"Nos propres comportements sont notre meilleure arme"

"Nos propres comportements sont notre meilleure arme"

Restriction de circulation, quatorzaine, question des stocks alimentaires, soutien économique, etc. : après l'annonce du confinement national par le président de la République, le préfet de Mayotte, Jean-François Colombet, détaille son application à Mayotte.

Flash Infos : Le gouvernement a annoncé hier le confinement de la population. Les seuls déplacements tolérés seront basés sur une déclaration sur l'honneur. Comment pouvez-vous faire appliquer cette mesure à Mayotte, où l'information circule mal, où le confort de nombre d'habitations ne permettent pas de s'isoler, et où beaucoup de personnes doivent se déplacer, etc. ?

Jean-François Colombet : Ce qu'a évoqué le président de la République, ce n'est pas à proprement parler un confinement. C'est une réduction des déplacements, et même une interdiction. Cela veut dire que depuis 14h, à Mayotte, les seules personnes autorisées à se déplacer à pied, en voiture ou en taxi, sont celles qui sont dans un cadre professionnel – soit qu'elles effectuent le trajet domicile-travail, soit qu'il s'agisse de professionnels en train de travailler et qui doivent donc être sur l'espace public, comme les taxis par exemple – ; les personnes allant faire leurs courses alimentaires ou se rendant dans les commerces autorisés, dont la liste a été publiée (pharmacien, réparateur auto, épicerie, etc.) ; les gens qui vont consulter leur médecin ou qui vont consulter à l'hôpital ; et les personnes qui conduisent leurs enfants chez des proches afin de les faire garder compte-tenu de la fermeture des écoles. Ce sont les quatre cas dérogatoires pour lesquels nous avons le droit d'être mobiles.

Depuis 14h, les forces de sécurité montent en puissance pour contrôler cela. Nous allons le faire avec un angle pédagogique tout d'abord car, comme vous le soulignez, tout le monde n'est pas encore informé. Les forces de l'ordre vont donc l'expliquer au cours de contrôles aléatoires. Et puis, plus nous avancerons dans le temps, plus nous serons coercitifs. Le texte le dit bien : contrevenir à cette interdiction de déplacement est passible d'une contravention de quatrième catégorie : 135€. En fin de semaine, si les flux n'ont pas diminué, nous appliquerons cette sanction. Mais dans un premier temps, nous allons expliquer tout cela à la population. L'objectif est de mettre un terme à la circulation du virus, et cela veut dire mettre un terme à la circulation des gens. Cela a marché en Italie, cela a marché en Chine.

FI : Mais concrètement, cela ne peut se baser que sur les déclarations que les usagers feront ?

J.F.C : J'interviens sur les organismes employeurs pour que ceux-ci puissent déclarer que leurs entreprises se trouve à tel endroit, et que tel salarié vit à tel endroit. C'est très simple. Ce papier sera à montrer aux forces de l'ordre en cas de contrôle, et leur montrera si oui ou non l'usager est sur son

itinéraire. S'il est par exemple contrôlé à destination de la plage, à l'opposé de son lieu de travail, il sera verbalisé.

Pour le reste, le formulaire est sur le mode déclaratif. Les gens engagent donc leur responsabilité. S'ils prétendent aller s'acheter à manger dans une zone où il n'y a de toute évidence pas de commerces alimentaires, ou en dehors des heures d'ouverture de ces commerces, cela ne passera pas. L'argument ne prendra pas.

Toutefois, j'en appelle au civisme de chacun. Faire barrière au virus, c'est l'affaire de tout le monde, de chaque Mahorais, et pas juste celle de l'État ou de la puissance publique. C'est grâce à nos gestes barrières et au respect de la restriction de circulation que nous mettrons un terme à la circulation du virus. Si les gens ne le comprennent pas, ils doivent savoir que cela deviendra très compliqué, et que nous irons vers une situation très difficile. Se déplacer, c'est prendre un risque soi-même et faire prendre un risque aux autres.

FI : Ces dernières semaines, Mayotte a été le théâtre de nombreuses violences. Avec la fermeture des établissements scolaires, ne redoutez-vous pas une nouvelle flambée de violences ?

