Nul besoin d’une Saint-Valentin pour se voir offrir un collier de fleurs à Mayotte. Culture ancestrale qui se perpétue à travers le temps pour certains, art de vivre sous les cocotiers pour d’autres, le collier de fleurs n’est plus seulement un symbole de bienvenue sur l’île : il est devenu un véritable business qui fait vivre des familles entières. Entre tourisme, mariages, fêtes religieuses, manifestations politiques et cérémonies officielles, cette tradition a pris une valeur marchande tant elle est prisée des Mahorais et de leurs visiteurs, qu’ils soient de passage ou installés de longue date.
En Polynésie, on travaille la fleur de frangipanier, le tiaré, l’hibiscus, les feuilles de cocotier ou de polypode. À Mayotte, c’est le jasmin qui domine, sur un fond de feuilles de basilic et de pétales de rose. Pour les initiés, il est l’« or blanc » qui justifie le surnom de l’île : « l’île aux parfums », popularisé par les tour-opérateurs du salon du tourisme de la Porte de Versailles à Paris dans les années 1980. Depuis la nuit des temps, cette fleur odorante, probablement rapportée d’un lointain Orient des Mille et Une Nuits, occupe une place primordiale dans le protocole d’accueil à Mayotte.
La fleur du foyer et du raffinement
D’abord réservée aux hôtes de marque, monarques, nobles et visiteurs venus d’au-delà des mers, la fleur de jasmin a peu à peu pris une dimension plus intime, au cœur même de la vie conjugale.
« Chaque cour se devait d’avoir au moins un plant de jasmin, et à défaut, un plant collectif dans chaque quartier », se souvient Hadidja Magagouwa, nonagénaire du quartier Mbouyoujou à Labattoir. « Pour nous, cueillir la précieuse fleur était un rituel quotidien, essentiel à la préservation du foyer familial, indépendamment des grandes occasions qui nécessitaient le respect d’un protocole hérité de nos anciens. »
Tout comme on apprenait autrefois aux adolescentes à coudre et à broder, on leur enseignait aussi les différents usages du jasmin et des plantes à parfum locales. C’était un critère essentiel dans la bonne tenue d’un foyer : pour les massages de l’époux, pour son bain nocturne, ou pour embaumer le lit afin qu’il dorme paisiblement, plongé dans les volutes de jasmin, de rose, de basilic et de patchouli.
Selon Hadidja, la quantité et la variété de fleurs utilisées différaient selon les événements. Pour un usage quotidien, elles servaient à parer la maîtresse de maison, qui pouvait les porter en cascade sous forme de collier ou en ornement dans les cheveux, maintenues par un peigne en plastique recouvert d’un filament doré.
Un coût à l’unité qui n’a cessé d’évoluer depuis 50 ans
Deux variétés de jasmin étaient les plus courantes : le petit blanc et le petit rosâtre. On y ajoutait parfois le Fou m’tsanga, fleur d’un arbre enduit d’une pâte de bois de santal arrosée de lotion Pompeia ou Rêve d’or. Le recours à ces ajouts, coûteux à l’époque, fut à l’origine de la commercialisation du jasmin travaillé.
Les femmes les plus astucieuses parsemaient le lit conjugal d’une nuée de fleurs de jasmin pour assurer à leur époux un sommeil apaisé. En saison sèche, une variété sauvage, le Koukoumba, prenait le relais : plus résistante à la chaleur, mais aussi plus rare. Sa cueillette, minutieuse et collective, se faisait avant le lever du soleil pour préserver son parfum délicat.
Le collier de fleurs, et celui de jasmin en particulier, a connu un nouvel essor dans les années 1980. Introduit massivement dans les cérémonies officielles, il était incontournable lors des visites ministérielles — celles de Jacques Chirac, Édouard Balladur, Lionel Jospin, Nicolas Sarkozy, François Hollande ou Emmanuel Macron. Le collier de jasmin représentait alors un poste budgétaire significatif pour les services protocolaires.
Vendue entre 10 et 20 €, la pièce — selon la qualité du jasmin — cette tradition florale a vu son prix grimper sans relâche, à la manière de l’or rue Vivienne à Paris. Les quantités produites sont impressionnantes, sans commune mesure avec celles écoulées à l’aéroport de Pamandzi ou à la gare maritime internationale de Dzaoudzi. Le Conseil départemental de Mayotte pouvait parfois accumuler plusieurs milliers d’euros de dettes auprès de particuliers ou d’associations locales, situées entre Petite-Terre et Grande-Terre. De nombreux producteurs cherchaient à devenir fournisseurs officiels de la collectivité.
Un objet de mode soumis aux tendances
Symbole de distinction jadis, le collier de jasmin est aujourd’hui un accessoire de mode, parfois en voie de banalisation. En période électorale, la demande explose, entraînant une flambée des prix. Le succès est tel que des intermédiaires — essentiellement des femmes — se sont spécialisées comme « rabatteuses », cherchant et réservant le jasmin directement auprès des foyers producteurs.
Face à cet engouement, le Conseil départemental a mis en place, il y a environ trois ans, un programme de soutien financier à la filière. Le collier se décline désormais en version naturelle ou synthétique (made in China), avec de nouvelles nuances et variétés importées : jasmins pourpres, bleus, jaunes, roses foncés, etc.
D’autres fleurs exotiques viennent enrichir les compositions : frangipaniers multicolores, bougainvilliers, Alamandas mauves et jaunes, dahlias ou zinnias. Chaque producteur rivalise d’innovation, parfois sur commande spéciale, notamment en période de campagne électorale, où la précieuse pépite blanche devient un symbole de prestige.
Autour du cou, dans les cheveux, en couronne, à la boutonnière ou sur un veston, il se décline en formes diverses selon les circonstances. Présent à toutes les fêtes, il symbolise la joie des retrouvailles et la coquetterie mahoraise — particulièrement visible lors des campagnes électorales et des cérémonies d’investiture des candidats aux municipales 2026.
Avis donc aux experts-comptables : le collier de jasmin est, désormais, un poste comptable à ne pas sous-estimer !
Journaliste politique & économique




































