Arrêtera, arrêtera pas ? Doutes et inquiétudes sur le BTP à Mayotte

Arrêtera, arrêtera pas ? Doutes et inquiétudes sur le BTP à Mayotte

Le secteur de la construction est en porte-à-faux face au gouvernement, entre le nécessaire respect des règles de confinement pour éviter la propagation du Covid-19, et les injonctions à la poursuite des chantiers. Avec, comme principal point de crispation, la question de l’impact économique qui risque quoi qu’il en soit de frapper les entreprises, même si elles poursuivent leurs activités.

“La route avance”, rappelle le slogan apposé sur la carrosserie d’une tractopelle, juste à côté du logo “Colas”. Pourtant l’engin de chantier, dont la peinture orange vif reflète le soleil tapant de cette fin de matinée, est plutôt à l’arrêt, ces jours-ci. Sa pelle dentelée gît près du tas de sable depuis une semaine maintenant, comme stoppée net dans le temps. À une vingtaine de mètres à vol de roussette, une grue aux couleurs de la SCM, Société de construction mahoraise, poursuit quant à elle sa lente ronde, au rythme des bruits de marteaux et des cris des ouvriers. Comme la métaphore de l’incohérence qui règne dans le secteur de la construction depuis l’annonce du confinement lundi 16 mars...

Au niveau de la métropole comme à Mayotte, le doute plane en effet. Faut-il ou non, interrompre tous les chantiers ? Les gestes barrières et les règles de distanciation sociale y sont difficilement reproductibles. Mais le secteur est aussi en première ligne de la crise économique qui se profile. Comme le dit une expression qui vaut proverbe, “quand le bâtiment va, tout va”... Et cette maxime, le gouvernement ne la connaît que trop bien. La semaine dernière, c’est donc un véritable bras de fer qui s’est engagé au niveau national entre les entreprises du Bâtiment et des Travaux Publics et l’Etat, pour décider de la suspension ou non de leurs activités. Samedi, un accord a été trouvé pour assurer la poursuite des chantiers dans le respect de la protection des salariés. Les organisations professionnelles doivent préciser dans les prochains jours un “guide de bonnes pratiques, préalablement validé par les Ministères du Travail et des Solidarités et de la Santé”, note le communiqué officiel du ministère. Pourtant trois jours plus tard, c’est encore le flou. Et à Mayotte, dans l’attente de ce fameux guide, les entreprises ne savent pas vraiment sur quel pied danser. Chacun adopte ainsi sa propre stratégie, tout en ne pouvant que constater un ralentissement inéluctable des activités de construction.

“Je ne pourrais prendre connaissance du guide des bonnes pratiques qu’à partir de mercredi”, explique Julian Champiat, le président de la Fédération Mahoraise du Bâtiment et des Travaux Publics (FMPTP). “D’ici là, je ne peux pas me prononcer ; la politique c’est de rester sur le statut quo. Et dans les faits 90% de nos entreprises ont suspensdu leurs chantiers”, analyse-t-il. Il faut dire que la poursuite des activités de construction semble à première vue incompatible avec la lutte contre la propagation du Covid-19. Vendredi 20 mars, la Fédération soulignait d’ailleurs par voie de communiqué qu’“observer des règles de distance d’un mètre minimum entre deux salariés, garantir aux personnels administratifs et sur les chantiers l’accès à l’eau et au savon, gel hydroalcoolique, port de masques de protection sont des obligations difficiles, voire impossibles à tenir”.

Le secteur dans l’attente de garanties financières

Chez les donneurs d’ordre aussi, la précaution est donc de mise. “Notre position est claire, nous mettons en œuvre les injonctions présidentielles : nous avons décidé de délivrer des ordres de service de suspension de chantiers à toutes les entreprises, avec gardiennage”, signe Anne Burlat, la Directrice générale adjointe (DGA) du pôle Aménagement du territoire et développement durable au conseil départemental. Toutes les commandes du département sont

donc interrompues au moins pour quinze jours. Sont concernés : les travaux routiers, les équipements en construction dont 5 Protections maternelles infantiles (PMI), et des réhabilitations (Musée, bureaux de Cadi). Et quant à la prise en charge des coûts liés à ces suspensions, la responsable du département se veut rassurante : “à partir du moment où nous donnons des ordres de service, il ne peut pas y avoir de pénalité de retard. La responsabilité de la suspension nous revient, comme d’ailleurs le gardiennage”. Et pour les autres coûts générés par cette interruption brutale ? Le reste de la facture fera sans doute l’objet d’une négociation ultérieure, comme il est couramment de mise pour faire face à ce genre de situation. Les modalités administratives sont en effet encadrées par le Code général des marchés publics, qui donne la possibilité aux entreprises de réclamer leur dû après estimation des pertes liées à l’arrêt de leur activité : frais de sécurité, de gardiennage, mais aussi les coûts liés aux rangements et à la remise en route du chantier et les pertes de chiffre d’affaires peuvent alors entrer dans la balance.

Mais alors, quid des chantiers qui se poursuivent ? Ces garanties ne suffisent visiblement pas à tout le monde. Et en réalité, face aux injonctions du gouvernement de poursuivre leurs activités, les entreprises du BTP sont encore dans le doute quant à leur éligibilité à des indemnistations. “Nous suivons l’actualité des discussions avec le gouvernement de près, car ce n’est que si l’arrêt des chantiers est officiel que les entreprises pourront demander à être indemnisées”, souligne Ahmed Ali Mondroha, le Directeur général de la Société Immobilière de Mayotte (SIM). Et c’est en effet le coeur du rapport de force entre les organisations professionnelles et le gouvernement, celles-là voulant s’assurer que les entreprises du BTP ne seront pas exclues des dispositifs d’aide. La CPME rappelle à ce titre que “le secteur ne peut tourner car pris en otage par une partie de la chaine d’approvisionnement qui est à l’arrêt”. Un constat partagé par l’ensemble des acteurs, même ceux qui tentent tant bien que mal de poursuivre les chantiers. “Transports, fournitures, quincailleries, presque tous les différents fournisseurs qui permettent à un chantier de tourner sont à l’arrêt, ce qui nous pousse à ralentir notre activité”, confirme le chef de la SIM. Sur les 14 chantiers que châpeaute actuellement l’entreprise, seuls trois ou quatre fonctionnent. “Et quand je dis qu’ils fonctionnent, c’est souvent avec une ou deux entreprises, quand nous en avons dix en moyenne en temps normal”, précise-t-il. De quoi, au moins, garantir des effectifs réduits sur les terre-pleins et dans les salles de repos, trop petites, de toute façon, pour permettre d’appliquer les mesures de distanciation sociale… Dans ce flou généralisé, une chose semble désormais sûre : “l’impact financier s’annonce très lourd”, conclut Ahmed Ali Mondroha.

 

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