Dossier: Hommes

Dossier: Hommes

La société change, la famille aussi. Et un de ses composants principaux doit, lui aussi, évoluer. L'homme, le père, est en pleine mutation. Le vit-il bien ? Le vit-il, d'ailleurs, tout court ? Réponse avec Rozette Yssouf, psychologue.

"Elles parlent beaucoup des hommes, mais ce sont elles qui nous dominent", rigole Houssen, suscitant l'approbation de ses camarades. Le discours est classique et égayé d'une pointe d'ironie, mais devient plus sérieux passée quelques blagues typiquement masculines. "En vrai, ça n'a jamais été simple d'être un homme, et ça l'est encore moins aujourd'hui", reprend notre intervenant. En cause, selon lui : une place et un rôle "qu'on veut [lui] imposer mais qui n'est pas dans sa nature. Les hommes doivent tout changer de leur personnalité pour s'adapter. On peut le faire un peu, mais il faut comprendre qu'on a aussi envie de rester des hommes." Une opinion complétée par son collègue, qui estime que "faire changer un Mahorais, ce n'est pas possible." Pas possible ou difficile ?

La psychologue Rozette Yssouf est particulièrement sensible à ces évolutions qu'elle étudie par ailleurs. Elle aussi penche pour la première hypothèse, malgré un changement réel de paradigme. Elle l'explique : "L'homme mahorais est passé de l'homme chef de la famille qui délègue tout ce qui concerne l'éducation des enfants et la gestion de la maison – les courses et les tâches ménagères, mais aussi parfois l'administratif quand leur femme s'y connaissent – ; à l'homme toujours chef de foyer, mais qui a perdu son autorité et sa place dans sa famille, puisque la femme moderne, travaille et peut subvenir aux besoins de sa famille. Certains sont ainsi les partenaires d'une ou plusieurs femmes et se contente d'être l'homme dont les femmes ont besoin." Mais pour autant, "ils gardent leur place importante dans la société. Ce sont des hommes de l'extérieur. Ils sont toujours plus mis en avant que les femmes."

Dans les faits donc, rien n'aurait changé, si ce n'est le discours général sur une société que l'on voudrait plus égalitaire. "La parité et l'égalité des sexes à Mayotte ou dans les couples semble être une illusion", déplore Rozette Yssouf en estimant que ce discours égalitariste est "ce que la culture occidentale veut nous faire croire. Dans la réalité, j'entends des témoignages qui me laissent penser que rien n'a changé et qu'au contraire, tout semble empirer. L'homme reste le même homme malgré l'évolution de la société mahoraise. Il garde son privilège et le modèle traditionnel d'organisation sociale est maintenu." Et de citer l'anthropologue Sophie Daurel-Blanchy, auteur de La vie quotidienne à Mayotte pour définir ce rapport ancestral : "Un ordre hiérarchique assigne à chacun sa place et détermine l’accès aux rôles. (…) La vie familiale favorise cet équilibre aux dépens d’une expression personnelle." Alors, selon la psychologue, "quand quelques minorités essaient d'évoluer avec d'autres façons de faire et d'autres façons d'organiser la société", ce n'est pas si simple car "ils veulent peut-être plus d'égalité réelle entre hommes et femmes mais sans être marginalisés ou traités de "Bonjour madame" au prétexte qu'ils aident leur femme dans les tâches ménagères et s'occupent des enfants."

"L'homme mahorais", malgré une certaine ouverture au changement, demeurerait donc soumis à la définition que le groupe, la communauté, lui a assigné. Une étude citée par la thérapeute permet de mieux connaître ce sujet. "Trois termes ressortent dans les réponses des hommes", détaille-t-elle : "la polygamie, le fait d'être protecteur, et celui d'être le chef de famille. Il faut noter que les hommes, toujours d’après leurs réponses, ne remettent pas en cause l’éducation qu’ils ont eu."

