En déplacement à Mayotte du 25 au 27 février, Christophe Millet, président du Conseil national de l’Ordre des architectes, est venu échanger avec les élus, les services de l’État et les professionnels autour des enjeux de reconstruction, d’adaptation aux risques naturels et de structuration de la profession sur le territoire.
Flash Infos : Quel est le sens de votre déplacement à Mayotte ?
Christophe Millet : L’objet de la visite du Conseil national ici, à Mayotte, est de préfigurer ce que pourrait être un Ordre régional des architectes. Aujourd’hui, il existe un ordre régional dans chacune des régions de France dont un ordre Réunion-Mayotte.
Avec la régionalisation de l’île, on pourrait imaginer dans les mois qui viennent avoir un ordre Réunion et un ordre Mayotte, comme étant le 18ᵉ ordre régional que je dois coordonner.
L’avantage serait d’avoir une représentation locale sous tutelle du ministère de la Culture et une identification des architectes ici. Nous en avons environ 35 identifiés, mais ils sont sans doute 70 ou 80 à travailler régulièrement à Mayotte.
Le rôle de l’Ordre est d’être au service des élus, pour leur apporter de l’ingénierie culturelle et de l’aide publique. Cela permettra aux élus d’avoir une représentation locale des architectes pour accompagner leurs décisions.
F.I. : Lors de vos rencontres, quels points ont particulièrement émergé sur la manière de reconstruire et d’aménager à Mayotte ?
C.M. : Le fruit de nos échanges, c’est de rappeler que la notion quantitative et l’urgence, notamment en matière de production de logements, ne doivent pas mettre à mal la qualité.
Un logement mahorais, historiquement, n’est pas un logement européen. Le rapport à l’extérieur n’est pas le même. Par exemple, un balcon de huit mètres carrés n’a pas nécessairement d’intérêt ici.
Il ne faut pas importer les modèles, mais la méthodologie, c’est-à-dire la capacité à organiser, à structurer et à aller vite. En revanche, il faut puiser dans les ressources locales et dans l’expression de la culture mahoraise pour traduire cela en architecture.
C’est précisément pour cela que la création d’un ordre régional à Mayotte est importante. Il permettrait d’être aux côtés des pouvoirs publics pour réinitier un véritable volet d’architecture locale.
L’ordre local aurait vocation à gérer les aspects propres au territoire, c’est-à-dire mobiliser les architectes qui connaissent Mayotte, son climat, ses usages, sa culture, et les mettre à disposition des établissements publics.
F.I. : Mayotte a récemment obtenu une ATEx sur le bambou. Quelle place peuvent prendre ces matériaux locaux dans la reconstruction ?
C.M. : L’enjeu, c’est le développement des filières locales. C’est une forme de résilience pour l’île de pouvoir se construire, se reconstruire et s’entretenir avec des ressources et des artisans locaux.
Le bambou, la pierre, la terre, la brique, le bois existent ici et ont façonné l’architecture vernaculaire. Il faut, par une impulsion politique, recréer des chaînes de valeur qui permettront aux architectes de puiser dans ces ressources pour proposer des bâtiments qui alimentent d’abord une économie locale.
Mais il y a aussi la question de l’acceptabilité, la volonté des mahorais à vivre dans des bâtiments qui sont faits avec ces matériaux-là. Si la modernité européenne est attendue à Mayotte, c’est normal, il faut la comprendre. Mais la modernité ne se traduit pas par des bâtiments en béton. La modernité n’est pas le béton. Elle se traduit par la capacité à faire vivre une économie locale et une identité territoriale.
F.I. : Mayotte est-elle prête face aux risques naturels ?
C.M. : Sur les sept risques naturels, il y en a six qui sont concentrés à Mayotte. Seules les avalanches ne concernent pas l’île.
Un travail de cartographie des risques naturels est en cours pour permettre d’appréhender le développement futur en tenant compte des risques. Donc le futur Mayotte est prêt.
Mais le Mayotte déjà là non, puisqu’il y a encore des personnes qui vivent dans des zones exposées à plusieurs risques.
La solution, c’est un plan pluriannuel pour l’avenir de Mayotte, mais aussi une meilleure connaissance du territoire par les mahorais puisque quand on connaît son territoire, on ne s’implante pas là où c’est dangereux. C’est le rôle de l’État et des permis de construire – qui ne sont pas utilisés alors qu’ils sont obligatoires – qui permettront de s’assurer que les implantations se feront dans de bonnes conditions.
F.I. : Quel bilan faites-vous après ces trois jours sur le terrain ?
C.M. : Je compare avec ma venue il y a deux ans, avant le passage du cyclone Chido. À l’époque, on me disait souvent : « Ici, c’est compliqué, mais c’est comme ça, on ne peut rien faire. »
Deux ans après, j’ai senti un enthousiasme, que ce soit de la préfecture, des architectes, du CAUE, du rectorat ou des personnes rencontrées.
Il y a une envie de faire mieux et différemment. Une volonté de respecter les normes et d’essayer de faire évoluer les choses. Cet enthousiasme, c’est le bilan que je fais.
Passionnée par la petite et la grande histoire d'hier et d'aujourd'hui j'aime raconter le quotidien des personnes qui fondent un territoire.




































