“À Mayotte nous avons un problème avec le respect des règles”

“À Mayotte nous avons un problème avec le respect des règles”

Les autorités ne cessent de rappeler les règles de confinement, cependant il y a encore beaucoup trop de monde dans les rues à Mayotte. Une situation qui désespère l’ARS, la préfecture et les professionnels qui contribuent d’une manière ou d’une autre à la lutte contre la propagation du Covid-19. Pourquoi les Mahorais font-ils de la résistance malgré la gravité de la maladie ? Les réponses avec le sociologue Combo Abdallah Combo qui décrit une société mahoraise insoumise.

Flash Infos : Pourquoi les Mahorais ont encore tant de mal à respecter les règles, et notamment celles du confinement ?

Combo Abdallah Combo : À Mayotte nous avons un problème avec les règles et leur respect. Dans la société traditionnelle lorsqu’on les enfreignait on était puni, souvent par un châtiment corporel, et on passait à autre chose. Maintenant avec l’occidentalisation on applique le droit français et c’est un droit écrit où existe la notion de réparation. Nous sommes passés en très peu de temps à une société où il y avait une contrainte à une société qui privilégie la réparation. Et c’est l’individu qui doit imposer ses propres limites alors qu’avant tout était régi par le groupe. On a loupé cette transition. Certains ont pris ce libre-arbitre comme une forme de liberté totale et font ce qu’ils veulent. On ne nous a pas expliqué qu’il fallait également respecter les règles. Alors nous ne sommes ni dans le respect du droit ancien ni dans le respect du droit français. À votre avis pourquoi on n’arrive pas à éradiquer les maladies telle que la dengue ? Parce que la population ne respecte pas les règles qu’on leur impose. Et le même schéma se répète avec le Coronavius.

FI : Cela est-il propre Mayotte ?

C.A.C : Avant, les Mahorais vivaient confinés dans leur village, et les femmes carrément enfermées dans leurs maisons. La société vivait dans une certaine soumission. Maintenant pour avoir une vie sociale il faut être à l’extérieur. On est constamment en interconnexion et ce virus est venu la tuer. Du jour au lendemain on nous dit qu’il faut se confiner. Le confinement est quelque chose de très complexe pour les insulaires comme nous.

F.I : Peut-on alors considérer que les décisions prises à Paris ne sont pas adaptées à Mayotte ?

C.A.C : Absolument ! Par exemple dans l’autorisation de sortie on nous dit qu’on peut aller faire les courses. Mais à Mayotte on peut aller faire les courses à la campagne. Et Iorsqu’une personne va dans son champ elle est arrêtée parce que c’est trop loin de son domicile. Il y a un réel décalage avec la métropole. Si les règles doivent être appliquées de la même façon qu’au niveau national ça ne sera pas possible parce qu’il y a une différence culturelle. D’ailleurs on le constate aussi quand on se fait arrêter par un policier mahorais ou un policier métropolitain.

FI : Est-ce qu’une partie de la population est plus apte qu’une autre à respecter les règles ?

C.A.C : Lorsque les étrangers arrivent ici il y a un réel décalage parce qu’ils n’ont pas appris les règles françaises. Par conséquent ils ne peuvent pas les respecter parce que cela ne fait pas partie de leurs coutumes. En métropole la France a mis tous les moyens possibles dans les banlieues pour que les immigrés soient intégrés, qu’ils vivent comme des Français afin que leurs enfants le soient aussi et qu’ils respectent les règles. À Mayotte il n’y a pas de politique d’accueil et c’est ce qui crée le fossé. Quand les étrangers arrivent ils sont lâchés dans la nature et même quand ils ont des papiers. Ici nous vivons dans une société anarchiste où chacun fait ce qu’il veut. Et la notion du mieux vivre ensemble n’existe pas.

FI : Que faudrait-il faire pour que la population respecte les mesures imposées ?

C.A.C : Il faut qu’il y ait une politique de sanction plus significative. Le parfait exemple est celui du port du casque en moto ou de la ceinture en voiture. Dès lors qu’on a commencé à mettre des amandes le gens ont commencé à respecter ces règles. Mais surtout il faut que la chacun prenne conscience et soit son propre policier.

FI : Qu’est-ce que cela révèle de la société mahoraise ?

C.A.C : Soyons réaliste, il y a une certaine irresponsabilité de la part des Mahorais, et beaucoup sont encore naïfs. On a suffisamment expliqué aux gens que le coronavirus est une maladie dangereuse mais beaucoup n’en ont rien à faire. La société mahoraise applique encore la logique de la pieuvre. C’est à dire qu’on est obligés de voir pour y croire. Alors la population prendra conscience de la gravité de la situation lorsqu’il y aura un mort chez nous. Les habitants changeront de comportement parce que ça les touchera directement, ils se sentiront plus concernés. Et les gens ont peur de la mort.

FI : Malgré les consignes des autorités, on a l’impression que la population mahoraise ne comprend pas. N’y aurait-il pas une faille dans la stratégie de communication ?

C.A.C : Je pense qu’il faut modifier la communication et plus impliquer les autorités locales tels que les foundis, les cadis, les personnes âgées. Ce sont eux qui doivent s’adresser aux Mahorais parce que si c’est Mme Voynet ou le préfet les gens n’y croient pas. Même si on se revendique Français, nous sommes encore dans cette configuration où quand c’est un blanc qui nous parle on n’y croit pas. De manière générale, les gens sont plus à l’écoute si c’est quelqu’un de leur communauté qui leur parle. Il faudrait aussi mettre à contribution les maires qui sont plus proches de la population. Chez nous, ils sont encore considérés comme des chefs de village et ils sont écoutés. On aurait dû également faire passer le message dans les mosquées. Dans des situations de crises comme celle-ci la communication est primordiale et il faut adapter le langage selon le public qu’on a en face.

 

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