Dossier: Les nouvelles règles

Dossier: Les nouvelles règles

On l'imagine traditionnelle, communautaire, nombreuse, soudée. Pourtant, loin est le temps où les enfants suivaient les ancêtres dans les champs, où les hommes adolescents s'installaient dans leur banga et où l'éducation des plus jeunes étaient assurés par tous les membres du même clan. En même temps que la société toute entière, les liens familiaux et intergénérationnels connaissent de nombreux chamboulements. À l'heure où Mayotte s'engage dans le chemin de la mondialisation, l'individualité semble parfois prendre le pas sur la communauté qui régissait jusqu'alors l'organisation familiale.

De très loin, Mayotte est le territoire français qui abrite le plus de familles nombreuses. En 2017, trois ménages sur dix comptaient au moins quatre enfants, a révélé l'Insee ce mois-ci, faisant de cette configuration familiale, aujourd'hui encore, la plus répandue sur le territoire. Localement, une femme donne naissance, en moyenne, à cinq enfants au cours de sa vie, contre 1,9 en métropole. Le modèle traditionnel semble, dès lors, avoir de beaux jours devant lui. Mais évidemment, il y a un "mais".

Déjà dans les esprits, la conception de la famille évolue. Dans les foyers et dans les utérus aussi. Alors que les femmes de la génération 1940 à 1949 étaient 38 % à avoir sept enfants ou plus, elles n'étaient plus que 20 % pour celles nées dans les années 70. Une baisse de la fécondité que les statisticiens attribuent "à l'élévation du niveau d'éducation", selon une autre enquête de l'Insee.

Le sociologue Abdallah Combo partage lui aussi ce constat. "D'une manière générale, l'approche de la famille en termes de fécondité est primordiale, confirme-t-il. Pour contextualiser, la société mahoraise a d'abord été une société agraire, jusqu'aux années 1980. Dans les familles rurales, ce qui comptait, c'était l'agriculture vivrière, et l'enfant y avait une place centrale dans la survie économique : pour pouvoir vivre, il fallait aller pêcher et aller aux champs, et l'enfant avait son rôle là-dedans, il participait à cette survie dès son plus jeune âge. (…) Il y avait aussi le rôle social de l'enfant : un fois qu'un couple était marié, [il fallait qu'il ait des enfants]. Si ce n'était pas le cas, il y avait intrusion de la famille dans le couple. C'était tellement prégnant que si un couple n'arrivait pas à avoir d'enfant, sa famille faisait pression sur l'homme pour qu'il pratique soit la polygamie, soit qu'il trouve une autre épouse. Quant à la femme, on lui confiait un enfant de la famille, voire un enfant sans parents." Mais ce système-là change à partir des années 1980 : "La massification scolaire qui a eu lieu dans les années 1980 a fait évoluer tout cela (…) et a limité les naissances, même si on n'est pas au niveau de la métropole. (…) Les Mahorais ayant eu accès à une scolarisation et travaillant maintenant, avec les contraintes financières qui se posent, font moins d'enfants. La génération actuelle fait moins d'enfants que celle de ses parents. Ce qui serait intéressant à creuser désormais, c'est comment la représentation du père et de la mère a évolué ?" (lire nos articles en pages suivantes).

Et d'autres nouveaux petits bouleversements alimentent ce constat. Déjà au début des années 2000, les contours du mariage étaient redessinés. Une première fois en 2003, lorsque la loi de programme pour l'outre-mer interdit la polygamie et la répudiation. Exception faite toutefois pour les hommes nés avant 1987. Trois ans plus tard, le député Mansour Kamardine propose un amendement, adopté à l'unanimité, qui attribue au seul officier civil le droit de célébrer un mariage avant un effet juridique sur l'état civil des conjoints. Désormais, pour être reconnue, l'union ne peut plus être entérinée par un cadi, bien que dans les faits, les mariages religieux sont aujourd'hui encore et de très loin, les plus célébrés à Mayotte. Enfin en 2010, l'interdiction de la polygamie et de la répudiation est étendue à tous les hommes sans distinction d'âge. L'âge, justement, légal du mariage est porté à 18 ans, alors qu'auparavant, les jeunes filles pouvaient se faire passer la bague au doigt dès leurs 15 ans. Petit à petit, la famille mahoraise apprend à vivre avec son temps, celui du droit commun.

