“Il faut faire appel aux professionnels de la santé psychique à Mayotte”

“Il faut faire appel aux professionnels de la santé psychique à Mayotte”

L’information est passée inaperçue dans le contexte du moment, où tous les regards sont focalisés sur la propagation du Covid-19 à Mayotte. Pourtant, il y a quelques jours, une jeune mahoraise, étudiante à Angers, s’est suicidée. De quoi remettre une fois encore la douloureuse question de l’isolement de nos jeunes en métropole. Entretien avec la psychologue Rozette Yssouf, proche des associations d’étudiants mahorais, et dont le travail s’intéresse particulièrement à leur problématique.

Flash Infos : La semaine dernière, une jeune étudiante mahoraise s’est suicidée en métropole. Cela avait été le cas également l’année dernière. Vous soulevez la problématique de l’isolement. C’est-à-dire ?

Rozette Yssouf : J’ai eu connaissance de cet évènement par le biais des réseaux sociaux, puis j’ai contacté l’association d’étudiants mahorais installée dans la ville en question, et où je m’étais rendue par ailleurs pour mes recherches sur les jeunes de Mayotte. Bien évidemment, je n’ai pas rencontré tous les jeunes, sauf les quelques volontaires au nombre de trois. Je leur ai fait passer des tests psychologiques et des entretiens de recherches pour mieux comprendre leur fonctionnement psychologique. Mais pour en venir à la situation que vous évoquez, il était important pour la professionnelle que je suis et qui s’intéresse à ces questions d’en savoir un peu plus. Et il était relayé l’information que la jeune en question était isolée de sa communauté, malgré le fait qu’elle ne vivait pas seule. En France, chaque année, il y aurait 8.500 personnes qui décèdent par suicide. Notre pays est l’un des plus concernés en Europe. Au niveau national, c’est un fléau et c’est aussi la deuxième cause de mortalité de nos jeunes de 15-29 ans.

L’isolement seul ne suffit pas pour pousser une personne au suicide. Il y a eu d’autres facteurs à risques dont je n’ai pas connaissance. Cela peut être un traumatisme psychique non traité, un problème de mal-être profond avec des symptômes dépressifs qui durent depuis longtemps sans prise en charge psychologique, ou même des troubles psychiatriques non traités également. Plusieurs facteurs ont pu motiver cette jeune femme à faire le choix de cet acte désespéré. En effet, le suicide est une solution pour certaines personnes afin de mettre fin à une souffrance psychologique intolérable. Quand on en arrive à cela, c’est que l’on a déjà eu l’idée, avec un scénario et un acte préparé. La personne laisse souvent un courrier explicatif ou pas.

FI : Comment ces jeunes peuvent-ils reconstruire un tissu social à l’extérieur de Mayotte, alors même que la société y est radicalement structurée différemment ?

R. Y. : Les jeunes mahorais ont bien compris que la vie à l’extérieur de Mayotte est différente. Dans les pays occidentaux, les gens seraient beaucoup plus individualistes qu’à Mayotte. Mais beaucoup d’associations d’étudiants mahorais existent dans beaucoup de grandes villes et de régions. Beaucoup d’initiatives ont été mises en place par des anciens étudiants pour accompagner et aider au mieux les jeunes comme eux. On pourrait en citer plusieurs qui me viennent à l’esprit (Lahiki, Caribou Maoré, la FAMM, Remb Réseau, etc.)

Mais malheureusement, d’autres jeunes font le choix aussi de s’éloigner de leur communauté et des personnes de leur origine pour x raisons. Enfin, les jeunes Mahorais ne manquent pas d’imagination pour se regrouper et garder contact entre eux, ils se cherchent où qu’ils aillent. C’est ce que nous observons en général.

FI : En quoi les institutions pourraient-elles agir ?

R. Y. : Déjà, tout simplement en faisant appel aux professionnels de la santé psychique à Mayotte ou ailleurs, qui seront volontaires pour réfléchir à des moyens pour accompagner psychologiquement ces jeunes. On pourrait imaginer un dispositif d’écoute spécifique pour les jeunes Mahorais, en donnant bien sûr les moyens humains, matériels et financiers. C’est comme avec le Coronavirus : on fait appel aux infectiologues et médecins spécialisés. Il faut faire pareil : évaluer, diagnostiquer, proposer des solutions ou faire des préconisations. Car des dispositifs de soins classiques existent déjà, à l’image des établissements de santé mentale présents dans toutes les régions. Il s’agit d’hôpitaux publics spécialisés dans la santé mentale et qui prennent en charge la souffrance psychologique et les troubles psychiatriques de façon complètement gratuite et accessible à tous les publics, et à tous les âges. Dans ces établissements, on retrouve des équipes pluridisciplinaires : infirmiers, assistantes sociales, psychologues, psychiatres, etc.

FI : Au-delà de la question des suicides, celle de l’isolement doit être particulièrement forte en ce moment avec la pandémie de Covid-19 et les mesures de confinement qui en découlent. Avez-vous des retours de jeunes Mahorais de métropole sur la façon dont ils vivent cette période ?

R. Y. : Le confinement est dur déjà pour des personnes sans fragilité psychologique. Pour les autres, en souffrances avérées au niveau émotionnel, mental, cognitif, avec des troubles psychiatriques, cela doit évidemment être particulièrement compliqué en ces temps de crise sanitaire. J’ai des retours d’associations d’étudiants mahorais avec lesquels je reste en contact. Certaines mettent en place des moyens pour se donner des nouvelles et rester en contact quoiqu’il arrive, principalement par le biais des réseaux sociaux. Mais malheureusement, il n’est pas exclu que d’autres puissent s’isoler, se renfermer sur soi et s’éloigner. Chacun a sa stratégie pour vivre ce confinement, mais ce que j’en retiens c’est que les étudiants mahorais sont très solidaires entre eux et font du mieux qu’ils peuvent pour garder les liens entre eux. C’est déjà très rassurant.

 

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