« Le personnel des urgences de Mayotte est inquiet mais il a confiance »

« Le personnel des urgences de Mayotte est inquiet mais il a confiance »

 

Directeur du SAMU de Mayotte, Christophe Caralp expose la stratégie organisationnelle mise en place aux urgences depuis plus de quatre semaines pour prévenir au mieux une éventuelle épidémie du Coronavirus sur le territoire. Augmentation de nombre de chambres pour les cas avérés, réquisition de respirateurs dans les autres services et formation du personnel sont les trois étapes en cours de réalisation. Entretien.

Flash Infos : Alors que le premier cas de Coronavirus à Mayotte remonte à presque deux semaines, comment le centre hospitalier de Mayotte et plus particulièrement les urgences réagissent pour se préparer à une crise sanitaire de grande ampleur ?

Christophe Caralp : Tout d’abord, nous avons installé, quelques heures avant le premier cas avéré, un poste médical avancé (PMA) aux abords des urgences qui recense toutes les arrivées. Si des gens viennent pour des signes respiratoires, ils sont immédiatement mis de côté et interrogés pour savoir s’ils peuvent être compatibles avec le Covid -19. Dans la mesure où il y a un risque positif, ils sont alors prélevés. C’est l’organisation actuelle de cette filière dite respiratoire. En cas de besoin d’hospitalisation, nous les accueillons, sinon nous les renvoyons se confiner chez eux. Et tous les centres médicaux de référence (Dzoumogné, Kahani, Dzaoudzi et Mramadoudou) ont adopté la même philosophie. Tout cela est centralisé par le docteur Roche qui est responsable des risques sanitaires.

La deuxième étape que nous préparons est de monter jusqu’à possiblement quarante-neuf respirateurs, avec la réanimation qui va s’étendre dans d’autres zones. En parallèle, nous cherchons un maximum de lits où nous pourrions installer de l’oxygène pour les malades stables. La médecine s’est déjà étendue sur la chirurgie puisque l’activité est en baisse, notamment en traumatologie. De facto, l’orthopédie et la viscérale sont regroupées en un seul et même service. Nous regardons également au niveau des bureaux administratifs et de toutes les zones de soin pour les transformer en chambres. Puis, nous travaillons pour créer un nouveau site des urgences, au niveau de l’accueil principal, et accueillir des patients classiques, non contaminés, si le Coronavirus explose à Mayotte. Ainsi, nous transformerions les urgences actuelles pour uniquement traiter le Covid -19.

Nous nous donnons encore sept à dix jours pour finaliser l’organisation des urgences 2, les quarante-neuf respirateurs et les chambres munies d’oxygène.

FI : Comment définiriez-vous l’état d’esprit actuel de vos équipes, sachant que vous êtes les premiers exposés ? Comment les préparez-vous psychologiquement et techniquement à répondre présents ?

C.C. : Le SAMU et les urgences de Mayotte, qui sont en première ligne, se préparent maintenant depuis plus de quatre semaines. Il y a eu une petite difficulté à prendre conscience que l’épidémie pouvait arriver sur le territoire. Et effectivement, je pense que le premier cas grave a fixé les esprits et a permis de souder la communauté médicale et celle des soignants. Après au quotidien, je dirais que chacun a peur, et c’est une réaction tout à fait normale, humaine… C’est pourquoi il faut en permanence faire de la pédagogie, réexpliquer le risque et les gestes pour désamorcer des situations de crise. Et c’est ce que nous faisons dans la plupart des services où tous les jours nous prenons un temps avec les aides-soignants, les infirmiers et les internes pour discuter avec eux et revoir les modalités de prélèvement. Ces échanges nous permettent de baisser la tension. Le personnel est inquiet, mais il a confiance pour l’instant !

Actuellement, nous faisons revenir les infirmiers pour les former sur la partie réanimatoire pour qu’ils montent en compétence. Mais c’est un ajustement très puisqu’aujourd’hui, nous ne sommes pas encore en phase épidémique. Nous essayons donc de trouver le juste dosage entre la formation et la récupération.