Le sociologue, Abdallah Combo, également formateur à l'Institut régional du travail social partage ce constat d'un homme encore ancré dans un modèle traditionnel. Il l'explique : "Les hommes se disent parfois "Ma femme je l'ai épousé pour des raisons traditionnelles, pour faire plaisir aux parents, j'ai fait un manzaraka, etc. La femme mahoraise actuelle, elle dans ses revendications égalitaires, exige l'égalité des sexes et des tâches. Mais moi, on m'a dit de jouer mon rôle d'homme dans la division sexuelle du travail, de donner une dot, d'être celui qui doit amener l'argent. Mais qu'on ne me demande pas de partager les tâches au sein du couple nucléaire, d'être dans une forme de complémentarité, de tout faire ensemble." On devrait aller dans un idéal de couple à l'européenne, mais les gens restent encore dans les codes traditionnels. Toute la subtilité, c'est de savoir si on veut se baser sur le modèle occidental ou sur le modèle mahorais ? C'est un va et vient permanent."

Un entre-deux nocif ?

En termes de famille justement et selon cette même étude, les hommes se définissent volontiers comme ceux qui "prennent les responsabilités et font du mieux pour aider leurs enfants", comme "protecteurs, conseillers, éducateurs et amis des enfants", comme "autoritaires si besoin" ; mais aussi comme devant "être proche des enfants", comme devant "leur transmettre leurs qualités", "les éduquer", etc. Or, selon Rozette Yssouf, il leur semble bien difficile de trouver un entre-deux acceptable entre hier et aujourd'hui. "Ils doivent être des partenaires éducatifs et non des hommes qui veulent dominer la femme et imposer leur vision sans tenir compte des besoins de leurs enfants ou des souffrances maternelles", affirme-t-elle. Et de poursuivre : "Les femmes fragilisées et vulnérables sont impuissantes et ne savent plus quelle place de père donner aux hommes, entre absences ou surinvestissement au point d’effacer la mère. La loi du "tout ou rien" fait partie des nombreuses contradictions qu’il serait bon de réfléchir et d'ajuster afin d'éviter des souffrances psychologiques encore banalisées et ignorées dans la société mahoraise."

Moralité, en substance : oui, l'homme se donne un nouveau rôle, au moins en façade, mais il s'ajoute à celui qu'il avait hier, monopolisant encore plus les pouvoirs au sein de la famille. "Autrefois, les places de chacun étaient claires. L'homme, de l'extérieur, était celui qui travaillait et subvenaient aux besoins de toute sa famille. La femme, d'intérieur, devait être une bonne épouse et une bonne mère à la charge du foyer. Elle éduquait les enfants, faisait le ménage et la cuisine. Elle gérait la maison, la décoration, les courses etc., mais elle avait également une place privilégiée dans les grands événements traditionnels, comme les manzaraka et certains rituels comme la naissance, les décès, etc. C'était vrai aussi dans les événements politiques, où elles étaient en première ligne dans les combats, avant de se retirer et de laisser la place aux hommes pour l'exposition extérieure." Finalement, "l'homme mahorais a une place privilégiée au sein de sa famille et la société en général. Il lui semble donc difficile de changer réellement, car tout changement est aussi un renoncement à

quelque chose. Et il lui semble difficile de changer radicalement. Pourtant, il serait possible de trouver un terrain d'entente pour équilibrer au mieux la société mahoraise."

Un père référent qui reste à inventer

"Les hommes sont plus des géniteurs que des papas. Ils n'ont pas la fibre paternelle", estime une mère de famille. La psychologue complète : "Beaucoup de jeunes me parlent de l'absence du père, dès leur naissance, sans aide financière ou matérielle, et avec seulement des nouvelles ponctuelles." Même sur la forme, le constat n'est pas plus glorieux. "J'ai beaucoup de témoignages [d'hommes] expliquant que le père s'occupait des enfants comme il le pouvait, et sur la base de l'éducation traditionnelle, en leur donnant des coups physiques, détaille-t-elle. C'est perçu comme normal car destiné à les corriger. (…) Il n'y avait pas de communication réelle entre eux, et il ne fallait surtout pas parler de sentiments, d'émotions au sujet du manque paternel. Il ne fallait pas se plaindre de leur absence ni de leur polygamie. Pour eux, un père c'est celui à qui on doit obéir, et c'est tout."

