Spécial Saint-Valentin. Comment séduisent les poissons ?

Spécial Saint-Valentin. Comment séduisent les poissons ? © Philippe Bourjon La demoiselle bleue, Chromis viridis. Mâle en livrée standard (à gauche) et mâle en livrée nuptiale.

Le monde de la mer est souvent cruel, notamment pour les plus faibles ; cependant, le romantisme n’en est pas exclu, et y atteint parfois même des sommets de raffinement. Alors que la fête de la Saint-Valentin a lieu ce mardi, penchons-nous sur la séduction des poissons, qui ne se touchent même pas pour la reproduction. Ils s’investissent pourtant de tout leur être dans leurs parades nuptiales…

 

A première vue, la reproduction des poissons n’est pas très attrayante : la fécondation est externe, comme chez la plupart des animaux marins, et la femelle dépose donc ses œufs sur un support ou en suspension dans le courant, pour que le mâle les féconde ensuite d’un jet précis et vigoureux – avant de se dire au revoir, chez la plupart des espèces, sans plus de manières. On a bien du mal à parler de « sexualité » chez ces animaux, comparé aux extravagantes acrobaties des mammifères, des oiseaux ou même de certains invertébrés. Mais si l’acte procréateur semble bien simpliste, le processus qui y a mené l’est moins, et les poissons se livrent pour la plupart à des parades nuptiales chamarrées durant lesquelles Monsieur fait des frais parfois spectaculaires de garde-robe !

 

Prenons l’exemple du poisson le plus courant de Mayotte à faible profondeur dans les lagons : la belle demoiselle bleue (Chromis viridis). Ce sont ces petits poissons bleu ciel qu’on croise par centaines sur les crêtes récifales, souvent près de la surface, et qui foncent se cacher dans le corail quand on les approche de trop près. Contrairement aux poissons-perroquets, mâles et femelles sont habituellement assez semblables, et même les biologistes sont rarement capables de les distinguer à l’œil nu. Mais pendant la période de reproduction, les mâles vont devoir séduire les femelles en arborant des couleurs particulières : les nageoires supérieure et inférieure (dorsale et anale) se teintent de jaune à l’arrière, les rayons des pectorales noircissent, et la dorsale s’assombrit d’un bleu profond et métallique ourlé de noir. Toutes ces couleurs – qui ne sont pas systématiques – signalent à la femelle la bonne santé du mâle et sa disposition à l’accouplement, de même que son assiduité à la cour. Ses conflits avec ses concurrents témoignent par ailleurs de sa vigueur.

 

Les vaillants mâles vont ensuite préparer la couche de leur belle. Pas de baldaquin ni de pétales de rose ou de musique lounge, mais une zone de roche bien décapée ou un petit espace nettoyé sur le sable, qu’ils protègent farouchement contre tout intrus – notamment les autres mâles de la même espèce venus jouer les concurrents. Les candidats à l’amour signalent ensuite la présence de leur nid par des allers-retours verticaux rapides et énergiques, pour inciter les femelles à venir y déposer leurs œufs. S’ils se sont montrés suffisamment convaincants, plusieurs femelles viendront à la suite déposer un petit tas de minuscules ovules sur ce nid : c’est là que le mâle pourra enfin les féconder au moyen de sa papille génitale.

 

Mais l’affaire n’est pas finie ! Car chez les poisson-demoiselles, c’est le mâle qui s’occupe des œufs – comme chez les hippocampes et plusieurs autres groupes de poissons. Il va devoir les ventiler plusieurs jours, jusqu’à l’éclosion, tout en chassant les nombreux prédateurs appâtés par une telle tartine de caviar. Ensuite, épuisé, il pourra enfin s’accorder une pause et reprendre ses couleurs naturelles – sans démaquillant. Les balistes, ces gros poissons anguleux et ordinairement peu farouches, sont pour leur part bien connus des plongeurs pour protéger leur progéniture avec férocité. C’est en ce moment la période de frai, et quand un gros mâle s’inquiète d’un plongeur qui semble en vouloir à sa progéniture, il n’hésitera pas à le mordre ! Il convient donc de bien repérer le comportement de couvaison (immobile, tête vers le bas) et de se représenter le périmètre de sécurité nécessaire à de bons rapports diplomatiques entre espèces.

 

Suivant les familles, il existe une grande diversité de comportements de séduction et de reproduction chez les poissons : les cardinaux incubent leurs œufs dans leur bouche, les poissons-clowns les ventilent à tour de rôle dans leur anémone, et certains groupes comme les labres, les mérous et les poissons-perroquets changent de sexe pendant leur vie, dans un sens ou dans l’autre ! En vue d’optimiser sa reproduction, chacun est prêt à faire des folies pour s’assurer de plaire – et croyez bien que cela demande, pour la plupart, beaucoup plus qu’un bouquet et un mot doux.

Un mâle Chromis viridis accompagne une femelle en train de déposer ses œufs. Il repassera par le même chemin ensuite, seul, pour les fertiliser; © Philippe Brourjon

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