FI : Jeudi matin, Mayotte totalisait quarante-et-un cas avérés. Quel est le mot d’ordre en termes de tests ? Et surtout, comment est-il possible de faire en sorte que la machine ne s’enraye pas s’il fallait, demain, organiser un dépistage à plus grande échelle ?

C.C. : La quarantaine de cas, dont deux sont en réanimation, est le reflet de la circulation du virus d’il y a sept, dix jours. Nous prélevons selon les recommandations de Santé Publique France, en étant un peu plus agressif sur des zones identifiées, comme en Petite-Terre où trois policiers ont été contaminés et à Nyambadao, zone d’un malade en pleine campagne électorale. Si des personnes toussent et crachent et que nous n’avons pas de point d’appel autre que le Covid -19, nous les prélevons de manière systématique. Nous avons une capacité maximale de soixante-dix tests par jour. Aujourd’hui, nous oscillons entre quarante-cinq et cinquante. Toutefois, nous ne décelons qu’entre six et dix cas avérés quotidiennement.

Avec nos moyens humains et techniques, nous n’avons qu’une seule machine qui ne peut réaliser que deux fois trente-cinq tests par jour, sachant qu’il faut compter quatre heures pour avoir les résultats. Le biologiste réalise une analyse à 11h et une autre à 16h. Éventuellement, nous espérons que le Laboratoire de Mayotte pourra très prochainement recevoir des réactifs pour augmenter notre capacité de dépistage. Après, pour information, le CHU de Brest n’en fait pas plus que nous… Nous sommes dans la moyenne nationale, nous ne sommes pas sous-équipés, mais nous ne sommes pas non plus capables de faire du dépistage massif à Mayotte !

FI : Le président de la République, Emmanuel Macron, a annoncé mercredi soir, l’envoi du porte-hélicoptères Mistral dans l’océan Indien. Indépendamment de cette nouvelle, trouvez-vous l’État réceptif à la situation de Mayotte, à l’image des stocks de masques qui ont tardé à arriver sur le territoire ?

C.C. : Pour le coup, Dominique Voynet use de ses contacts pour défendre notre cause. Mais effectivement, il faut que la communauté médicale, le CHM et l’ARS n’hésitent pas à demander des ressources, sinon nous n’aurons rien ! Nous allons par exemple faire une commande d’extracteurs d’oxygène, qui concentrent l’air pour sortir jusqu’à 5-6 litres d’oxygène et ainsi faire des économies sur nos ressources, et de consommables.

Par rapport à la propagation du virus, les masques chirurgicaux que nous utilisons tous aux urgences depuis le week-end dernier sont en nombre suffisant. Après son efficacité est modérée… Si demain l’épidémie explose et que nous passons en phase 3, il faudra que nous ayons des renforts supplémentaires. Aujourd’hui, pour quarante cas, avec seulement quelques personnes dans l’établissement qui doivent porter les FFP2 — à l’entrée des urgences et du tri sanitaire, les infirmiers pour le prélèvement à domicile, les ambulanciers – il n’y a pas de souci.

FI : Mayotte est confinée depuis plus de dix jours et un couvre-feu généralisé a été instauré. Pourtant, encore de nombreux habitants errent dans les rues. Qu’avez-vous envie de leur dire pour leur faire prendre conscience du risque qu’ils encourent ?

C.C : Soyons très clairs : ce qui va nous aider, c’est le lavage des mains, toutes les heures, de l’ensemble de la population, et le respect de la distanciation sociale à hauteur d’un mètre. Après je suis un citoyen comme les autres, j’ai bien conscience que le confinement peut être difficile à certains moments de la journée. Le masque est une protection complémentaire, mais je rappelle que les seuls qui stoppent ont une véritable efficacité respiratoire sont les FFP2. Et je pense que personne ne tiendrait toute une journée avec. Donc la meilleure solution reste, ni plus ni moins, l’application des gestes barrières !

 

 

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