À Mayotte, des situations dramatiques que l’on aurait pu anticiper

Des désastres à répétition causés par les eaux de pluie auraient pourtant pu être évités, selon des bureaux d’études mahorais. Malgré une actualité fortement marquée par les élections municipales en cours, les dégâts provoqués par les pluies diluviennes de ces derniers jours ne manquent pas de préoccuper certains acteurs locaux et les usagers. Les torrents de boue qui se sont déversés sur les routes de Kawéni, de Koungou et d’autres localités ont une cause commune : ils sont liés aux actions humaines et non pas seulement à des phénomènes naturels incontrôlables.

Outre le cas exceptionnel du cyclone Chido en décembre 2024, les pluies de mousson, redevenues régulières et durables ces dernières années, rebattent les cartes de l’aménagement du territoire à Mayotte. Cette situation n’est pas sans risques pour la population, notamment celle installée dans des zones à risque, mais aussi pour les élus locaux au regard de leurs responsabilités civiles et juridiques.

Pas plus tard que la fin de la semaine précédente — il y a une dizaine de jours —, les images d’eaux de pluie dévalant les pentes des collines entourant la zone industrielle de Kawéni, ainsi que dans d’autres localités du département, diffusées sur les réseaux sociaux, ont provoqué une grande inquiétude au sein de la diaspora mahoraise en métropole et dans les Outre-mer. Nombreux sont ceux qui ont craint pour la vie de leurs proches restés sur le territoire, se remémorant les heures les plus sombres du cyclone Chido.

« Mais qu’est-ce qui se passe là-bas, au pays ? Est-ce à nouveau un cyclone qui a sévi ? Donnez-nous des informations, s’il vous plaît. Y a-t-il des morts ? » Ces interrogations ont été récurrentes tout au long de la semaine dernière, surprenant certains de nos concitoyens qui ignoraient encore l’ampleur des dégâts causés par les eaux de pluie et les tonnes de boue ayant envahi les routes nationales, départementales ou communales de Grande-Terre.

Passé le premier choc provoqué par ces images spectaculaires et apocalyptiques, beaucoup ont pu constater la situation par eux-mêmes en se rendant sur place. Kawéni, haut lieu du commerce dans la commune chef-lieu, a été particulièrement fréquenté, notamment en cette période de fin de Ramadan, de foires commerciales et de soldes précédant l’Aïd el-Fitr.

En ces lieux comme ailleurs, des questions se posent avec insistance : à quel niveau le système a-t-il failli ? Comment n’a-t-on pas été en mesure d’anticiper une telle situation ? Les bureaux d’études sont aujourd’hui dans la ligne de mire de certaines populations locales, car ils sont censés éclairer les responsables politiques et administratifs à l’origine de la commande de certains ouvrages hydrauliques.

« Ce qu’on appelle communément des caniveaux à Mayotte sont avant tout des ouvrages maçonnés. Par conséquent, l’eau ne peut y entrer que s’il n’y a que de l’eau. Pour que cela fonctionne correctement, des ouvrages de tête doivent être construits en amont afin de filtrer cette eau. Or ces dispositifs sont presque inexistants sur le territoire aujourd’hui », explique un responsable d’un bureau d’études installé sur place depuis plusieurs décennies.

Il souligne également une autre problématique : la demande récurrente des élus locaux, souvent justifiée par des raisons de sécurité des usagers, d’installer des caniveaux fermés.

Un service minimum dans les études techniques

Dans une telle configuration, on construit normalement des avaloirs pour permettre à l’eau de pénétrer dans ces caniveaux. Or, selon lui, ces dispositifs sont inexistants ou très peu nombreux, et lorsqu’ils existent, ils sont souvent sous-dimensionnés.

Le dimensionnement des ouvrages hydrauliques détermine pourtant la vitesse d’écoulement des eaux en amont. Celle-ci peut être régulée, notamment grâce à la plantation d’arbres. Mais à Kawéni, ces derniers ont souvent été remplacés par des « bangas » sauvages en tôle ondulée, ce qui accélère les eaux de ruissellement et favorise les inondations dans les zones environnantes.

Un phénomène qui tend à s’aggraver d’année en année sur l’île, en raison d’une priorisation des coûts les plus faibles par les commanditaires des ouvrages.

« Les bureaux d’études locaux, qui connaissent bien le terrain, ont pratiquement tous fermé. On leur préfère désormais des établissements installés hors du territoire, qui méconnaissent les réalités locales. Depuis environ huit ans, ils sont privilégiés au motif qu’ils produisent des rapports bien rédigés et facilement compréhensibles pour les élus. Mais, dans les faits, ils s’avèrent souvent défaillants dans les calculs. Ils se contentent parfois d’utiliser Google au lieu de se rendre régulièrement sur place, et livrent des calculs erronés faute de connaître la qualité des sols », poursuit-il.

Selon ce professionnel, la pratique consistant à livrer des pré-études et des avant-projets sommaires (APS) reposant sur des données approximatives serait désormais courante chez plusieurs bureaux d’études intervenant à Mayotte depuis l’extérieur, y compris parmi les plus connus.

« Pour réaliser des économies, ils effectuent le strict minimum et demandent ensuite aux grandes entreprises locales, qui disposent d’ingénieurs en leur sein, de compléter ces études. Mais celles-ci sous-estiment souvent les ouvrages nécessaires. Dès lors, il n’est pas étonnant que certaines entreprises voient leur chiffre d’affaires doubler, alors même que nous traversons une période de crise », ajoute-t-il.

Autre circonstance aggravante pour Mayotte : la tendance des collectivités locales à multiplier les études, parfois en en commandant de nouvelles alors que des études similaires existent déjà dans leurs archives.

Dans le cas précis de la zone industrielle de Kawéni, il dénonce un changement de configuration tous les dix ans à l’initiative des administrations.

« Il y a une trentaine d’années, d’excellents ingénieurs de la DEAL avaient déterminé, après des études approfondies, que cette zone devait rester agricole. Ils avaient installé des barrières permettant aux eaux de s’infiltrer dans les sols afin d’alimenter les nappes phréatiques. Mais lorsque ces barrières cèdent, l’écoulement des eaux de pluie n’est plus maîtrisé : elles prennent rapidement de la force et se déversent sur les routes », conclut-il.

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