Logements sociaux à Mayotte : enquête sur un modèle importé qui inquiète

Des promesses de logements modernes pourraient très vite se transformer en cauchemars quotidiens, vecteurs de problèmes de diverses natures dans un avenir proche. Les logements sociaux, dont la construction se limite au strict minimum, constituent l’une des promesses phares des candidats aux élections municipales du mois prochain. Si le compte n’y est pas du tout, et que l’offre ne risque pas de sitôt d’avoir la capacité d’absorber la demande colossale du territoire, ces promesses électorales ont de très fortes chances de rester sans suite, car jusqu’à présent, les annonces budgétaires formulées n’ont aucune chance d’être au rendez-vous.

« Il faut arrêter de stigmatiser chaque fois les étrangers présents et les primo-arrivants sous prétexte qu’on ne sait pas où les loger. Singapour et Hong Kong sont surpeuplés : on ne compte même plus le nombre de personnes qui y vivent au mètre carré, et pourtant, il y a chaque année plus de monde qui s’y ajoute ! Nous n’avons qu’à construire des tours, normées antisismiques et anticycloniques, et le problème de la surpopulation à Mayotte sera réglé », avance un candidat de gauche aux responsabilités à Mayotte.

Hélas, il n’est pas le seul à s’inscrire dans cette trajectoire. Certains maires locaux n’hésitent pas à les vendre à leurs administrés comme un remède miracle contre la crise du logement sans précédent que connaît Mayotte depuis ces dix dernières années. Les candidats aux élections municipales du mois prochain ne sont pas en reste.

Et pourtant, les logements sociaux sont loin d’être ce qu’ils sont supposés être. Construits en R+2 ou R+3 par la Société Immobilière de Mayotte (SIM), ce type de logements a depuis changé de format : ils sont désormais pensés plus denses et plus hauts afin d’y accueillir un nombre plus élevé de ménages. Certaines collectivités locales appellent même de leurs vœux la construction de tours HLM, au nom de la modernité et du développement.

Un grand paradoxe au moment où les communes de métropole cherchent à s’en débarrasser et où leur démolition devient la norme dans les grandes métropoles françaises. À peine quelques exemples sont visibles ici et là, comme dans les quartiers Toutouroucha et Marzouk à Labattoir, visibles depuis les barges de la DSTM au quai Issoufali, sur le rocher de Dzaoudzi.

En Afrique, le béton utilisé à toutes les sauces continue d’être perçu comme « LA RÉFÉRENCE » en matière d’évolution. Mais ce qui est bon et justifié en Asie, en Europe ou dans les Amériques ne l’est pas forcément pour une île comme Mayotte, quand bien même serait-elle actuellement confrontée à une explosion démographique.

Des investissements et un nombre de logements très en dessous des besoins de la population

En seulement trente ans, l’habitat traditionnel mahorais a quasiment disparu (hormis quelques cas évolutifs en briques de terre, dites « cases SIM », dont certains spécimens, en guise de témoins, ont fort heureusement survécu à la violence du cyclone Chido). Malheureusement, la production de logements a connu un arrêt brutal pendant plus d’une décennie.

En parallèle, les fondamentaux de la société traditionnelle ont volé en éclats sous l’effet de la monétarisation progressive et de l’augmentation du marché de l’emploi. S’il est légitime pour tout un chacun d’aspirer à un meilleur cadre de vie, la réflexion sur l’évolution de l’habitat traditionnel mahorais n’est pas allée au-delà de celle conduite précédemment par la SIM dans les années 1980.

Copier tous azimuts ce que l’on voit ailleurs est devenu la norme acceptée par tous, quitte à tomber dans une absence totale d’homogénéisation et de marquage identitaire, ce qui n’arrange absolument rien. Les coûts de construction ne cessent d’exploser, au même rythme que les banques locales accordent leurs prêts immobiliers. Pourtant, tous les jeunes actifs ne sont pas en capacité de se loger, car la demande est trois à quatre fois supérieure à l’offre (30 000 demandes officiellement enregistrées en 2023).

Il en résulte des listes d’attente vertigineuses, en particulier chez les jeunes couples désireux de s’éloigner de leurs cercles familiaux pour gagner en indépendance, ainsi que chez les jeunes célibataires en quête de logements modernes à l’occidentale.

La Caisse des dépôts et consignations a annoncé fin 2024 une enveloppe de 30 millions d’euros pour construire 2 600 logements sociaux (dont 1 500 d’ici l’année prochaine) et 13 000 mètres carrés d’équipements publics (scolaires, culturels, etc.).