J.F.C : La peur n'empêche pas le danger. Effectivement, on peut craindre ce type de réactions mais pour le moment je ne les ai pas observées. Notre orientation aujourd'hui est de protéger les gens, donc on ferme les écoles en ce sens, non par plaisir ou pour embêter la population. J'ai signé l'arrêté vendredi soir en demandant à Paris une pleine application des mesures métropolitaines. Ici, c'est d'ailleurs valable également pour les écoles coraniques, car le virus ne regarde pas le culte pour circuler. Le risque qu'on fait prendre à nos enfants à l'école laïque, on le fait prendre pareillement à l'école coranique. Dans une école, quelle qu'elle soit, les enfants sont les uns sur les autres : ils jouent, ils sont à côté, chahutent, ce sont des enfants ! Le virus les touche donc facilement. Ils ne tombent pas malades la plupart du temps, mais en rentrant chez eux, ils amènent le Covid-19 au cœur du foyer, au contact de personnes parfois très vulnérables. La fermeture des écoles, il faut s'y tenir. Alors, est-ce que des violences peuvent encore avoir lieu ? Je l'ignore mais protégeons les gens, et faisons en sorte que cette mesure soit appliquée. J'ai appelé le grand-cadi en ce sens, pour lui demander d'être très vigilant sur les écoles coraniques, car je sais qu'il y en a encore qui ne respectent pas cette règle, et c'est dommageable pour tout Mayotte.

FI : Les déplacements entre la métropole et Mayotte vont être limités dès demain. Concrètement, quels voyages seront tolérés ?

J.F.C : La ministre des transports va prendre un arrêté qui sera publié au journal officiel dès demain matin et qui va limiter les transports collectifs, comme sur tout le reste du territoire national, entre la métropole et l'outre-mer. Il devrait comprendre deux grandes causes qui pourraient toutefois justifier un déplacement de ce type : le rapprochement familial, pour ramener des enfants bloqués en métropole ; et le motif professionnel sérieux. Pas pour de la formation ou autre, mais vraiment pour un motif qui exige un déplacement.

Nous avons malgré tout besoin des liaisons aériennes pour assurer la continuité territoriale. Ce sont les avions qui nous apportent du matériel pharmaceutique ou médical, des médicaments, de quoi nous protéger, protéger les soignants, etc. C'est donc absolument vital. La continuité territoriale doit continuer.

Par ailleurs, dès demain, je prescris la mise en quatorzaine des gens qui viendront de métropole, qu'il s'agisse d'un vol direct ou par La Réunion. Il y aura donc un dispositif sanitaire mis en place par l'ARS, avec des infirmières scolaires mises à disposition de l'organisme pour procéder aux examens sanitaires à la descente de l'avion, et expliquer précisément ce que veut dire une mise en quatorzaine. Cette dernière impose à la personne arrivant de métropole un confinement – cette fois au sens pur – soit dans son lieu de villégiature si la personne avait déjà réservé un gîte, par exemple, soit dans sa famille, à son domicile. Dans les deux cas, la personne concernée ne pourra bénéficier d'aucune dérogation de mobilité. Il faudra qu'il fasse appel à des proches pour se voir remettre le nécessaire vital à disposition. C'est ce qui se pratique en métropole également.

FI : Autres flux, migratoires ceux-là. Vous avez annoncé que les reconduites aux frontières seront suspendues. Mais une attention particulière sera-t-elle aussi être portée aux arrivées ?

J.F.C : Oui, nous allons densifier la lutte contre l'immigration clandestine en mer. Tout le potentiel disponible sera mis à disposition en ce sens. Nous allons également demander que d'autres moyens soient utilisés au large pour dissuader les arrivées sur Mayotte. Nous allons refouler autant que nous le pouvons, car nous ne pouvons pas récupérer des étrangers en situation irrégulière et devoir les gérer sur le sol mahorais ensuite. La raison est simple : nous ne pourrons pas les maintenir au centre de rétention administrative et les frontières seront fermées. Nous ne pourrons donc pas les ramener aux Comores. Donc il faut dissuader.

FI : vous avez des informations sur la situation sanitaire vis-à-vis de la pandémie en Union des Comores ?

J.F.C : On connaît le dispositif de santé aux Comores… Mais pour l'instant il y a toujours 0 cas déclaré et les autorités sanitaires me disent qu'il y a lieu d'être confiant sur ce qui est dit. Dans tous les cas, je le rappelle : tous les kwassas qui seront détectés seront refoulés, et non pas interceptés comme c'était le cas jusqu'à présent.

FI : En termes économique, avons-nous déjà des éléments sur l'aide aux entreprises annoncées par le gouvernement ? Le président a déclaré que les plus petites entreprises n'auraient "rien à débourser ni pour les impôts, ni pour les cotisations sociales." Doivent-elles comprendre qu'il s'agit d'un report ou d'une annulation pure et simple ?