La famille 2.0

Si la législation a lentement amené les premières normes métropolitaines sur le territoire, elle a rapidement été suivie d'un phénomène de mondialisation, porté en première ligne par les nouvelles technologies. Jusque dans les années 80, la société mahoraise dépendait essentiellement de son agriculture vivrière, vertébrée par la musada. Une entraide centrale dans la vie communautaire et familiale qui assurait la survie des récoltes, donc la survie de tous. De quoi maintenir par la même un lien social entre les générations. Mais plus ou moins progressivement, la société s'est transformée, développée, modernisée. Le lien social s'étiole, particulièrement dans les zones urbanisées.

Pendant ce temps, de nouveaux membres rejoignent les foyers : pendant que la télévision et les chaînes câblées de la TNT veillent dans le salon, les smartphones et leurs réseaux sociaux se glissent jusque dans les plus petites mains. Alors que la parole des anciens prévalait jusqu'à alors, Internet peu à peu, se met à dicter les nouvelles règles sociales. "Les enfants ont commencé à voir d'autres choses, et à vouloir les imiter", regrette Djamael Djalalaine, directeur général de l'Acfav, association de défense de la condition des femmes, également dotée d'un point info famille qui assure une mission de médiation. "Les parents aussi, s'occupent à autre chose. Combien de mamans font des live Facebook toute la journée ? La modernité a dominé notre tradition !". Déjà en 2013, une étude réalisée sur le territoire par la sociologue Françoise Guillemaut dressait le même constat : "Les transformations technologiques ont fait entrer Mayotte de plain-pied dans la globalisation culturelle", concluait l'épais rapport. Et si Internet est arrivé tardivement sur l'île, les Mahorais auront rapidement rattrapé leur retard : ils consommaient en 2012 "le double d'un internaute métropolitain", dévoile encore l'enquête de Françoise Guillemaut. "Les valeurs véhiculées par les médias vont sans nul doute contribuer à accélérer les mutations des valeurs".

"Il n'y a plus de transmission"

De la tradition des banga pour les jeunes hommes pubères, du travail aux champs avec les aînés, des réunions intergénérationnelles autour des halé halélé ou des représentations théâtrales dans les villages, il ne reste plus que des "cendres" et des photos d'archives partagées sur Twitter. "Les anciens sont devenus dépassés. Il n'y a plus de discussion entre les générations", soupire encore le

directeur de l'Acfav. "Avant, tous les adultes avaient la responsabilité de s'occuper des enfants (les leurs ou non, ndlr) mais avec le développement de Mayotte, la société de consommation nous a fait entrer dans des comportements individualistes", constate Djamael Djalalaine, à l'instar de plusieurs sociologues avant lui.

"Il n'y a plus de dynamique communautaire", concède à son tour Faïssoil Maliki, imam et guide à La Mecque. "On bascule vers le soi, il y a moins d'entraide, de cohésion". Y compris entre les membres d'un même clan. En atteste là encore la rupture avec les oncles, les tantes, qui tentent de plus en plus à s'éloigner du noyau familial formé par le ou les parents, et le ou les enfants. "Avant, on comptait les uns sur les autres pour surveiller les enfants ou se rendre des services", recontextualises Faïssoil Maliki. "Mais je pense qu'avec les impôts et l'aide sociale, les gens se sont sentis moins obligés d'aller voir leurs aînés, leurs tantes", en assumant par de nouveau biais leur devoir de solidarité envers eux."C'est une tragédie mahoraise car il n'y a plus de transmission". Notamment entre anciennes générations dont certaines ne parlent quasiment que le shimaoré, et les plus jeunes qui elles, le maîtrisent de moins en moins. "Avec cette différence de langage, certains petits-enfants sont incapables de communiquer avec leurs grands-parents !", assure Fassoïl Maliki. De quoi entériner un peu plus la perte des rites et traditions et leurs lots de réunion autrefois perpétrés par la famille au sens large. Le modèle mononucléaire, originellement étranger à la culture mahoraise, se repend un peu plus. La famille s'occidentalise. Mais elle reste un noyau.

Chiffres :

36 000 familles vivant à Mayotte ont au moins un enfant mineur à charge.

51 % des familles mahoraises ont trois enfants ou plus. Un chiffre trois fois plus élevé qu'en France hexagonale.

1/3 des familles mahoraises sont monoparentales (majoritairement constituées par des étrangers). 11 % d'entre elles ont un homme à leur tête.

Une famille monoparentale sur quatre est une famille nombreuse (trois enfant ou plus).

27 % des mineurs vivant dans une famille habitent avec un seul parent.

Un enfant mineur sur deux vits dans une famille où aucun parent ne travaille.

Près de 4 000 mineurs vivent sans leurs parents. Un quart d'entre eux ont moins de six ans.

Données issues du recensement de la population de 2012, portant sur 36 000 familles mahoraises.

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