À la conquête d’un enseignement 2.0

À la conquête d’un enseignement 2.0

Depuis la fermeture des établissements scolaires, et la mise en place des cours en ligne suite aux mesures de confinement, l’Éducation nationale a un enjeu de taille : celui d’assurer la continuité pédagogique par tous les moyens. Mais voilà, si sur le papier tout est parfaitement organisé, la réalité est tout autre, notamment pour les élèves mahorais qui doivent faire face au réseau Internet de l’île.

Le recteur de Mayotte n’a cessé de le répéter à chaque prise de parole depuis le début du confinement : “Les élèves ne sont pas en vacances. Ils doivent travailler à la maison comme s’ils étaient en classe.” Pour cela, l’académie de Mayotte, au même titre que toutes les autres académies du pays, a dû opter pour une éducation 2.0. “L’organisation s’est faite en très peu de jours. Il y a encore une semaine, notre principale préoccupation était de savoir si les chauffeurs de bus allaient faire grève à la rentrée”, rappelle Gilles Halbout, recteur de l’académie de Mayotte. Mais les mesures de confinement annoncées par le président de la République ont pris tout le monde de court, et l’Éducation nationale en fait les frais. Un dispositif de cours en ligne a rapidement été mis en place. Les professeurs doivent mettre leurs cours et devoirs, sur les différentes plateformes telles que “Pronote” ou “Ma classe à la maison”. Les élèves peuvent ensuite y accéder et travailler normalement. Mais depuis le début du dispositif, des élèves se plaignent de ne pas avoir accès aux cours, à l’exemple de Haida, lycéenne en terminal L. Elle arrive à se connecter à Pronote, mais aucun cours n’y apparait. “Je n’arrête pas d’actualiser depuis le premier jour, mais rien n’y fait. J’ai donc demandé à mes camarades de faire des captures d’écran des cours et des exercices à faire et de me les envoyer.” L’adolescente est loin d’être un cas isolé. Plusieurs élèves de sa classe rencontrent le même problème. “Nos professeurs nous disent qu’ils gèrent, mais j’ai l’impression qu’ils sont eux aussi dépassés par la situation”, souligne Érika, lycéenne également en terminal L. Le rectorat a annoncé qu’il est possible d’aller récupérer les cours à des points relais précis comme la mairie, certains bureaux de Poste et désormais les boutiques Doukabé. “Nous avons rajouté les Doukabé, car ce sont des magasins de proximité, les parents peuvent récupérer les cours en allant faire leurs courses. Et ça évite les rassemblements”, précise le recteur. Ce dernier nous a d’ailleurs affirmé que ce système était un franc succès. Mais cette méthode soulève des questionnements auprès du corps enseignant. Baptise, professeur d’anglais à l’école privée Les Roussettes, souligne un manque de cohérence. Selon lui, “le fait d’envoyer les cours en format papier aux Doukabé et autres n’est pas une bonne idée parce que ça provoque tout de même des rassemblements. En plus, les parents n’ont très souvent pas de baby-sitter alors ils emmènent leurs enfants et ça augmente les risques.”

Les nombreux problèmes techniques accroissent l’inquiétude des élèves qui sont dans une année cruciale. “Nous passons le bac à la fin de l’année et je sens que nous allons prendre beaucoup de retard. C’est un peu le bazar et on ne sait pas trop où on va”, regrette Érika, la lycéenne en terminal L. Et la saturation du réseau n’arrange pas la situation. Si les deux adolescentes arrivent à se connecter sur la plateforme Pronote, d’autres n’y ont carrément pas accès. “Je dois reconnaitre qu’il y a un problème de réseau parce que tout le monde se connecte en même temps. Et depuis quelques jours,j un câble a lâché et le service est perturbé. Mais nous travaillons avec tous les opérateurs de Mayotte afin de trouver une solution”, informe Gilles Halbout. Il s’agit de définir un horaire de pique de débit pour chaque zone, afin que tous les élèves ne se connectent pas au moment et d’éviter les encombrements. Les discussions sont toujours en cours, nous informe le recteur.

