À Dzoumogné, chronique d’une année sous tension pour le centre d’enfouissement

À Dzoumogné, le centre d’enfouissement reçoit chaque jour les ordures ménagères de toute l’île. Un flux continu, indispensable à l’équilibre sanitaire de Mayotte. Depuis le passage du cyclone Chido, le site a été soumis à une pression continue, marquée par des dégâts sur les installations puis une instabilité du casier historique.

L’installation de stockage de déchets non dangereux (ISDND) est exploitée par Star Urahafu, filiale de Suez Outre-mer, dans le cadre de la délégation de service public confiée par le SIDEVAM. Créée en 2013, la société gère à la fois les quais de transfert répartis sur l’île et le centre d’enfouissement. Chaque jour, les déchets collectés à Mayotte transitent par quatre quais — Badamiers, Hamaha, Kahani et Malamani — avant d’être acheminés vers le site. En régime normal, environ 300 tonnes de déchets sont traitées quotidiennement. Après Chido, certaines journées ont dépassé les 1 000 tonnes.

À Dzoumogné, chronique d’une année sous tension pour le centre d’enfouissement
Sur le casier numéro 2, un camion vide les déchets, un tracteur les étales et une pelleteuse recouvre provisoirement de terre les zones non utilisées pour éviter les départs de feu.

La délégation de service public, attribuée en 2014, devait initialement s’achever fin 2023. Mais à l’approche de l’échéance, les signaux d’alerte s’accumulent : crise de l’eau, barrages routiers, tensions sociales, et surtout un casier d’enfouissement — le casier 1 arrivé en fin de cycle. « On était vraiment en fin d’exploitation », reconnaît Ambroise Permalnaïck, directeur de Star Mayotte. Le risque de rupture de service devient trop important. L’État, le SIDEVAM et l’exploitant actent alors une prolongation exceptionnelle de la DSP d’un an puis de trois, jusqu’en 2027, en contrepartie du financement étatique d’un nouveau casier, le casier 2.

Les travaux démarrent à l’été 2024. Le 13 décembre, l’alvéole du casier 2 est réceptionnée. Le 14, le cyclone Chido frappe Mayotte. La violence des vents est extrême. Les protections latérales du casier et des géomembranes, encore à nu, sont arrachées. Dès le 16 décembre, une décision s’impose : remettre temporairement en service le casier historique numéro 1 pour éviter l’accumulation incontrôlée des déchets sur l’île.

Dix jours plus tard, le 26 décembre, le centre d’enfouissement est de nouveau pleinement opérationnel. Il n’y aura pas de rupture totale de service. « La gestion de crise, elle est avec tous les acteurs. Nous, on a tout fait pour éviter la rupture de service. Après le cyclone, les conditions sanitaires auraient été catastrophiques », résume Ambroise Permalnaïck.

La pression se reporte alors sur les quais de transfert. Conçus pour du transit, ils deviennent des zones de stockage prolongé. À Hamaha, qui absorbe habituellement près de 25 000 tonnes par an, le quai est entièrement soufflé par le cyclone et restera inutilisable jusqu’en mars. Les déchets sont stockés au sol.

En parallèle, les réparations du casier 2 s’engagent. « On a eu beaucoup de chance dans notre malheur », reconnaît le directeur ; les géomembranes sont disponibles à La Réunion et quatre conteneurs sont expédiés vers Mayotte entre Noël et le jour de l’An. « Les partenaires reviennent sur site. On ne s’est pas sentis laissés tomber, au contraire. Ils ont mis un point d’honneur à revenir », souligne la direction. Le 26 février, le casier est réparé. Le 13 mars, l’exploitation du casier 2 peut enfin débuter.

À Dzoumogné, chronique d’une année sous tension pour le centre d’enfouissement
Un tracteur recouvre provisoirement le sommet du casier numéro 1 de terre.