Autre raison mise en avant par Abdallah Combo et qui pourrait tenir un rôle – avec toutes les précautions de rigueur –, est celle de la matrilinéarité. "Lorsqu'un homme se mari, explique-t-il, il rejoint traditionnellement le village et la maison de sa femme. Mais quand il divorce, il doit logiquement en partir et ont du mal à assumer leur rôle de père. Pourquoi ? Parce que sa stratégie est alors de trouver une autre femme pour trouver une maison. On pourrait dire que les hommes seuls à Mayotte sont des "sans domicile conjugal". Dans leur représentation d'homme, lorsqu'ils se séparent de leur femme, c'est à elle de se débrouiller. Parce qu'il est parti, il est exempt de la responsabilité de père." Et de citer un exemple d'une avancée pour les femmes divorcées : la pension alimentaire. "Cette immersion du moderne a été très mal vécue par les hommes au moment où elle est arrivée à Mayotte. Les délégués au droit des femmes faisaient partie des personnes les plus détestées de Mayotte", se souvient-il.

Quant à l'homme qui serait géniteur plutôt que père, Abdallah Combo le constate aussi. Il le dit, "Un travail de sensibilisation est clairement à mener. J'ai étudié des familles mahoraises en métropole et à La Réunion, et les travailleurs sociaux là-bas, me le disaient souvent : ils avaient l'impression que l'homme mahorais était un géniteur plus qu'un père. (…). Nous devons creuser là-dessus, faire le lien entre le géniteur et le père, celui qui donne l'identité à l'enfant, qui le protège, qui assure des besoins."

Pension alimentaire : cette immersion moderne a été très mal vécu par les hommes, au point que ça a pu couper le lien entre la mère, le père et les enfants. Les délégués au droit de la femme faisaient parties des personnes les plus détestées à Mayotte

Conséquence, "être père dans la société mahoraise semble flou pour certains, poursuit Rozette Yssouf. L'homme mahorais est complètement perdu et totalement désorienté. Il ne sait plus quelle est sa véritable place. Aujourd'hui, les pères sont donc des pères à leur façon", mais "l'image du père occidental aimant, complice, faisant des activités et des sorties avec leurs enfants reste un idéal à atteindre." Une avancée ? Pas forcément, pas en l'état des choses. "L'homme mahorais est paradoxal, estime la psychologue. Il veut garder sa place d'avant et en même temps, il veut prendre

les privilèges des deux côtés, dans les deux cultures, afin de toujours garder sa place de dominant et demeurer dans la toute-puissance. Il veut être l'homme de son foyer, le seul patron, et être le père qu'il veut être à sa manière, c'est à dire présent et absent sans qu'on le juge et qu'on lui reproche quoique ce soit. Il ne veut pas être un homme occidental avec le partage des tâches et l'égalité des sexes dans tout (…) Le paradoxe, dit-on, rend fou. Est-ce ce que le fait de ne pas avoir une vision claire de qui on est et de la place que nous souhaitons prendre, ne développerait-il pas une société "folle" ? Où chacun se perdrait ? Les enfants, les jeunes, les adultes, les personnes âgées. Comment s'organise la société mahoraise aujourd'hui et comment clarifier les besoins et les rôles de chacun, homme, femme, enfant, parents ? Si nous arrivons à traiter ces questions, les choses seront plus claires, et nous réduirons les problèmes de communication entre hommes et femmes, et les problèmes même de violences au sein de cette société mahoraise et des Mahorais en général. Car nous observons des incohérences, des paradoxes culturels, des situations floues qui n'aident pas à y voir clair et à apporter des solutions adéquates aux problématiques de la société mahoraise."

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