Fermetures, ruptures de stock, licenciements… les entreprises se préparent au pire

Fermetures, ruptures de stock, licenciements… les entreprises se préparent au pire

Avec l’application des mesures prises par le gouvernement pour lutter contre l’épidémie du Covid- 19, la plupart des entreprises craignent le pire. Sauf du côté de la grande distribution, qui préfère jouer la carte de l’apaisement.

“Uniquement à emporter sur commande”. Le même message ou presque s’affiche devant le Tiki Lounge et de nombreux restaurants de Mamoudzou, ce lundi. Quand ils ne restent pas résolument fermés. “On fait livraison aussi !”, lance l’air bonhomme le gérant de ce restaurant à la vue d’un potentiel client. Ce service est la nouveauté du jour, et c’est le patron lui-même qui se charge d’apporter les plats de la cuisine à votre assiette. Avec déjà trois livraisons à ce jour, le nouveau livreur pourrait presque se reconvertir en pizzaïolo… Et il n’est pas le seul à faire le tour des possibilités pour faire tourner la boutique. Comme lui, le patron du L'Orient Express de Kawéni envisageait lundi d’enfourcher son scooter pour assurer un service minimum. Mais l’allocution du président de la République Emmanuel Macron le même soir a quelque peu rebattu les cartes. “On va essayer de voir comment les affaires tournent jusqu’à mercredi, mais vu la baisse de la demande et les charges journalières, je crois qu’il vaudra mieux fermer tout simplement”, soupire-t-il. Car l’heure est grave pour les restaurateurs de l’île. Depuis lundi matin, ils tournaient déjà presque au pain sec et à l’eau. Restaurants, salles de spectacle, cinémas, bars, et tous les lieux de rassemblement de Mayotte étaient, comme ceux de l’Hexagone, concernés depuis samedi par l’arrêté pris par le ministre de la Santé Olivier Véran en vue de limiter la propagation du Covid-19. Et si les différents commerces ont mis un peu de temps à se mettre en conformité ce week-end, beaucoup avaient déjà tiré le rideau lundi. L’annonce à demi-mot du confinement par le chef de l’État, appliquée en métropole et comme dans les tous les Outre-mer dès mardi midi et jusqu’au 15 avril minimum, a donc signé un nouveau coup dur pour ces entreprises.

“On espère que la reprise sera franche”

“C’était déjà une perte sèche de chiffre d’affaires de ne plus pouvoir accueillir les clients sur place”, explique Charles-Henry Mandalaz, à la tête de L'Orient Express. Sans parler de l’impact indirect, avec la clientèle des entreprises environnantes de Kawéni et des administrations qui cesse de passer commande. “C’est un problème très dangereux, on tâtonne, on ne sait pas où l’on va”, poursuit-il. Pour lui, il est inconcevable que l’État ne prenne pas en charge ces fermetures pour causes sanitaires. “On parle de report, mais je pense qu’on devrait parler d’annulation pure et simple des charges et des impôts sur la période non travaillée”, martèle-t-il. Même son de cloche au Tiki Lounge, où l’on redoutait plus que tout le confinement général, lundi. “Si l’on en arrive là, je risque de devoir licencier du personnel, entre la trésorerie qui vient à manquer, le local à payer…”, s’inquiète le gérant. Soit cinq personnes au chômage, tout de même. Un impact économique qui pourrait se faire sentir encore plusieurs mois après la crise, d’après lui. “On espère que la reprise sera franche”, souffle aussi Charles-Henry Mandalaz. Certes, Emmanuel Macron a prévu la suspension des factures et des loyers

pour les PME les plus en difficulté, avec un plan de sauvegarde à 45 milliards d’euros à destination des entreprises. Mais du côté de la préfecture, quelques zones de flou subsistent, après l’allocution présidentielle et celle du préfet Jean-François Colombet, lundi soir. Moratoire pour les charges sociales ou les impôts, “examen approfondi des dossiers pour d’éventuelles remises”, étalement des créances, obtention d’un crédit avec la BPI, chômage partiel… La liste des dispositifs peut être consultée sur une page dédiée à la crise sur le site de la CCI Mayotte (https:// www.cci.fr/coronavirus-entreprise). Mais interrogé sur l’annulation complète des charges et impôts, le préfet de Mayotte botte un peu en touche : “Je pense qu’il y aura de tout”, survole-t-il dans nos colonnes (lire également l’interview complète sur notre site). Comprendre : ce sera sans doute au cas par cas.

Des marchandises bloquées au port

Et toutes les entreprises n’ont visiblement pas encore obtenu gain de cause. “Nous avons fait un courrier au préfet lundi, et le syndicat national en a fait de même, et une fois encore, l’Etat oublie dans ses mesures les transitaires”, tempête Marc- Antoine Molès, secrétaire du syndicat à Mayotte. Car avec cette interruption soudaine des activités économiques, c’est toute la chaîne qui se grippe. En manque de trésorerie, la plupart des entreprises de l’île (90 % d’après lui) risquent de connaître des retards dans le paiement des droits et taxes appliqués à leurs importations de marchandises. “Encore une fois, ce sont donc les transitaires qui trinquent, alors qu’en temps normal, nous avançons déjà 120 millions d’euros par an aux entreprises ! Ça suffit, nous ne sommes pas là pour faire la banque”, poursuit Marc-Antoine Molès, qui rappelle les précédents de 2011 et de 2018, où les grèves avaient provoqué l’arrêt complet des activités de l’île pendant 44 jours. Les transitaires avaient alors obtenu de l’État le report des décades douanières de 60 jours par rapport à leur date initiale d’échéance. Cette fois-ci, ils demandent de les reporter au moins pendant toute la durée de la crise du Covid-19. En attendant, “les conteneurs resteront au port, et ce dès aujourd’hui (mardi)”, lance le syndicaliste. Des conteneurs entiers bloqués au port ? Pas de panique, les stocks alimentaires devraient, eux, être préservés, car les entreprises de la grande distribution ont leurs propres services de transitaires. À la Sodifram comme à la Somaco, on joue d’ailleurs la carte de l’apaisement. “Nous avons encore trois conteneurs d’eau qui sont arrivés au dépôt, 150 conteneurs qui doivent arriver le 18 mars et encore 25 tonnes de surgelés de légumes de Madagascar en stock”, chiffre Bruno Mussard, superviseur réseau et directeur des produits frais chez Sodifram qui assure que les stocks devraient tenir pendant encore au moins un ou deux mois. “On a encore des stocks pour plusieurs jours”, répond quant à lui Azim Mamet, directeur administratif à la Somaco. Avant de se reprendre : “au moins deux ou trois mois !”. Pourtant dans les allées du Baobab, dès mardi midi, l’absence de bouteilles d’eau et autres produits de base comme les pâtes, ou les oeufs commençaient à se remarquer sérieusement. “C’est le fruit de l’affolement des gens”, balaie le responsable chez Sodifram. Car les habitants de Mayotte n’ont pas attendu que préfet et géants de l’alimentaire se mettent d’accord sur leurs inventaires. Au supermarché du Baobab, les files s’étendaient donc mardi encore jusqu’au fond des rayons, des charriots pleins à craquer de victuailles. Oubliée, d’ailleurs, la distance de sécurité d’un mètre pour éviter tout risque de contagion. Là, les familles se pressent les unes contre les autres, impatientes de pouvoir embarquer leurs provisions. Principe de précaution oblige, les gens de Mayotte ont un nouveau point de rassemblement, depuis lundi : les supermarchés.

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