“Limiter la casse” au CUFR de Mayotte : plus facile à dire qu’à faire

“Limiter la casse” au CUFR de Mayotte : plus facile à dire qu’à faire

Le Centre universitaire de Mayotte a fermé ses portes dès le 16 mars. Rapidement, personnels administratifs, enseignants et étudiants ont été amenés à revoir leur organisation pour assurer la continuité pédagogique. Mais pour ces derniers, les principaux concernés, malgré les solutions mises en place par l’université, le risque de “casse” est bien présent.

Etudiante, mère de famille, et désormais maîtresse à ses heures perdues dans le confinement : à défaut de finir son stage de fin d’année, Amariana* aura au moins le mérite d’acquérir des compétences rudimentaires. Mais pour la fiscalité, un des cours qu’elle devait suivre en cette fin de semestre, il faudra repasser. Pour l’instant, elle a beau se connecter sur la plateforme Moodle mise en place par le CUFR, aucune des cinq matières qui lui restent à étudier n’y figure. En même temps, quand bien même ces cours seraient en ligne, cette mère de deux enfants en bas âge ne voit pas bien comment elle pourrait réussir seule à comprendre un domaine aussi complexe que la fiscalité… “J’ai peur de ne pas réussir à me concentrer, et de ne pas valider mon semestre. Et il faut aussi suivre l’école de mes enfants à distance”, s’inquiète la jeune femme, en articulant bien pour se faire entendre derrière le brouhaha de la maisonnée.

Pourtant, le CUFR a voulu être proactif dans sa gestion de la crise du coronavirus. Dès le début du confinement, l’université a renvoyé tous les étudiants et les personnels chez eux, exception faite des quelques personnels nécessaires à la sécurité du site et des activités de recherche. Mais la consigne donnée aux élèves était stricte : pas question de se la couler douce. “Il est rappelé aux étudiants qu’ils ne sont pas en vacances et qu’ils doivent continuer à travailler à la maison”, souligne-t-on par voie de communiqué. Pour les accompagner, le CUFR a déjà dû réparer le serveur mail étudiant. Les enseignants peuvent désormais utiliser les listes de diffusion via la boîte mail institutionnelle pour communiquer avec leurs élèves. Certains, à l’initiative d’étudiants qui ont accepté de transmettre leurs numéros de téléphone, ont aussi mis en place des groupes WhatsApp sur lesquels consignes et conseils s’échangent de manière moins formelle. Surtout, les professeurs ont été “invités rapidement à utiliser les ressources numériques mises en place par le CUFR (...) pour continuer à distance les enseignements”.

La plateforme Moodle est la pierre angulaire de ce dispositif qui doit permettre aux 1544 élèves inscrits de poursuivre leur scolarité. “C’est un outil bien pratique que nous avions déjà utilisé en 2018 pendant les grèves, et qui fonctionne plutôt bien : les élèves peuvent y télécharger les cours, effectuer des exercices et des QCM, obtenir des corrections”, loue Aurélien Siri, le Directeur du CUFR. D’après lui, 136 enseignants et près de 70% des étudiants se seraient connectés sur la plateforme. “Mais il ne faut pas oublier que dans les 30% restants, nous avons aussi des étudiants démissionnaires qui ne viennent plus depuis le premier semestre”, tient-il à souligner. Et aussi, sans doute, des victimes de la fracture numérique, un sujet particulièrement présent à Mayotte, et que le CUFR n’ignore pas. “Nous voulons à tout prix éviter une cassure entre ceux qui peuvent continuer à apprendre parce qu’ils en ont les moyens, et les autres”, acquiesce Aurélien Siri. Pour ce faire, le CUFR a mis les bouchées doubles. Communiqué de presse, courrier au Recteur et au président du

Conseil départemental, l’université est allée jusqu’à demander l’aide des entreprises pour fournir, si certaines le peuvent, du matériel informatique aux étudiants les plus démunis. Et, en ce qui concerne les opérateurs mobiles, accorder la gratuité des données sur présentation du justificatif étudiant. Car, “nous le constatons souvent, pendant les cours, les étudiants à Mayotte sont nombreux à prendre leurs notes sur leur smartphone, mais s’ils doivent télécharger des cours tous les jours, la facture risque d’être trop lourde”, explique le directeur. Pour l’instant, ces appels aux entreprises, elles-mêmes frappées de plein fouet par la crise, sont encore lettre morte, même si Aurélien Siri ne désespère pas. “Cela ne fait que quelques jours que nous leur avons demandé”, rappelle-t-il.

Nayla fait justement partie de ces étudiants qui tapotent tout sur le clavier de leur téléphone portable. Et si elle ne se plaint pas encore de sa facture mobile, la jeune étudiante a déjà eu l’occasion de tester les limites du dispositif. “La connexion ne marche pas toujours, en même temps, je n’ai peut-être pas le meilleur outil de travail”, soupire-t-elle. Et certains cours lui manquent, à elle aussi. Mais ce n’est pas là sa principale source d’inquiétude. L’étudiante se demande surtout quand et si elle pourra passer son concours pour le master MEEF, qui devait avoir lieu fin avril. “Nous naviguons à vue, car nous ne savons pas encore combien de temps va durer le confinement, mais pour l’instant le but va être de faire tous les examens en contrôle continu à distance, pour réserver le temps qu’il nous restera à la fin de l’année aux examens terminaux qui doivent se passer en présentiel”. Objectif : condenser au maximum, pour finir l’année scolaire dans les temps… Et ainsi permettre aux élèves de poursuivre leur route, soit en continuant, comme Nayla, leurs études, soit en débutant leur vie active.

Or, cette deuxième option, vu la situation, ne risque pas d’être une mince affaire. Là encore, le CUFR a posé le problème sur la table dès la semaine dernière. Car pour de nombreux étudiants, et surtout ceux en licence professionnelle, le confinement rend difficilement envisageable la tenue de stages de fin d’année. Dans la mesure du possible, le CUFR “préconise la poursuite des stages en cours en télétravail. En cas d’impossibilité les stages qui ont débuté sont arrêtés, ceux qui n’ont pas encore débutés sont reportés”. Les autres pistes envisagées sont la transformation des stages d’observation en travail de réflexion, et/ou la réduction du temps de stage pour les licences professionnelles. Mais là-dessus, les équipes enseignantes qui encadrent ces étudiants en fin de licence doivent encore prendre une décision. Car le sujet n’est pas à prendre à la légère et il en va de l’avenir professionnel des jeunes. “Chaque solution apporte son lot d’avantages et d’inconvénient”, concède Aurélien Siri. Pour beaucoup d’élèves, ces stages peuvent représenter un premier pas dans la vie active. Et pour certains d’entre eux, c’est même là qu’ils débuteront leur premier emploi. Encore faudra-t-il que les employeurs aient les épaules pour accueillir, après la crise, cette nouvelle flopée de jeunes diplômés tout juste débarqués sur le marché de l’emploi.

 

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