La SIM a depuis été rejointe par une nouvelle structure en 2024, appelée AL’MA, indépendamment d’autres projets émergents ici et là dans certaines collectivités locales, notamment dans le cadre de l’ANRU, à Kawéni et à La Vigie, en Petite-Terre.

Bien avant de se lancer dans une course effrénée visant à construire plus de logements sociaux que les autres — alors même que de nombreuses familles sont parties vivre à La Réunion ou dans l’Hexagone en quête de logements décents — le Ramadan 2026 met en évidence des situations que l’on ne s’attendait pas à trouver sur un territoire insulaire tel que Mayotte.

Des désagréments similaires à ceux que l’on connaît déjà en métropole et dans les outre-mer

Ces logements sociaux font apparaître des problèmes similaires à ceux déjà observés dans les banlieues métropolitaines et dans d’autres départements ultramarins. Ils sont inadaptés au mode de vie classique des Mahorais.

Plafonds de balcons couverts de suie à cause des grillades répétées — mode de cuisson privilégié pour certains aliments —, bruit infernal dans les couloirs et les cages d’escalier, odeurs de cannabis qui embaument l’air et indisposent les riverains, jets d’eaux usées sur les résidents des appartements situés au rez-de-chaussée depuis des balcons au quatrième étage, sans oublier les éternels problèmes de voisinage que tous ces éléments génèrent régulièrement.

À cela s’ajoute une grande insécurité, notamment dans les garages en sous-sol, mal conçus, sous-éclairés, avec des portails défectueux qui ne sont jamais réparés. Des personnes étrangères à ces immeubles viennent squatter des places de parking, au risque de bloquer pendant des heures les entrées et sorties des véhicules des résidents.

Un cocktail explosif rappelant de tristes souvenirs en métropole, notamment en matière d’insécurité chronique, qui ont souvent conduit à des écarts de langage de la part de personnalités politiques, dont certains sont devenus célèbres, comme « le Kärcher » de Nicolas Sarkozy alors ministre de l’Intérieur.

Comme dans ces territoires hexagonaux devenus la référence des élus mahorais en matière de développement et d’aménagement, ces logements sociaux sont dépourvus de ce qui fait l’essentiel des standards de la vie familiale ou collective à Mayotte.

« En raison du climat, les gens sont habitués à vivre à l’extérieur, dans une cour ou des espaces dédiés. Il n’en est absolument rien. Il suffit de passer deux heures en ces lieux pour s’en rendre compte. Aucun air de jeux pour les enfants : les mamans sont obligées de faire deux à trois kilomètres à pied pour trouver des espaces insuffisants au regard de la demande », confie Yasmina Abdoulkader, résidente de Marouzoukou à Labattoir.

Les cours de ces immeubles sont exposées à des va-et-vient incessants jusqu’à très tard dans la nuit, générant des nuisances pour les travailleuses et travailleurs devant se lever tôt le matin.

À défaut d’une réflexion poussée sur l’évolution de l’habitat à Mayotte

D’autres résidents se plaignent des conséquences de ces situations sur leur état de santé et leur sérénité, et n’hésitent pas à déménager au profit d’habitations plus classiques.

Il faut dire que le clientélisme politique a conduit à certaines aberrations notables. Des élus ont facilité l’accès à ces logements sociaux à des personnes disposant déjà de logements personnels qu’ils ont ensuite mis en location, tout en vivant eux-mêmes en appartement social.

Beaucoup ont fini par les abandonner en raison des conditions de vie qu’ils y ont trouvées, notamment la cohabitation — comme en métropole — avec d’autres populations auxquelles ils n’étaient pas habitués.

« Parfois, l’on se demande si nos élus ont les yeux ouverts sur les réalités qui les entourent. Ils nous donnent l’impression de cesser d’être Mahorais dès qu’ils s’installent sur un siège de pouvoir. Ils ne cherchent jamais à connaître les conditions de vie des populations, encore moins à les améliorer. Pourtant, leur recherche de qualité de vie est la même que celle de tout un chacun sur cette île », s’étonne Abdillah Ousséni, un autre bénéficiaire de ces logements sociaux.

Originaire d’une localité du nord de l’île, il affirme n’avoir pas d’autre choix pour se loger que ces immeubles sociaux.

Il est clair qu’il y a urgence à revoir les règles de conception et de réalisation de ces tours que certains candidats aux municipales 2026 vendent à leur électorat, si l’on veut anticiper les difficultés que vivent déjà d’autres élus à 10 000 kilomètres du lagon de Mayotte.

Outre les crises passées et présentes, l’île s’expose à des problèmes nouveaux, de grande ampleur, dont elle pourrait très bien se passer si les élus faisaient preuve de davantage de clairvoyance.

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