J.F.C : Je pense qu'il y aura de tout. Nous n'avons pas attendu la parution du décret, et avons été pro-actifs. Dès lundi, nous avons réunis tous les acteurs économiques de Mayotte. En 2011 et en 2018, les dispositifs de soutien avaient été décidés bien après le début des crises. Là, il est déjà défini. Le

contact est établi, tous les dispositifs sont en cours de rédaction. Cela ira du moratoire pour les charges sociales ou les impôts, à l'examen approfondi des dossiers pour d'éventuelles remises, en passant par le rééchelonnement des crédits aux entreprises grâce au soutien de la Banque de France, à l'ouverture de ligne de trésorerie en lien avec la BPI, et même au-delà, en particulier pour les professions indépendantes, puisque nous sommes en train d'examiner la possibilité d'une allocation. Des textes très favorables sur le chômage partiel vont sortir dans les deux ou trois jours, d'après ce que je sais. Ils fixeront un délai de 30 jours aux entreprises en difficulté pour pouvoir faire leurs déclarations. En parallèle, nous mettons en place une Task Force avec la CCI afin que l'accès à toutes ces mesures soient faciles pour les patrons et les salariés, sans suradministration.

FI : Les magasins sont pris d'assaut depuis ce matin. Que répondez-vous ?

J.F.C : Que cela ne sert à rien. Hier après-midi, nous avons réuni les trois grosses entreprises qui importent des denrées alimentaires sur Mayotte pour nous assurer que des stocks seront disponibles. Et nous sommes rassurés : ces stocks sont déjà très importants à terre, et d'autres sont flottants, c'est-à-dire sur bateau et dont les dates d'arrivées sur l'île sont connues.

La population doit comprendre que cela ne sert à rien de se précipiter dans les magasins faire des courses, car il y aura de quoi manger pendant toute la durée de la crise sans aucun problème. Nous suivrons d'ailleurs ça au jour le jour, et si la moindre difficulté intervient, nous interviendrons pour faciliter les transactions avec la métropole ou avec celles des régions d'Asie. Dévaliser les rayons ne sert à rien, sinon à alimenter le sentiment que les choses vont mal, notamment parce que de fait, les rayons se vident et ils le restent durant quelques heures, le temps d'être réassortis. Ce n'est pas bon pour la compréhension de la gestion de crise que nous mettons en place, d'autant plus que ces commerces, je le répète, resteront ouverts. Il faudra même peut-être élargir leur ouverture au dimanche pour lisser leur fréquentation. On en n'est pas là mais c'est envisageable.

FI : À propos d'alimentaire, les restaurants doivent fermer mais les ventes à emporter ou la livraison sont, elles, bien autorisées ?

J.F.C : Oui. La cuisine d'un restaurant peut continuer à travailler si vous faites de la vente à emporter ou de la livraison à domicile. Cela ne pose aucune difficulté. Ce qui est interdit, c'est que des gens stationnent dans une salle, soit à l'air libre soit confinés, car c'est là que le virus circule. Quand vous posez votre main sur le bar et que quelqu'un de contaminé l'a posé deux heures avant vous, vous imprimez le virus. Et si vous portez votre main à la bouche ou sur une muqueuse, vous l'ingérez, êtes contaminés, et le faites circuler. C'est ce qu'il faut bien comprendre.

Je sais que c'est difficile car nous aimons tous aller au restaurant, boire un verre après le travail, rencontrer d'autres personnes : nous sommes une espèce sociale, mais il faut vivre cette période dans la rigueur si on veut qu'elle ne dure pas trop longtemps. Un brochetti qui vend ses brochettes ne pose aucun problème dès lors qu'il n'y a pas de tables et de chaises où les gens peuvent s'asseoir. Mais l'inverse serait faire courir un risque à toute la communauté mahoraise. En revanche, prendre sa brochette et son sandwich et partir s'isoler chez soi tranquillement ne pose aucun problème. Il faut éviter la promiscuité et pratiquer la distanciation sociale. Le terme est dur, mais il dit bien ce

qu'il veut dire : dans notre rapport aux autres, nous devons mettre de l'espace et renoncer à serrer la main, à donner l'accolade, à se toucher.

C'est d'autant plus important ici car nous sommes plus fragiles qu'en métropole. Nous souffrons en effet d'une double insularité : notre système de soins est dimensionné à notre population, et autour de nous il n'y a que de la misère. Personne ne pourra nous aider si nous sommes confrontés à une épidémie massive. Nous ne sommes pas aux Antilles, avec les États-Unis à deux heures de vol. Quant à la métropole, elle est en très grande difficulté. De fait, il faut que l'on garde cette avance et si on ne fait rien pour, il nous arrivera ici ce qui est arrivé ailleurs. Nos propres comportements au quotidien sont notre meilleure arme.

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