Un an jour pour jour après le début du premier confinement, le préfet de Mayotte, Jean-François Colombet, revient en exclusivité pour Flash Infos sur cette crise sanitaire sans précédent qui a paralysé à deux reprises l’ensemble de l’île aux parfums pendant de longues semaines. Le délégué du gouvernement évoque sans détour la prise de certaines de ses décisions mais aussi les conséquences économiques et hospitalières. Entretien.
Flash Infos : Le 16 mars 2020 au soir, le président de la République, Emmanuel Macron, annonce la mise en place du premier confinement national dès le lendemain. Comment avez-vous accueilli cette décision à 8.000 kilomètres de Paris ?
Jean-François Colombet : Immédiatement, nous avons cherché à ne pas avoir un système différencié de la métropole. Il fallait prendre le même pas pour mettre à profit les six semaines d’avance que nous avions. Pour rappel, le premier cas déclaré à Mayotte arrive le lendemain de l’annonce du confinement (en réalité, le 14 mars, ndlr.). Nous avons plaidé auprès de la ministre des Outre-mer de l’époque, Annick Girardin, pour bénéficier d’un soutien logistique et humain, à l’instar des militaires, le moment venu. Il ne fallait en aucun cas faire comme si nous n’étions pas concernés par l’épidémie et appliquer les mêmes mesures.
FI : Avec le recul, était-ce réellement la bonne décision à adopter pour le 101ème département ? Pourquoi ne pas avoir élaboré une stratégie similaire à celle des autres territoires insulaires, notamment d’un point de vue aérien, le moyen de circulation privilégié pour la propagation du virus ?
J.-F. C. : La fermeture de l’aéroport a été très critiquée. La restriction du trafic commercial est intervenue le 25 mars, soit huit jours après le début du confinement. Cette mesure a été efficace, même si beaucoup l’ont jugée non-pertinente. Elle nous a obligés à nous adapter en termes d’approvisionnements avec la mise en place d’un pont aérien : nous avons missionné dix agents pour la gestion du fret, qui est par moment monté jusqu’à 90 tonnes par semaine, soit près du double de l’envoi hebdomadaire.
Puis, nous avons rapidement commencé la commande de masques, en lien avec le conseil départemental, pour permettre aux Mahorais de se protéger, alors que la doctrine à Paris était de marteler que cela ne servait à rien. Or, quelques jours après leur distribution, nous nous sommes rendus compte que la courbe commençait à fléchir…
FI : Si la décision de suspendre les vols a pu être vue comme abusive par certains, d’autres ont regretté qu’elle n’intervienne pas plus tôt pour éviter le brassage des enseignants, rentrés en métropole pour les vacances scolaires…
J.-F. C. : Quand nous refaisons l’histoire à l’envers, les choses sont plus simples. Quand nous gérons une crise inédite comme celle du Covid-19, il faut savoir peser le pour et le contre entre ce qui est souhaitable et ce qui est possible. Si nous avions suspendu les vols commerciaux plus tôt, nous aurions bloqué 10 à 20.000 personnes en métropole. À ce moment-là, la circulation du virus n’était pas homogène sur le territoire national. L’épidémie circulait activement dans l’Est de la France. Il aurait été injuste d’interdire aux autres régions de voyager.
Et puis vous avez vu le remue-ménage pour rapatrier 80 Mahorais de l’Union des Comores et une soixantaine d’autres de Madagascar et la polémique du confinement au RSMA (régiment du service militaire adapté) à leur retour… La décision parfaite n’existe pas, il faut rentrer dans l’équilibre avantage-inconvénient !
FI : D’un point de vue général, quel bilan tirez-vous de cette dernière année si particulière ?
