Alternative Police à Mayotte : “Le ministère de l’Intérieur finit par nous stigmatiser”

Alternative Police à Mayotte : “Le ministère de l’Intérieur finit par nous stigmatiser”

Plusieurs semaines après la mort de Georges Floyd survenue aux États-Unis lors de son interpellation dans des conditions particulièrement violentes, Christophe Castaner a expliqué vouloir revoir les techniques de défense des forces de police. Une annonce qui a immédiatement fait monter au créneau tous les syndicats du secteur, parmi lesquels Alternative Police. À Mayotte, Aldric Jamey, gardien de la paix de la police nationale en poste à Mamoudzou depuis un an et demi, en est le porte-voix et le secrétaire départemental.

Flash Infos : Lundi, Christophe Castaner annonçait que la technique d’étranglement serait proscrite pour les forces de l’ordre lorsqu’une nouvelle méthode serait trouvée. Pourquoi Alternative Police défend, localement et nationalement, le maintien du recours à l’étranglement, pourtant très décrié ?

Aldric Jamey : Il faut savoir que c’est la technique la moins dangereuse et la plus efficace qu’on connaisse parce que ça permet d’éviter instantanément d’échanger des coups lors d’une interpellation, et ça permet aussi à l’interpellé de ne pas pouvoir atteindre son arme lorsqu’il en porte une. Aujourd’hui, il n’y a aucun fait de mort provoqué par la technique d’étranglement en elle-même lorsqu’elle est correctement pratiquée. Cette décision a été prise par des individus qui ne sont pas des policiers, qui ne sont pas de gens de terrain et qui ne connaissent pas la réalité d’une intervention avec un individu violent qui ne se laisse pas faire. Par exemple, lors de ma toute première opération de police, nous avons pu désarmer grâce à une clé d’étranglement un individu qui avait agressé plusieurs personnes au couteau. Il a pu être interpellé sans qu’il n’y ait eu de blessure. Le ministère de l’Intérieur explique ne plus vouloir faire enseigner la clé d’étranglement en école de police et envisage d’étudier d’autres techniques avec un groupe de travail sans même concerter ni les syndicats ni les formateurs de technique professionnels, qui sont les spécialistes en la matière... Il y a déjà beaucoup de gestes qu’on nous apprend à l’école de police et dont on ne se sert jamais sur le terrain. Certains sont presque irréalisables face à une personne forte, droguée ou alcoolisée, à moins de pratiquer des sports de combat depuis plusieurs années.

FI : Le remplacement de l’étranglement par l’usage du taser a été évoqué par le ministre de l’Intérieur. Pourquoi cette alternative inquiète-t-elle les syndicats de police ?

A. J. : L’étranglement est un geste technique, professionnel. Il permet de maîtriser un individu qui veut prendre la fuite ou tout simplement qui ne se laisse pas menotter et ça ne blesse personne. Le taser, c’est une arme que l’on doit employer en cas de légitime défense, car ça peut être dangereux, il y a un cadre légal, un protocole administratif à respecter, il faut faire intervenir les pompiers. Et surtout, ça coûte très cher. Je ne vois pas comment on pourrait équiper chaque fonctionnaire de police d’un taser.

FI : Dans ce contexte, Alternative Police, entre autres, a invité les policiers à ne plus intervenir sur des interpellations à risque. Le syndicat a également proposé aux agents de rédiger une main courante ou un rapport pour signaler leur incapacité à travailler en toute sécurité. Est-ce suivi à Mayotte ?

A. J. : En effet, nous avons proposé de ne plus interpeller un individu qui ne se laisse pas faire. L’idée c’est de dire que, puisqu’on veut nous retirer le droit d’utiliser des techniques qui ne blessent pas, on n’interpelle plus pour ne pas créer plus de problèmes. Aujourd’hui, les mouvements politiques

accordent beaucoup d’importance aux affaires comme celle de la mort d’Adama Traoré, même s’il s’agissait de gendarmes, et le ministère de l’Intérieur finit par nous stigmatiser. Notre ministre, qui est censé être le premier flic de France, ne nous protège pas, ne nous défend pas, mais pendant ce temps, le gouvernement ne fait rien dans les zones de non-droit où il y a régulièrement des actes de violence. Donc plusieurs collègues, partout en métropole, ont décidé que s’ils ne pouvaient pas interpeller un individu dans les bonnes conditions, ils rentreraient au service en laissant la personne partir. À Mayotte, où on est relativement peu touchés par le sujet du racisme et des violences dans la police, ça ne s’est pas encore fait pour l’instant parce que nous avons quand même une conscience professionnelle et que nous ne pouvons pas arrêter les interpellations.

FI : Justement, pour limiter les dérives et les violences lors des interpellations, Alternative Police milite pour que chaque policier soit équipé d’une caméra-piéton, à l’instar d’une poignée d’agents de la police municipale de Mamoudzou..

A. J. : Le problème aujourd’hui, c’est qu’on voit beaucoup de vidéos circuler sur Internet, mais elles sont tronquées. Oui, il y a des dérives et des violences. Concernant les États-Unis, je pense que comme tout le monde est armé, une personne qui ne se laisse pas interpeller peut devenir très dangereuse. En France, il y a aussi des fonctionnaires de police qui pètent des câbles et qui font n’importe quoi, ou simplement des mecs qui n’ont rien à faire dans la police, mais ça reste minime. Il y a plus de trois millions d’interventions de police en France par an, dont 1.400 signalements à l’IGPN chaque année. Si on équipait chaque agent de caméra-piéton, on pourrait garder une trace de chaque intervention. On pourrait voir du début à la fin le comportement de la personne interpellée, mais aussi celui du policier. Ça permettrait déjà d’empêcher certains comportements, d’un côté comme de l’autre, mais ça peut aussi permettre d’identifier plus facilement l’auteur de certains faits, notamment lorsqu’on arrive sur des barrages et que les jeunes prennent la fuite. À Mamoudzou, il y a sûrement déjà ce genre de caméras, mais je n’en ai jamais vu... Il faut dire que c’est de l’argent, du matériel à entretenir, alors que l’administration aujourd’hui regarde beaucoup les dépenses.

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