Sans stagiaire et bientôt sans un sou : le péril des centres de formation face au Covid -19

Sans stagiaire et bientôt sans un sou : le péril des centres de formation face au Covid -19

Ils sont en première ligne pour favoriser l’insertion professionnelle à Mayotte. Et leurs revenus dépendent de la présence de leurs stagiaires. Pour les organismes de formation, le confinement risque fort de porter un coup fatal à leur trésorerie.

Malgré les journées qui s’étirent, Njeri Brandon n’a pas vraiment le temps de se la couler douce, depuis la mise en place du confinement. Comme sans doute à peu près tous les chefs d’entreprises de France métropolitaine et d’Outre-mer, la directrice du centre de formation Hodina a déjà eu l’occasion de se connecter à la plateforme mise en ligne par le gouvernement à destination des entreprises. Enfin… “Je suis en train de faire les démarches, mais disons que le site n’est pas très ergonomique et connaît des problèmes de réseau”, décrit-elle. Et elle n’est pas au bout de ses peines : “À peine commencés, nous bloquons déjà mon comptable et moi sur un code qu’ils demandent. Alors j’ai écrit à la Dieccte (direction régionale des entreprises, de la concurrence, de la consommation, du travail et de l’emploi), j’attends leurs retours.” Sur le site de la Chambre de commerce et d’industrie, qui recense les aides pour les entreprises, un message avertit en effet sur les ralentissements rencontrés par la plateforme à cause du nombre élevé de connexions.

Mais les directeurs des organismes de formation professionnelle (ODF) ont une raison de plus que leurs congénères de s’inquiéter de l’impact économique du confinement sur leur activité. Car pour beaucoup d’entre eux, leurs revenus dépendent de la présence des stagiaires. Or confinement oblige, ces derniers sont chez eux, leurs semaines de stage et jours d’examen renvoyés aux calendes grecques. Pour eux, fort heureusement, des mesures ont d’ores et déjà été instaurées pour assurer leurs rémunérations pendant la durée du confinement. Elles seront prises en charge par l’agence de services et de paiement (ASP), l’opérateur qui accompagne les décideurs publics dans le déploiement de leurs aides. Mais pour les ODF, c’est encore le flou. “Nous avons alerté le Département et les services de l’État ce matin [jeudi] même sur le drame qui nous guette”, souligne Fahardine Mohamed, directeur de Mayotte Consulting et Formation et membre du Medef.

“Emmanuel Macron a dit que personne ne sera oublié”

Concrètement, quand ils ne sont pas spécialisés dans la formation au sein des sociétés, les centres de formation accueillent les stagiaires et les envoient en entreprises, ou au sein des collectivités pour leur enseigner un nouveau métier. Pour financer ces formations, ils répondent à des marchés publics, lancés par le conseil départemental, Pôle emploi, l’Acto (le nouvel Opcalia depuis la réforme des opérateurs de compétence) ou le Carif-Oref (centre animation ressources d’information sur la formation/observatoire régional emploi formation). Or leur budget dépend du nombre d’heures effectuées et du nombre d’inscrits. Et ces appels à projets incluent aussi des délais et des effectifs minimums à respecter. Il va sans dire que l’arrêt des activités économiques dans le cadre du confinement risque bien de chambouler leurs plans. “Au moment où je vous parle, j’ignore sur quelle base nous allons être rémunérés”, souffle Njeri Brandon.

Et c’était justement l’objet de la réunion à laquelle a participé Fahardine Mohamed ce jeudi matin, aux côtés notamment du Département, de la Dieccte et de Pôle emploi. Un rendez-vous de crise qui a permis de faire remonter les difficultés rencontrées par les entreprises, mais pas encore de définir les mesures concrètes à mettre en place. “C’est une bonne question !”, sèche ainsi Mariame Saïd, 5ème vice-présidente et présidente de la commission éducation, formation et insertion au conseil

départemental, quand on lui pose la question. “Nous avons une réunion demain (vendredi matin) avec toutes les régions de France pour décider ensemble de ce que nous allons faire pour les organismes de formation”, rajoute-t-elle quelques heures plus tard par SMS. “En plus du report des charges et du chômage partiel, nous insistons sur la nécessité de continuer les versements des factures pour les commandes déjà effectuées, même si les administrations sont en arrêt”, demande quant à lui Fahardine Mohamed. “Et il serait de bon ton de réfléchir à des subventions exceptionnelles. Emmanuel Macron a dit que personne ne sera oublié, j’espère bien que Mayotte ne fera pas exception. Nous allons rester très vigilants”, assène-t-il aussi.

À Mayotte, des acteurs indispensables

Or à Mayotte justement, les centres de formation jouent en plus un rôle clé pour l’économie locale, en termes d’insertion professionnelle. Le confinement, en plus de grever les finances de ces organismes, pourrait bien décourager certains stagiaires. “Je me rappelle, en 2018 déjà, nous avions dû fermer pendant plus d’un mois, et en avions perdu plusieurs”, déplore Atua Attoumani, la déléguée départementale à Ufolep, un ODF spécialisé dans l’enseignement sportif. Impossible en plus pour la plupart d’entre eux de dispenser des cours à distance, sur le modèle du dispositif mis en place par l’Éducation nationale pour les écoles, collèges et lycées. “La majorité de nos stagiaires sont en situation d’illettrisme, avec une autonomie réduite et, bien sûr, ils ne sont pas équipés en matériel informatique”, confirme Njeri Brandon. “Nous, nous formons des futurs éducateurs sportifs, donc ils ont besoin d’être sur le terrain et au contact de leurs élèves pour connaître leurs capacités physiques, physiologiques… En plus cette semaine, ils devaient être en stage dans les CCAS et les mairies, qui sont fermés”, explique quant à lui un chargé de formation à Ufolep. L’un de leurs stagiaires, un jeune d’une vingtaine d’années, devait justement terminer ses trois mois de préqualification dans le but de passer un diplôme d’État. Son objectif : ouvrir une école de handball à Bandraboua. Et il ne sait pas maintenant, quand et si ce projet pourra voir le jour.

 

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