Dossier: Femmes

Dossier: Femmes

À Mayotte la famille est une institution valorisée depuis la nuit des temps. Au cœur de cette famille mahoraise se trouve la femme qui est épouse, mère, femme d’intérieur. Son rôle a longtemps été crucial puisque tout repose sur elle. Il l’est toujours aujourd’hui, mais avec quelques nuances. Elle continue en effet à s’occuper de sa famille, tout en travaillant et en ayant une vie sociale. Un défi relevé par les femmes mahoraises modernes.

"L’honneur de la famille est dans la vertu des femmes", écrivait Sophie Blanchy en 1996, ethnologue spécialisée dans les populations de l’archipel des Comores et de Madagascar. Cette affirmation était vraie il y a plusieurs décennies à Mayotte, et elle l’est encore aujourd’hui. Depuis toujours, la femme mahoraise est le noyau de la famille. À la maison, elle s’occupe de l’éducation des enfants, de la bonne tenue de sa maison, et de son mari. Au temps des anciennes générations, ce dernier n’avait qu’une seule mission : subvenir aux besoins de sa famille. "La seule activité que les hommes et les femmes faisaient ensemble était d’aller au champs", précise Djamael Djalalaine, président de l’association Acfav qui défend la condition féminine. De cette manière, elles contribuaient également à l’économie domestique dont elle était responsable. Et ce dès le plus jeune âge. Depuis la naissance on éduquait les filles dans le seul objectif de devenir de bonnes épouses et de bonnes mères. "Je me suis mariée à 16 ans, et j’ai eu mon premier enfant à 17 ans. À cet âge là je savais déjà m’occuper seule d’une maison, d’un mari et d’un bébé. Pas comme les jeunes de maintenant qui sont immatures même après 20 ans", raconte Hamida, qui a aujourd’hui 80 ans. Même si elle aurait préféré attendre avant de se marier, elle affirme ne pas regretter sa jeunesse. Hamida n’a fait qu’exécuter la volonté de ses parents qui l’ont mariée jeune avec un homme qu’elle ne connaissait pas. Une situation tout à fait normale à l’époque. La jeune fille qu’elle était a eu la chance, non pas d’aller à l’école, mais plutôt d’avoir un professeur à domicile qui lui enseignait les mathématiques et le français. Ce qui était très rare à son époque. "La femme mahoraise d’il y a 50 ans a une éducation coutumière, coranique et traditionnelle", explique Moinaecha Noera Mohamed, déléguée régionale aux droits des femmes à la préfecture de Mayotte. Mais elle ne va pas à l’école de la République car on pensait que les filles allaient mal tourner en y allant.

Cela mène à des situations où les femmes mahoraises dépendent financièrement de leurs maris. Elles ont un rôle bien défini au sein du couple et de la famille en général. Elles doivent être "des femmes d'intérieur, de bonnes épouses et de bonnes mères à la charge du foyer. Elles éduquent les enfants, elles font le ménage et la cuisine. Elles gèrent la maison, la décoration, les courses etc.", explique pour sa part Rozette Yssouf, psychologue.

Entre tradition et modernité

Si l’histoire d'Hamida ressemble à celle de nombreuses femmes de son époque, aujourd’hui il serait très difficile (mais pas impossible) d’inciter une adolescente à se marier si jeune. On les motive plutôt à faire des études et avoir un travail. "Je pense que la scolarisation de masse apparu à la fin des années 1980 a permis ce changement", selon Moinaecha Noera Mohamed. C’est un fait, les femmes travaillent de plus en plus en dehors de leurs maisons. Elles occupent aussi des postes à hautes responsabilités et font entendre leurs voix. Cela les rend autonomes financièrement et les relations de couples sont plus authentiques. Selon Djamael Djalalaine, "Comme les femmes n’ont plus besoin de l’argent d’un homme pour vivre, ces derniers doivent redoubler d’efforts pour les conquérir. Ils sont

plus romantiques et plus prévenants avec leurs femmes." La situation s’est inversée et la femme choisit l’homme avec qui elle souhaite fonder une famille. Dans l’avenir, ce phénomène est amené à s’amplifier. "Nous pouvons nous attendre à un renforcement de la place de la femme dans la société. Elles vont lutter contre les discriminations et les injustices", annonce Moinaecha Noera Mohamed. Et à Djamael Djalalaine d’ajouter : "À Mayotte, la femme aura une place dominante et ça va très vite arriver. Et je ne suis pas sûre que les hommes arrivent à suivre."

Les femmes modernes mahoraises étudient, travaillent, ont une vie sociale plus épanouie. Cependant, toutes ces nouvelles responsabilités n’éclipsent pas les tâches qu’effectuaient les femmes d’antan. Aujourd’hui elles doivent combiner leurs vies professionnelles et leurs vies de famille. "Nous travaillons comme les hommes, mais l’organisation de la vie familiale ne change pas puisque les hommes estiment qu’il n’y a rien à changer. Les mères de familles d’aujourd’hui n’ont pas le choix que de continuer à fonctionner comme leurs ainées. Nous devons nous occuper de nos maris, prendre en charge notre foyer et continuer à éduquer nos enfants", dénonce Mme H, 26 ans, formatrice et mère d’un enfant. Et il faut croire que c’est une situation qui n’effraie pas les femmes mahoraises modernes. "Quand on interroge les jeunes filles ou femmes, elles continuent à dire qu’elles veulent se marier et avoir des enfants. Et souvent elles en veulent au moins trois", précise Jamel Mekkaoui directeur régional de l’Insee Mayotte. Les femmes continuent à prendre les décisions concernant la maison. Quant à l’éducation des enfants, c’est plus nuancé, à condition que le père soit présent.

Femmes, chefs de familles monoparentales

L’une des principales conséquences de l’émancipation des femmes est l’augmentation des familles monoparentales. Elles sont nombreuses à Mayotte et c’est souvent la femme qui a la garde des enfants. "Il y a 50 ans il n’y avait pas beaucoup de familles monoparentales parce que les femmes avaient peur de perdre leurs maris mais aussi parce que les hommes ne savaient pas rester seuls, ils ne savaient pas comment faire", explique le président de l’Acfav, Djamael Djalalaine. De nos jours les femmes osent non seulement s’affirmer et si elles ne sont pas heureuses elles quittent leurs conjoints sans craintes puisqu’elles travaillent aussi et peuvent subvenir à leurs besoins. Les derniers chiffres de l’Insee vont dans ce sens et confirment l’augmentation des familles monoparentales. Cependant, cela n’empêche pas les remariages. Car même si la société mahoraise s’occidentalise, une femme célibataire est toujours pointée du doigt à Mayotte selon son âge. "La femme mahoraise peut se remarier plusieurs fois et ce n’est pas mal vu. Ce qui est très rare dans une société aussi traditionnelle comme Mayotte. Généralement, au bout du deuxième mari les gens commencent à parler sur elle, mais pas à Mayotte" constate Jamel Mekkaoui. Il est vrai qu’à Mayotte les femmes s’émancipent de plus en plus et s’octroient une place importante dans la société, mais cette même société leur rappelle aussi constamment leurs coutumes et traditions. Alors chacune à sa façon essaye de trouver la bonne combinaison.

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