Ramadan 2026 : est-il possible de consommer des produits frais à Mayotte ?

L’heure n’est pas encore à la ruée vers les pommes de terre, les bananes et les songes importés de Tanzanie ou de Madagascar, ni vers les fruits à pain et le manioc introduits illégalement par Kawasa depuis Anjouan. À quarante-huit heures de l’entrée dans le mois de jeûne, le consommateur mahorais commence à s’interroger sur le sort qui lui sera réservé cette année, un an après le passage du cyclone Chido et la disette qui a marqué le Ramadan 2025. Une expérience que tous les musulmans de l’île préfèrent oublier, tant les privations alimentaires avaient été difficiles à vivre.

À l’approche du mois sacré du Ramadan, l’état de l’agriculture refait surface dans le débat public à Mayotte. Par principe et par coutume, les fidèles aiment ne se priver de rien à l’heure de la rupture du jeûne, privilégiant les produits locaux à la nourriture importée. Mais cela reste souvent une théorie. Confrontée à une société de consommation d’inspiration occidentale, la ménagère mahoraise a depuis longtemps adopté de nouvelles habitudes alimentaires et culinaires. La facilité l’emporte sans doute sur la recherche d’authenticité.

L’incapacité du monde agricole mahorais — du moins celui qui opère dans la légalité — à produire suffisamment pour répondre à la demande n’est pas étrangère à ce changement rapide des habitudes alimentaires. On en vient ainsi à s’alimenter n’importe comment, surtout chez les plus jeunes, plus sensibles aux tentations de la « malbouffe » promues par certaines enseignes.

« Il faut aussi souligner un manque évident de contrôle sur la composition des prix. On vous dira que le commerce est libre de fixer ses tarifs et que la clientèle est libre d’acheter ou non, mais tout système a ses limites. Comment expliquer l’expansion d’un tel Far West en si peu de temps ? Ni le prix du carburant ni d’autres indicateurs économiques ne justifient cette inflation. Même les effets du cyclone Chido, aujourd’hui derrière nous, n’expliquent pas cette situation », déplore Mathoir Mohamed Abdou, venu collecter des dons à la sortie d’un centre commercial pour les plus démunis.

Membre d’une association d’entraide musulmane, il se soucie particulièrement de pouvoir satisfaire les besoins alimentaires des ménages sans ressources, de plus en plus nombreux sur l’île.

« Beaucoup de nos concitoyens n’osent pas manifester leur détresse. Il faudrait que certaines structures redoublent d’efforts en ce mois béni pour leur venir en aide », confie-t-il.

Deux de ses collègues septuagénaires abondent dans son sens et évoquent à leur tour la situation de l’agriculture locale, laissée pour compte faute de financement et de coordination publique.

Pour un véritable plan de relance de l’agriculture mahoraise

« On ne comprend rien à l’action publique dans ce domaine. Même le monde agricole semble s’éloigner des véritables enjeux de Mayotte. À trois reprises, l’ancien président du Conseil général, feu Younoussa Bamana, a décrété une année de l’agriculture. De vastes ressources financières ont alors été allouées à ce secteur, et les résultats ont été probants. Conclusion : c’est la volonté qui manque aujourd’hui à ses successeurs pour relancer ce secteur », observe Saïd Hamissi, habitant des hauteurs de Cavani-Mtsapéré.

Il se souvient de l’époque où les Mahorais produisaient une partie de ce qu’ils consommaient. Certes, la population a été multipliée par quinze en quarante-cinq ans, mais l’espace agricole, lui, n’a pas autant diminué.

« La même Chambre d’agriculture existe toujours, tout comme les deux administrations — étatique et départementale — chargées du secteur. Mais quels plans concrets ont-elles mis en place ? On ne parle que de trois ou quatre exploitations agricoles privées, qui survivent péniblement, sans soutien conséquent pour se développer. »

Saïd Hamissi déplore également que les responsables locaux multiplient les déplacements à l’étranger pour “s’inspirer” des réussites agricoles voisines, sans jamais mettre en œuvre les leçons apprises.

« Des techniques utilisées ailleurs pourraient être adaptées ici. Tout le monde se déclare agriculteur pour espérer toucher des subventions, mais personne n’est capable de vous vendre un régime de bananes quand il le faut. Résultat : ce qui pousse naturellement devient un produit de luxe. »

Très informé, « le papy » de Cavani-Mtsapéré remarque que l’heure est aux préparatifs pour le Salon de l’agriculture à Paris…

À quand le recours aux nouvelles technologies pour développer sérieusement l’agriculture à Mayotte ?

« Les médias vont encore vanter la vanille mahoraise et ses médailles, mais jamais on ne parle de sa production à grande échelle pour créer des emplois. De la salade, encore de la salade, comme si rien d’autre ne poussait ici ! On fait venir des produits de Madagascar, des Comores, d’Afrique, alors qu’ils pourraient très bien être cultivés à Mayotte. J’ai honte de voir à la télévision des reportages sur le gingembre ou le café de Madagascar alors que rien n’est fait chez nous », s’indigne encore Saïd Hamissi.

Reprenant la parole, Mathoir Mohamed Abdou insiste sur l’urgence de reboiser l’île après les ravages du cyclone Chido en 2024, afin d’éviter une sécheresse dévastatrice.

« On nous impose une multitude d’interdictions et d’études avant d’agir. On dirait qu’il y a une volonté planifiée de laisser Mayotte sombrer dans l’oubli, le sous-emploi et la dépendance totale aux importations — donc à la vie chère sans fin », affirme-t-il, amer.

Il regrette que les autorités évoquent sans cesse les dégâts des eaux de pluie dans le lagon ou les zones urbanisées, sans jamais parler de reboisement massif le long des cours d’eau pour retenir et canaliser cette eau.

« On oublie que certaines cultures, comme le poivre, nécessitent des supports végétaux. Mayotte, l’île aux parfums, a fait autrefois la gloire du basilic, du patchouli ou du vétiver. Pourquoi ne pas redonner vie à ces filières ? On encourage les jeunes à planter des pommes de terre alors que leur culture exige des surfaces qu’on n’a pas ici. »

Pour lui, il serait impensable de renoncer au développement d’une agriculture sérieuse, moderne et durable à Mayotte. Une agriculture respectueuse des normes sanitaires, certes, mais surtout capable de nourrir les Mahorais dans le respect de leurs traditions et de leurs besoins.

Journaliste politique & économique

Mayotte Hebdo de la semaine

Mayotte Hebdo n°1116

Le journal des jeunes

À la Une