C’est alors qu’apparaissent des mouvements de terrain sur le casier 1. Sur le pourtour, les équipes observent un décrochage du massif de déchets. Ce qui est d’abord perçu comme une fissure s’avère être un tassement accompagné d’un possible glissement. L’exploitation est immédiatement arrêtée. Le site est situé à flanc de colline, et le risque connu : plus le volume de déchets augmente, plus le coefficient de sécurité diminue. « L’idée initiale, c’était d’exploiter le casier 2 jusqu’à un certain niveau pour qu’il vienne en appui sur le casier 1 et assure sa stabilité », explique l’exploitant. Le tassement intervient avant que cet équilibre ne soit atteint.

Le danger est accentué par la présence des géomembranes, susceptibles de créer des plans de glissement avec la pluie. Par précaution, toute exploitation du casier 1 est stoppée.

Des expertises sont lancées. Une étude contradictoire est confiée au BRGM, qui confirme globalement les analyses initiales, avec quelques recommandations supplémentaires. La solution retenue est la construction d’une digue de butée de 50 000 m³ de terre, tassée au pied du casier 1 pour empêcher tout mouvement. En parallèle, une couverture provisoire est mise en place sur le pourtour afin de limiter les infiltrations d’eau à l’approche de la saison des pluies.

Depuis, le site est placé sous surveillance permanente. Chaque semaine, un drone survole le casier et génère des milliers de points GPS analysés dans un logiciel de suivi. Des relevés topographiques réguliers complètent le dispositif. « Toutes les semaines, on regarde la courbe, on essaye de tirer des conclusions », explique l’exploitant. Les données sont transmises aux services de l’État et toute intervention fait désormais l’objet d’une autorisation préalable.

À ces enjeux géotechniques s’ajoutent des risques plus quotidiens, comme les incendies. « Les gens ne se rendent pas compte que laisser une batterie ou une pile de lithium dans les déchets peut avoir de vraies conséquences pour les collaborateurs », alerte Ambroise Permalnaïck. Les départs de feu sont traités en urgence, par étouffement entre des couches de terre.

Sous les déchets, le site continue de produire du gaz, capté puis brûlé en torchère, faute de volumes suffisants pour produire de l’électricité. Les lixiviats sont traités par osmose inverse et, depuis plus d’un an, ne sont plus rejetés dans le milieu naturel mais réutilisés pour les chantiers et le nettoyage des engins.

En 2025, le site a traité 111 000 tonnes de déchets, bien au-delà des 85 000 tonnes prévues à l’origine et des 100 000 tonnes de l’autorisation préfectorale initiale. « On a le client qui a besoin de vider ses déchets, la réglementation et nous, notre capacité », résume l’exploitant.

Dans le scénario initial, les casiers 1 et 2 devaient permettre une exploitation du site jusqu’en 2042. Cet horizon reste atteignable, mais il dépend désormais de choix collectifs : réduction des déchets, amélioration du tri et développement de nouvelles filières de traitement. Sans amélioration du tri à la source, la pression restera forte et la durée de vie du site se réduira mécaniquement.

L’État pousse à réduire l’enfouissement. Le foncier est rare à Mayotte, les possibilités d’extension limitées. Le SIDEVAM travaille sur un projet d’unité de valorisation énergétique, un incinérateur à horizon de six ans, ainsi que sur une refonte globale de la politique déchets.

La délégation de service public prendra fin en juin 2027. Un nouvel appel d’offres est attendu. « On a démontré une certaine expertise. On a montré qu’on pouvait compter sur nous », affirme la direction. D’ici là, à Dzoumogné, les équipes continuent d’avancer, souvent dans l’ombre, parfois au bord de la rupture. « Ce n’est pas facile de venir le matin et de constater tous les jours les problèmes », confie Fatima Bacar, directrice adjointe.

À Dzoumogné, le centre d’enfouissement continue de fonctionner sous étroite surveillance. Après le cyclone, puis les difficultés de stabilité du casier historique, le site est entré dans une phase de vigilance permanente. Sa capacité à durer dépend désormais d’un équilibre fragile : maîtrise des volumes, amélioration du tri et mise en œuvre des projets de valorisation des déchets.

Amelie Constant
Journaliste

Passionnée par la petite et la grande histoire d'hier et d'aujourd'hui j'aime raconter le quotidien des personnes qui fondent un territoire.

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