Le système D est de rigueur

Les élèves ne sont pas les seuls à subir les problèmes techniques des cours en ligne. Certains professeurs nous ont témoigné leur désarroi. “Je travaillais avec “Ma classe à la maison” qui publie les cours du CNED. Mais je recevais tous les jours des messages de mes élèves disant qu’ils n’arrivent pas se connecter. De plus, les cours du CNED ne sont pas adaptés, car les élèves n’arrivent pas toujours à suivre”, témoigne Dominique*, professeur au lycée. Il indique faire cependant des captures d’écran de ces cours et les envoyer à ces élèves juste pour la forme. Sur ce point, le recteur de Mayotte reconnait également les difficultés vis-à-vis de “Ma classe à la maison”. Il recommande d’ailleurs Pronote qui serait plus adapté et moins sujet aux problèmes de connexion. “Nous sommes en situation de crise, il y a un dispositif mis en place, mais nous demandons également aux professeurs d’essayer de trouver des solutions alternatives”, admet Gilles Halbout. C’est en effet le sentiment qu’a l'enseignant Dominique. “Je pense que le mot d’ordre implicite c’est débrouillez-vous au mieux”, selon lui. Il a donc créé plusieurs groupes de discussions sur les réseaux sociaux pour chacune de ses classes. “C’est comme si on était en classe. Je leur donne l’heure à laquelle je vais me connecter, et ils doivent tous être connectés aussi. Je leur envoie les cours, je fais passer les consignes, etc. Les élèves présents doivent partager les cours aux absents. Je les renvoie également sur les cours qui sont sur YouTube et ils adorent”, explique-t-il.

Ceci dit, d’autres professeurs affirment ne rencontrer aucun problème avec le dispositif mis en place par l’Éducation nationale. “Nous avons pu mettre les cours en ligne sur Pronote. La direction les a ensuite imprimés et les a envoyés dans les mairies afin que les parents des élèves qui n’ont pas de connexion Internet puissent les récupérer tous les quinze jours. Nous sommes donc quasiment sûrs d’avoir ratissé un large panel des élèves de l’établissement”, raconte Émilie, professeur d’arts plastiques au collège K2 de Kawéni. En effet, les professeurs principaux ont la possibilité de voir le nombre d’élèves connectés dans chaque classe. Et en cas de problèmes, “les familles sont en contact téléphonique avec nous. Ils sont d’ailleurs très investis dans la continuité pédagogique”, indique la professeure d’arts plastiques. Une information confirmée par un chef d’établissement du second degré. “Tous les dossiers de tous les niveaux ont été donnés aux familles par nous-mêmes à la mairie. Les 950 dossiers sont partis en une heure, c’est du jamais vu. Nous étions passés dans le village avec mégaphones pour toucher le plus grand nombre.”

L’école primaire Les Roussettes a préféré ne pas utiliser les plateformes recommandées par l’Éducation nationale. “On a choisi Google classroom parce que c’est plus souple et plus pratique. Les parents peuvent se connecter pour récupérer les cours, mais pour le moment seulement 70 % l’ont fait”, explique Baptiste, professeur d’anglais aux Roussettes. Une chose est sure, malgré les difficultés de connexion ou d’adaptation, nombreux sont les enseignants qui se mobilisent afin d’assurer comme ils peuvent leur mission. “En tant que prof de langue, je me suis demandé comment j’allais faire, car je travaille beaucoup à l’oral. J’ai donc eu l’idée de faire des vidéos que je publie sur YouTube afin que les enfants puissent toujours travailler à l’oral. C’est une méthode qui me plait et même après le Coronavirus je continuerai à en faire”, annonce Baptiste qui a su tirer le côté positif de cette situation.

*Le prénom a été changé

 

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