J.-F. C. : La plupart de mes collègues préfets ont simplement dû gérer une crise sanitaire, point à la ligne. À Mayotte, nous avons dû faire face à une crise globale : sanitaire, humanitaire, économique et sécuritaire ! Très respecté au cours des trois premières semaines, le confinement a provoqué une vraie crise alimentaire et a coûté 3.000 emplois (les natifs de l’étranger, les femmes, les personnes âgées de 30-49 ans, les non-salariés et les employés à domicile sont les principaux concernés, ndlr.)… Si le tissu économique est résilient, la plupart des entreprises se remettait à peine de la crise exceptionnelle de 2018. C’est la raison pour laquelle nous avons activé dès le 19 mars la cellule territoriale de continuité économique pour [les] protéger. Et il ne faut pas non plus oublier la disparition de l’économie informelle et l’arrêt des éloignements décidé par l’Union des Comores.
FI : Quel est votre plus grand regret ?
J.-F. C. : De mon point de vue, tout arrêter brutalement, y compris le fonctionnement des entreprises, était une « erreur ». Il existe d’autres options, notamment celles retenues lors du deuxième confinement, qui ont permis à l’économie de continuer à tourner. Les chantiers des logements, de l’eau, des écoles sont primordiaux ! Nous ne pouvons pas nous en passer…
Avec l’expérience et le vécu, le maintien de l’économie a du sens. Cela n’a pas empêché au confinement d’être efficace. Si chacun applique le respect des gestes barrières et le port du masque, nous maîtrisons l’épidémie. Compte tenu du caractère éruptif de l’île et de sa jeunesse, la population a bien compris que la meilleure solution face à la propagation du virus est elle-même. Nous avons réussi à modifier nos habitudes et à nous adapter.
FI : Quel moment le plus marquant retenez-vous de cette gestion de crise en tant que préfet ?
J.-F. C. : Sans aucun doute, quand j’ai visité les services de réanimation ! J’ai vu le dévouement et la compétence des personnels soignants du centre hospitalier de Mayotte, mais aussi la détresse des familles. Ce type de rencontres permet de résister à toutes les revendications catégorielles, notamment venant de ceux qui considèrent que sauver leur propre activité, c’est sauver Mayotte, alors que des habitants sont en train de mourir. Il faut avoir à l’esprit les proches qui souffrent. Alors oui, il y a des problèmes économiques et sociaux majeurs sur le territoire, mais au-delà de cela, il y a aussi la vie humaine. La protéger, c’est aller vers des décisions qui peuvent heurter.
FI : La crise sanitaire a mis en exergue la limite des capacités hospitalières, qui ont été mises plus d’une fois à rude épreuve. Cela a-t-il permis de mettre un coup d’accélérateur dans le dossier du second hôpital ?
J.-F. C. : Personne n’a perdu cet objectif de vue. La décision a été prise et annoncée en octobre 2019 lors de la venue du président de la République. Près de deux ans sont passés, mais l’autorité sanitaire n’a pas chômé sur le sujet. Construire un hôpital est un chantier lourd et long, mais les Mahorais peuvent compter sur ma mobilisation et celle des élus pour remonter un certain nombre de revendications aux oreilles du gouvernement. Les moyens hospitaliers et sanitaires de l’île ne sont pas au niveau d’exigence du moment. La crise aura probablement même accéléré ce dossier.
MICRO-TROTTOIR
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Anjara : “Le confinement, moi, je ne l’ai pas vu !”
Il y en a qui auraient préféré pouvoir rester chez eux. Et Anjara est plutôt de ceux-là. Responsable administrative dans une entreprise de BTP, cette habitante de Chiconi n’a pas vraiment arrêté de se lever le matin… “Dès le confinement, j’ai commencé un congé maternité”, retrace la jeune maman. “Ensuite il a fallu retourner au travail. Et pour les entreprises du BTP, le confinement n’a jamais été de mise ! Alors franchement, moi je ne l’ai pas trop senti”, déplore presque la mère de famille qui a redouté comme beaucoup l’arrivée de ce virus méconnu sur l’île aux parfums. “Bien sûr qu’on avait peur ! Justement, dans le BTP, on s’est un peu dit, tout le monde reste à la maison mais nous, non. Alors quoi, on est des appâts ?”



































