi. On a peur d’être isolé. » Elle-même a été victime d’un vol de scooter. « C’est trop récurrent. » Au-delà des vols, ce sont aussi les tentatives d’intrusion en pleine journée qui inquiètent. « Avant, il y a six ans, on n’avait pas peur de laisser son appartement. Aujourd’hui, ils forcent les portails, tentent d’entrer pendant que les gens travaillent. » Pour Lydia, le basculement est brutal. « En un an, l’ambiance a changé. On a perdu en tranquillité. » Si elle devait faire un choix aujourd’hui, elle n’hésiterait pas : « Nous sommes mutés donc nous allons quitter Mayotte mais si on était resté, on aurait quitté Tsoundzou. Pourtant, on aimait notre village. On s’y était fait des amis. »
Vivre avec la peur
À Tsoundzou, la peur s’est installée dans les gestes les plus simples. Fermer son portail, rentrer chez soi, se déplacer à pied : autant d’actes devenus sources d’angoisse. « Je ne dors plus la nuit », lâche une habitante, résumant à elle seule le sentiment général. Entre résignation et entraide, les habitants continuent de vivre, mais autrement. Dans ce quartier la solidarité est devenue une nécessité, une réponse collective à une insécurité qui, elle, ne cesse de gagner du terrain.




































