Dépendante des importations et de l’énergie thermique, Mayotte pourrait subir de plein fouet les répercussions économiques du conflit au Moyen-Orient. Hausse du prix du pétrole, tensions sur les routes maritimes, spéculation : l’ampleur de l’impact dépendra surtout de la durée de la crise. Analyse avec Philippe Jean-Pierre, expert en prospective territoriale, Innovation et en stratégie de développement des territoires.
À des milliers de kilomètres des zones de combat, Mayotte pourrait pourtant ressentir rapidement les secousses du conflit au Moyen-Orient. « Plus un territoire est petit et dépendant de l’extérieur, plus il subit les chocs internationaux », résume Philippe Jean-Pierre, économiste basé à La Réunion. L’île repose en grande partie sur une production d’électricité issue de centrales thermiques alimentées par des hydrocarbures importés. Une flambée du prix du baril de pétrole se traduirait donc mécaniquement par une augmentation des coûts de production, de transport et, in fine, des prix à la consommation.
Dans une économie fortement dépendante des importations, notamment pour les biens de première nécessité, la hausse des coûts logistiques pourrait rapidement se répercuter sur le panier des ménages. « C’est dans ces moments-là que l’on mesure notre vulnérabilité », souligne-t-il.
De la crise ponctuelle au choc durable
Selon lui, tout dépendra de la durée du conflit. « Si l’on passe d’une crise ponctuelle à un choc qui s’installe dans le temps, les effets seront bien plus profonds. » À court terme, les conséquences pourraient être limitées ou quasi nulles. Mais si le conflit devait durer plusieurs mois, les prochains cycles de production intégreraient déjà la hausse des coûts de l’énergie et du gaz dans leurs prix de vente, car au-delà des hausses immédiates du carburant, c’est l’ensemble de la chaîne de production qui pourrait être affectée. Autre risque : celui des comportements spéculatifs. Face à l’incertitude, certains acteurs économiques pourraient être tentés d’anticiper les hausses et d’augmenter leurs tarifs. « Les logiques spéculatives apparaissent très vite dans ce type de contexte », prévient-il.
Des routes maritimes sous tension
Les inquiétudes concernent également les voies de navigation stratégique, notamment autour du canal de Suez. En cas de perturbations prolongées, les navires pourraient être contraints de contourner la zone en passant par le cap de Bonne-Espérance, allongeant les délais et renchérissant les coûts de transport. Pour Mayotte, île éloignée des grands hubs commerciaux, la situation est particulièrement sensible. « Être une île est un inconvénient : les bateaux ne nous priorisent pas. » Toutefois, un scénario alternatif pourrait émerger. Si les routes commerciales évoluent durablement, l’Océan Indien pourrait retrouver une position plus centrale dans les échanges mondiaux. Mayotte pourrait alors diversifier ses partenaires et se tourner davantage vers l’Afrique australe plutôt que vers Dubaï. « Cette partie du monde est aujourd’hui en clignotant orange. Il faut peut-être envisager de nouveaux importateurs », estime-t-il. Selon le rapport de l’IEDOM basé sur l’année 2024, les importations en provenance du Proche et Moyen‑Orient représentent 9,6 % du total des importations de Mayotte contre 4 % provenant de l’Océan Indien avec La Réunion, l’Afrique du Sud et Maurice en tête. La Chine, elle, consolide sa position de troisième pays exportateur sur l’île (5,4 % du total). Les importations provenant de l’Afrique (hors Océan Indien) demeurent très faibles et ne représentent que 1,6 % du total des importations sur l’île.
L’enjeu de la résilience
À ce stade, il reste trop tôt pour établir des prévisions définitives. Les incertitudes géopolitiques demeurent fortes. Les actions militaires et les menaces sur la navigation créent un climat d’insécurité qui peut également influencer les assureurs maritimes, avec des répercussions indirectes sur les coûts des marchandises.
Si l’État pourrait être amené à jouer un rôle d’amortisseur, ses marges de manoeuvre budgétaires restent contraintes. « On peut attendre un soutien public, mais à quel prix en termes d’endettement ? Il faudra surtout apprendre à renforcer notre résilience. » Dans un contexte mondial instable, Mayotte se retrouve ainsi confrontée à une réalité structurelle : sa dépendance énergétique et commerciale demeure son principal talon d’Achille.
Quelles solutions ?
Selon l’ADEME, dans son rapport spécifique sur l’autonomie énergétique en Zones Non Interconnectées (ZNI) à horizon 2050, « pour réduire sa vulnérabilité, Mayotte pourrait exploiter davantage ses ressources locales d’énergie renouvelable, notamment le solaire, la biomasse et la géothermie ». Un mix énergétique diversifié permettrait de diminuer la dépendance aux importations et de stabiliser les coûts, même en cas de hausse du pétrole sur les marchés internationaux.
Développer des capacités de stockage et un réseau adapté pour assurer une alimentation en énergie stable même en cas de forte variabilité de production est possible « en améliorant l’efficacité des bâtiments et en adoptant des pratiques de sobriété, Mayotte pourrait réduire sa consommation globale et rendre son système électrique plus résilient aux chocs extérieurs. » Pour atteindre cet objectif, des investissements importants sont toutefois cruciaux. L’ADEME estime un budget de 800 millions d’euros jusqu’en 2050 pour que Mayotte concentre un niveau suffisant d’autonomie pour résister aux crises mondiales. Un coût colossal qui pourrait, selon l’étude, être compensé à long terme par la réduction des coûts d’importation de combustibles fossiles.


































